Chapitre 970
« Vous avez bien géré les avances du sénateur Tovar, Ves », le félicita le major Verle à l’issue de ce banquet privé pour le moins gênant.
Ves haussa les épaules tandis qu’ils regagnaient l’une des chambres d’amis, où ils s’affalèrent tous sur les canapés. « Le sénateur est peut-être une grande figure de la République, mais ses opinions sont… un peu trop idéalistes. »
La capitaine Orfan ricana, retourna aussitôt au bar et se servit un autre verre bien corsé. « Ce vieux débris est bien plus qu’idéaliste ! Il nous traite tous comme de vulgaires pièces d’échecs ! Je comprends qu’il soit aux anges à l’idée de vivre un siècle de plus, mais je ne peux m’empêcher de penser qu’il vaudrait mieux que quelqu’un de plus jeune prenne sa place. »
« Camden Tovar est un dirigeant né, expliqua le major Verle à tous les deux. Fils du fondateur lumineux Amtuso Tovar, il a vu son père diriger la République Lumineuse depuis son enfance. Dès qu’il a atteint l’âge adulte, il a lui-même exercé des fonctions de dirigeant.
Le sénateur Tovar se considère comme le père de l’État, et estime qu’il lui revient de guider le destin de milliards de citoyens par chacune de ses décisions. »
Ves releva le sous-entendu de Verle. « Autrement dit, ses décisions se tiennent si l’on considère la situation dans son ensemble, mais il ne voit pas les petites gens qui en subissent les conséquences. Les besoins du plus grand nombre l’emportent sur ceux de quelques-uns. »
« Tss. » Orfan ricana. « Les seuls “besoins de quelques-uns” qui l’intéressent sont les siens. Il ne se soucie de personne d’autre que de ses propres intérêts. »
« Ça saute aux yeux, vu qu’il a prétendu tout à l’heure pousser délibérément le Corps des méchas à envoyer les concepteurs de méchas à la mort ! Mais c’est quoi, ce délire ? Major, vous étiez au courant de cette politique secrète ? »
Verle secoua la tête en soupirant. « Pas précisément. Mais nous nous en doutions tous. Plusieurs règlements permanents concernant le déploiement des concepteurs de méchas n’ont aucun sens, à moins de les voir sous cet angle. C’est certainement une manière radicale de rendre les concepteurs de méchas de la République plus aguerris. »
« Oui, mais c’est beaucoup trop extrême ! s’exclama Ves. Pourquoi ne pas laisser le marché faire le travail ? Il se débrouille déjà très bien pour pousser les concepteurs de méchas incompétents vers d’autres carrières. Inutile d’imposer une politique aussi insensée pour les envoyer au front jusqu’à ce qu’ils soient suffisamment nombreux à y rester ! »
« Je suis d’accord avec vous, Ves, mais le sénateur Tovar ne voit pas les choses ainsi, depuis sa tour d’ivoire. Je comprends son point de vue. Nous sommes à deux pas de la frontière et tout au bout des chaînes d’approvisionnement galactiques. Le sénateur Tovar ne veut pas que la République Lumineuse forme des concepteurs de méchas complaisants, parfaitement adaptés à une seule situation.
Il veut des concepteurs de méchas plus robustes, capables de s’adapter et de résister à la pression. Pour cela, il ne voit pas d’inconvénient à en sacrifier la moitié si les autres sortent endurcis de la guerre. »
Ves fronça profondément les sourcils. Cela expliquait les égards dont l’État entourait les concepteurs de méchas de retour de la guerre. « Je ne sais pas si ça marche aussi bien que le sénateur l’imagine. Je sais que beaucoup de concepteurs de méchas en reviennent brisés et traumatisés. »
« Tant mieux, alors ! Ceux qui ont réussi à survivre, mais sont devenus inutiles, quitteront naturellement le métier, laissant plus de place à ceux que l’État considère comme des perles rares. Il faut voir les choses ainsi, Ves.
La République Lumineuse ne veut pas de dizaines de milliers de concepteurs de méchas médiocres, fragiles et faibles d’esprit, incapables d’affronter la moindre crise. Elle préfère en avoir dix bons qui ont fait leurs preuves et montré qu’ils pouvaient surmonter les pires épreuves. »
« Le marché fait déjà le tri, dans une certaine mesure. »
« Le sénateur Tovar estime manifestement qu’il ne fait pas assez bien son travail. Les gens comme lui pensent que n’importe qui, pas seulement les concepteurs de méchas, peut atteindre son plein potentiel en subissant les ravages de la guerre, répondit Verle. Mais surtout, Tovar semble être l’un des principaux défenseurs de cette politique.
