Chapitre 974
Après mûre réflexion, Ves finit par signer les documents. Certains contenaient des clauses de non-responsabilité précisant qu’il serait livré à lui-même si ses liens avec Flashlight venaient à être révélés. Ils l’astreignaient également à des règles de confidentialité très strictes.
Toutes ces obligations lui parurent parfaitement normales pour une agence de renseignement, aussi ne se sentit-il pas trop mal à l’aise en les signant de son nom. À partir de ce jour, Ves fit partie de la famille Flashlight, certes comme un cousin éloigné plutôt que comme un fils de la branche principale.
« Excellent ! » s’exclama le professeur Enoch en rangeant la tablette. « Je veillerai à ce que ces documents soient traités aussi vite que possible. Nous ne nous attendons pas à ce qu’un collaborateur comme vous espionne pour nous, mais vous auriez tout intérêt à lire quelques manuels sur la manière de dissimuler vos liens avec nous. Vous pourrez les consulter plus tard sur votre communicateur.
Pour l’instant, passons à la mission qui attend un concepteur de méchas de votre talent. »
L’homme prit une autre tablette, en déverrouilla le chiffrement, puis la tendit à Ves.
« Laissez-moi d’abord vous donner quelques éléments de contexte. En tant que concepteur de méchas ayant fondé votre entreprise près de Bentheim, vous connaissez certainement les complexités du système portuaire. Une part modeste, mais non négligeable, du commerce du Secteur stellaire de Komodo transite par le système de Bentheim. La principale planète habitée, que l’on appelle simplement Bentheim, abrite en outre une industrie très concentrée.
Ces deux atouts ont fait de Bentheim une source de revenus considérable pour l’État. »
En parcourant les documents d’introduction, Ves commença à comprendre de quoi il retournait. « Tous les habitants de Bentheim ne voient pas d’un bon œil que le fruit de leur travail serve à subventionner les régions plus pauvres de la République Lumineuse. »
« En effet. Des imbéciles. » Enoch eut un sourire méprisant. « Beaucoup de Bentheimois partagent ce sentiment, mais ils ont toujours été assez faciles à gérer. Le véritable problème vient de ceux qui sont plus fermement convaincus. Les séparatistes du Mouvement de libération de Bentheim nous causent des soucis depuis des siècles.
En temps normal, c’est à Spotlight, l’agence de renseignement intérieur de la République, qu’il revient d’extirper la vermine de notre État. Mais son bilan n’est pas des meilleurs. »
« Le Mouvement de libération de Bentheim n’a jamais été éliminé. Chaque fois qu’un de leurs repaires est détruit, un autre apparaît aussitôt », fit remarquer Ves.
« Tout à fait. Ici, chez Flashlight, nous préférerions laisser Spotlight s’occuper de ce casse-tête, mais l’imminente tentative d’invasion vésienne de Bentheim a placé cette affaire sous notre responsabilité. Nous avons en effet obtenu des preuves que les séparatistes comptent agir de concert avec les Vesiens ! »
Cette révélation ne surprit guère Ves. Après tout, les Vandales ne s’étaient-ils pas alliés au Front révolutionnaire vesien pour faciliter leur raid sur le système de Detemen ? Il fallait croire que les Vesiens avaient bien choisi en reprenant les mêmes méthodes !
« Les séparatistes devraient savoir qu’ils invitent un tigre à se débarrasser du loup », dit-il en donnant son avis. « Même si le MLDB parvient à chasser la République Lumineuse de Bentheim, les Vesiens seront probablement pires. »
« Eh bien, la logique n’a jamais été leur fort », grommela le professeur Enoch. « S’ils étaient vraiment malins, ils ne se seraient jamais lancés dans cette croisade impossible pour l’indépendance de Bentheim.
Quoi qu’il en soit, si le MLDB parvient toujours à renaître avec de nouveaux méchas aux mains des rebelles, c’est notamment parce qu’un petit nombre d’entreprises nationales le soutiennent en secret, en fournissant à ses cellules d’importantes sommes d’argent, du ravitaillement et du matériel de guerre ! »
Ves se doutait déjà qu’il se passait quelque chose de ce genre, mais le professeur Enoch donnait l’impression que l’ampleur du phénomène dépassait largement ce qu’il avait imaginé !