Il cherchera donc les concepteurs de méchas qui confirmeront ses convictions. Vous avez trouvé qu’il vous couvrait peut-être d’un peu trop d’éloges pendant le banquet ? C’est parce que vous incarnez son discours politique !
En tant que concepteur de méchas courageux et débrouillard, qui a sauvé des militaires à de nombreuses reprises, vous êtes l’exemple parfait que le sénateur Tovar veut exhiber devant les détracteurs de sa politique pour justifier sa position ! »
Une idée jaillit dans l’esprit de Ves. « Voilà pourquoi le sénateur Tovar a insisté pour me décerner toutes ces récompenses extravagantes. En tant que concepteur de méchas, recevoir le Dévoreur des Ténèbres est déjà assez inhabituel. Le Mécha d’Or est encore plus difficile à obtenir. D’après ce que je sais, seuls les concepteurs de méchas seniors ayant conçu des méchas décisifs pour la victoire peuvent y prétendre, et on n’en décerne qu’un ou deux par génération, tout au plus. »
La politique secrète visant les concepteurs de méchas avait probablement donné des résultats mitigés. Elle devait rencontrer une forte opposition. Si le sénateur ne voulait pas que ses adversaires politiques l’humilient en faisant annuler l’une de ses mesures favorites, il lui fallait mettre en avant quelqu’un comme Ves, qu’il pourrait présenter comme une réussite !
« Voilà pourquoi je ne veux pas que vous vous mêliez à lui. Le sénateur Tovar vous favorise parce que vous lui êtes utile. Mais vous connaissez le sort des pions.
— Les joueurs d’échecs les sacrifient dès que ça les arrange. Et le sénateur a l’habitude de le faire, depuis la position élevée qu’il occupe. »
« Exactement », acquiesça Verle. « Le sénateur ne s’intéresse pas à vous en tant que personne. Seuls comptent les bénéfices politiques qu’il peut tirer de vous en vous tenant sous sa coupe. Heureusement, vous avez assez habilement repoussé ses avances, et il n’a donc pas beaucoup de moyens de vous attirer dans son camp.
Ça ne change rien au fait que vous êtes un excellent exemple du genre de concepteur de méchas qu’il souhaite former. On ne peut pas exclure qu’il manigance quelque chose en coulisses pour donner un coup de pouce à votre carrière. »
« Ce qui donnerait à ses adversaires politiques un prétexte pour me faire tomber, comprit Ves. »
Même s’il ne trouvait pas injustifié qu’on lui ait décerné ces prestigieuses médailles, Camden Tovar cherchait sans aucun doute à fabriquer un concepteur de méchas héroïque !
« Vous avez compris. Bien. Vous devez absolument vous mettre à niveau en matière de politique, maintenant que vous avez attiré l’attention du sénateur Tovar. Je ne connais pas assez les autres familles fondatrices pour deviner leurs positions, mais on sait que la Famille Tovar s’oppose farouchement à la Famille Ramzi. Leur rivalité ne repose pas nécessairement sur des divergences politiques ou philosophiques.
Ils se détestent, tout simplement. »
« Formidable, dit Ves sans grand enthousiasme. J’espère qu’ils ne vont pas me remarquer. »
Le bienfaiteur de la mission ayant exprimé sa gratitude aux principaux responsables de lui avoir permis de vivre plus longtemps, leur séjour au quartier général du Bureau des affaires sectorielles prit fin.
Ils ne profitèrent que d’une seule nuit de sommeil avant de repartir. Le major Verle et la capitaine Orfan reçurent l’ordre de se rendre dans la région de Tarry, où les Vandales flagrants récupéraient actuellement, loin derrière les lignes de front.
Quant à Ves, il reçut enfin son ordre de transfert : il devait rejoindre un lieu tenu secret, quelque part dans le Système de Robach, dans la région de la Nébuleuse Verte.
La région de la Nébuleuse Verte se trouvait quelque part au centre de la République Lumineuse, entre la région de Rittersberg, à gauche, et celle de Bentheim, à droite, sur la plupart des cartes bidimensionnelles standard.
En somme, il ne se passait rien de vraiment important dans la région de la Nébuleuse Verte, éclipsée par les deux autres. Ves savait néanmoins qu’il ne fallait pas sous-estimer son importance.