« Pourquoi ces entreprises de méchas feraient-elles une chose pareille ? La plupart des concepteurs de méchas ne sont pas stupides. Ils devraient savoir qu’en se débarrassant de la République Lumineuse, ils n’y gagneraient rien. Une fois les Vesiens arrivés au pouvoir, ils remplaceraient toutes les vieilles entreprises aux racines lumineuses par de nouvelles, irréprochablement loyales aux diverses puissances du Royaume de Vesia. »
« Comme je l’ai dit, la logique n’a jamais été le fort du MLDB, et il en va de même pour ceux qui le soutiennent. Pour ce qui est des entreprises de méchas, certains concepteurs sont des Bentheimois naïfs et égarés, assez compatissants envers leur cause pour leur apporter leur soutien. D’autres sont des Lumineux loyaux, mais le MLDB les pousse à fournir une aide matérielle en les récompensant, en les faisant chanter ou en les contraignant. »
Le MLDB était composé en grande majorité de gens du cru. Ves ne s’étonna pas qu’ils soient devenus très habiles à manipuler à leur avantage les entreprises de méchas implantées à Bentheim.
En lisant le compte rendu de mission, il comprit que son principal rôle serait d’enquêter sur un grand fabricant de méchas qui avait récemment gagné en notoriété.
« Vous soupçonnez donc le Groupe Kadar-Neyvis de collaborer avec les séparatistes ? Pourquoi ne pas envoyer la Garde planétaire perquisitionner leurs bureaux et placer leurs concepteurs de méchas en détention ? »
Le sourire du professeur Enoch se fit un peu crispé. « Parce qu’il ne faut pas prendre le KNG à la légère, malgré sa création récente. L’un de ses fondateurs est… bien introduit dans les milieux politiques. »
« Ah. » Ves comprit mieux la délicatesse de cette mission. « Spotlight ne veut probablement pas toucher au KNG, c’est bien ça ? Alors ils ont refilé à Flashlight la responsabilité de s’occuper de cette affaire potentiellement compromettante. »
« Le KNG est né de la fusion de deux entreprises de méchas fondées par deux Concepteurs compagnons. Madame Estella Kadar est originaire de Rittersberg et apporte à l’entreprise les relations politiques nécessaires pour défendre ses intérêts auprès de la capitale. Monsieur Antoine Neyvis, lui, est un Bentheimois issu d’une famille aisée ; ses relations locales permettent à leur entreprise de prospérer sur Bentheim.
Tous deux sont diplômés de l’Université Ansel de conception de méchas, et ils sont mariés et ont des enfants. »
L’union de deux Concepteurs de méchas compagnons et de leurs entreprises ressemblait à un mariage idéal ! Rien d’étonnant à ce que le KNG ait connu une ascension fulgurante après le mariage de ses fondateurs et la fusion de leurs sociétés.
De plus, diplômés de la puissante Université Ansel de conception de méchas, ils faisaient également partie du réseau d’anciens élèves très soudé et interconnecté de l’établissement.
En somme, leurs relations étaient telles que personne ne voulait s’en prendre à eux si cela pouvait être évité ! L’une des raisons pour lesquelles Ves avait probablement été retenu pour cette mission était qu’il n’avait jamais mis les pieds à Ansel.
« D’accord, je comprends. Plus ou moins. Vous avez trouvé des preuves éparses que le KNG est lié au MLDB, mais vous n’en avez pas la confirmation », résuma Ves. « Il faut donc enquêter sur eux sans laisser entendre que la République a des raisons de douter de leur loyauté.
Il est indiqué ici que le KNG produit actuellement beaucoup de méchas et de pièces de rechange pour plusieurs régiments de méchas de Bentheim. Il bénéficie donc également du soutien de plusieurs régiments ! »
Quel cauchemar pour les autorités ! Avec ses relations politiques, locales et militaires, le KNG avait pris soin de couvrir ses arrières sur tous les fronts !
« Flashlight n’a pas peur de révéler les méfaits d’une entreprise, aussi bien introduite soit-elle. Cela ne signifie pas pour autant qu’il soit judicieux de débarquer dans ses locaux sans preuves solides. Non seulement cela attirerait inutilement les foudres de ses protecteurs, mais si l’on apprenait qu’une entreprise aussi puissante que le KNG est de mèche avec le MLDB, Bentheim serait déstabilisée. »
« Donc, l’essentiel de la mission, c’est de tout faire discrètement ? »
« Exactement. » Le professeur hocha la tête. « Flashlight préfère agir avec tact et discrétion. Plus nos activités sont exposées, plus il nous est difficile d’obtenir des résultats. Nous aimerions régler cette affaire sans attirer l’attention de qui que ce soit. »
« Alors, comment Flashlight compte-t-elle m’infiltrer au KNG pour que j’enquête sur leurs usines et y cherche des preuves d’irrégularités ? Dois-je me déguiser et me faire passer pour quelqu’un d’autre ? »
« Pas exactement. Vous n’avez pas été formé comme espion, ce serait donc très imprudent de vous employer de cette façon. Non, vous vous présenterez sous votre propre identité. Le KNG excelle dans la conception et la production de méchas spatiaux comme de méchas de première ligne, à tel point qu’il a conclu plusieurs contrats permanents avec deux régiments de méchas de Bentheim.
Étant donné ses liens avec le Corps des Méchas, il n’est pas rare que l’armée envoie un officier de liaison surveiller la production de ses méchas militaires. »
Ves acquiesça. Tous les régiments de méchas disposaient dans leurs bases d’une certaine capacité de production. Les Vandales flagrants, par exemple, avaient investi des fonds et des ressources considérables dans l’acquisition du Wolf Mother, un gigantesque vaisseau-usine capable de fabriquer des méchas et d’autres machines lourdes en déplacement.
Mais l’armée restait l’armée. Elle n’était pas particulièrement douée pour produire des méchas en série. Les entreprises nationales pouvaient accomplir le même travail à moindre coût, plus rapidement et à bien plus grande échelle.
Dans un souci de spécialisation, de nombreux régiments et divisions de méchas avaient tendance à se fournir auprès d’entreprises de confiance. Vu l’étendue de ses relations, le KNG devait être une entreprise idéale pour la production de méchas destinés à l’armée.
Qu’une telle entreprise entretienne en réalité des liens à la fois avec le Corps des Méchas et avec le Mouvement de libération de Bentheim était extrêmement inquiétant !
Il parcourut le compte rendu de mission sur la tablette et finit par trouver la partie qui décrivait la nature de son rôle. « Je vois que Flashlight compte mettre mes exploits à profit. »
« En effet. Même si le détail de vos accomplissements est classifié, il ne fait aucun doute que vous vous êtes acquitté de vos missions avec brio », dit le professeur avec une pointe d’ironie. « Le Corps des Méchas pourrait tout à fait vous retirer du front et vous récompenser en vous offrant un poste confortable à Bentheim.
Votre talent de concepteur de méchas, ainsi que les distinctions que vous avez obtenues, nous permettent de convaincre les deux Concepteurs compagnons de vous accepter comme officier de liaison chargé des méchas au KNG. »
« Malgré tout, Kadar, Neyvis ou n’importe qui d’autre dans l’entreprise ne risque-t-il pas de se méfier en me voyant rôder dans leurs usines ? »
« Le Corps des Méchas a déjà affecté un officier de liaison au KNG. Ce concepteur de méchas est sur le départ, vous ne ferez donc que prendre sa place. De plus, l’officier précédent était un ancien élève d’Ansel et s’entendait un peu trop bien avec le couple. »
Il semblait absurde qu’un diplômé de l’Université Ansel de conception de méchas surveille les activités d’autres diplômés de cette école. Ves ne doutait pas que quelqu’un avait usé de son influence pour arranger les choses ainsi.
« Malgré tout, je n’ai pas étudié à Ansel. Le couple ne va-t-il pas se méfier de moi ? »
Le professeur éclata de rire. « Ha ha ha ! Mais c’est justement là tout l’intérêt ! Nous pensons qu’ils ne se méfieront pas du tout en votre présence ! D’abord, vous êtes un Larkinson et un héros de guerre qui a reçu trois médailles prestigieuses. La Médaille du Mécha d’or, à elle seule, les incitera à se rapprocher de vous, même si vous n’avez aucun lien avec Ansel. »
Ves le comprit. Il aurait été très malavisé de la part de Kadar et Neyvis de dénigrer un détenteur de toutes ces distinctions. Les gamins de la Deuxième équipe d’analyse n’en savaient pas assez pour s’en rendre compte, mais les deux Concepteurs compagnons d’âge mûr, eux, le savaient bien.
« Ensuite, vous avez le niveau d’un Concepteur compagnon, mais vous êtes toujours officiellement apprenti. Kadar et Neyvis vous prendront de haut pour cette raison et ne soupçonneront pas que vous êtes assez averti et perspicace pour repérer des irrégularités si infimes qu’elles auraient échappé à un Concepteur compagnon. »
Là aussi, il était d’accord. Ves avait une grande confiance en ses capacités, et sa longue expérience au sein de sa propre entreprise et des Vandales l’avait rendu très habile à se repérer dans les ateliers et les installations de production.
« Enfin, vous avez passé six mois à superviser de nombreux jeunes diplômés d’Ansel. Vos interactions quotidiennes avec eux n’ont pas échappé à notre attention. Je sais que vos relations avec eux ne sont pas des meilleures, mais vous vous êtes familiarisé avec leurs traits communs et leur identité.
Cette familiarité acquise au contact des anciens élèves d’Ansel vous aidera à vous attirer les bonnes grâces de Kadar et Neyvis. »
Tous ces arguments étaient convaincants. Pourtant, Ves n’était pas très enthousiaste à l’idée d’être envoyé seul dans un nid potentiellement trouble, avec très peu de soutien.
Il avait l’impression de s’être porté volontaire pour devenir un rat.