Avant leur départ, Ves retrouva Verle et Orfan une dernière fois pour leur dire au revoir. Après avoir pris congé de la capitaine Orfan, Verle emmena Ves à l’écart, hors de portée de voix. « Tâchez de tirer le meilleur parti de cette occasion. Le colonel Lowenfield et moi avons fait jouer quelques relations, mais après ce qui s’est passé hier, je crois qu’on n’aurait pas dû s’en donner la peine : le sénateur Tovar a probablement fait jouer ses propres relations. »
« Est-ce que ce sera la dernière fois que nous nous voyons, monsieur ? »
« Probablement », acquiesça Verle. « Flashlight est une organisation immense et tentaculaire. Renseignez-vous sur son histoire et familiarisez-vous avec ses usages, si vous le pouvez. N’oubliez pas mon conseil : essayez de vous faire des amis là-bas et de vous attirer les bonnes grâces d’au moins un de vos supérieurs. »
« Vous insistez beaucoup là-dessus, tout en me déconseillant de me mêler aux Tovars. »
« Flashlight est un service de renseignement militaire, déclara Verle. Vous rendez-vous compte de la différence que cela implique ? Contrairement aux services de renseignement intérieur et extérieur de la République, nous avons davantage de latitude. Nous ne voulons pas froisser les autres États et devons respecter les droits de nos propres citoyens, alors nos espions ne peuvent pas aller trop loin.
Mais c’est différent quand les opérations de renseignement influent directement sur le cours de la guerre. »
Ves comprit ce qu’il voulait dire. « Flashlight peut donc aller plus loin que les autres services, c’est bien ça ? Je crois que j’ai déjà assimilé cette leçon pendant mon séjour chez les Vandales. »
« Bien. Une fois à Flashlight, je ne serai plus là pour vous donner ce genre de conseils. Alors, rapprochez-vous de quelqu’un qui acceptera de vous prendre sous son aile. Ça pourrait bien vous sauver la vie. »
« C’est si dangereux que ça, à Flashlight ? »
« Pour reprendre les mots du sénateur Tovar, seulement pour les incapables. » Le major Verle eut un sourire moqueur. « Flashlight est une grande organisation qui emploie toutes sortes de gens, dont les plus influents sont des requins ou des loups déguisés en agneaux.
Vous ne faites pas carrière dans l’administration, alors vous n’aurez pas votre mot à dire au sein du service. Mais cela signifie aussi que, dans l’ensemble, les gens ne s’intéresseront pas trop à vous : de toute façon, vous serez parti dans quelques années. »
Après lui avoir prodigué encore quelques conseils avisés, Ves prit enfin congé et suivit un guide jusqu’à une navette, dans le parking souterrain.
La navette le ramena en orbite, où il embarqua sur un vaisseau de ravitaillement militaire qui transportait du matériel et du personnel vers la région de la Nébuleuse Verte.
Le vaisseau ne proposait que des installations rudimentaires à ses passagers, pour la plupart des pilotes de méchas et du personnel de soutien.
À présent qu’il avait quitté le quartier général du BuSecA, Ves put enfin ranger son uniforme d’apparat et ses médailles tape-à-l’œil pour revêtir une tenue de travail plus sobre, dépourvue de rubans et de pièces de métal brillant.
Cette fois, il ne se fit pas trop remarquer en se mêlant aux autres militaires, ce qui lui convenait parfaitement dans ces circonstances.
Bien sûr, il essuya le mépris habituel réservé aux concepteurs de méchas mobilisés, mais celui-ci s’estompa rapidement lorsqu’il laissa transparaître certaines habitudes et manières d’être de quelqu’un qui avait connu l’enfer et en était revenu.
Les soldats avaient un remarquable talent pour reconnaître ceux qui leur ressemblaient. Au bout d’un moment, Ves avait acquis assez de qualités pour être accepté parmi eux.
Son origine Larkinson l’avait déjà familiarisé avec leurs traits de caractère. La seule différence, désormais, c’était qu’il comprenait leur point de vue pour avoir lui-même traversé certaines de leurs épreuves.
Pendant ce temps, le vaisseau de ravitaillement militaire accompagnait un convoi en direction de la région de la Nébuleuse Verte. Les semaines passèrent tandis que les vaisseaux, lents, transitaient d’un système à l’autre. Certains quittèrent le convoi une fois arrivés à destination, tandis que beaucoup d’autres devaient encore effectuer plusieurs sauts.
Près de deux semaines s’écoulèrent avant que le convoi n’arrive enfin au Système de Robach. Le vaisseau de ravitaillement militaire se sépara du convoi et mit le cap sur une station spatiale militaire en orbite autour de Robach III, la seule planète habitable du système. De là, une navette secrète l’emmena clandestinement, avec une poignée d’autres passagers, jusqu’à une base secrète creusée au cœur de Robach VI, une planète froide et inhabitable.