Chapitre 958
Il était courant de voir des gens copier les travaux d’autrui. Pourquoi s’en priver ? Cela leur épargnait beaucoup de temps et d’efforts. Au lieu de chercher à réinventer la roue, pourquoi ne pas voler la conception d’une roue à quelqu’un d’autre et gagner ainsi un temps précieux, qu’on pourrait consacrer à des activités plus fructueuses ?
Ves lui-même l’avait fait quelques fois, à l’époque où il se trouvait sur Aeon Corona VII. La tentation de reprendre sans cesse les travaux d’autrui le sollicitait, et peu de choses l’empêchaient de recourir à ces raccourcis.
Dans des circonstances ordinaires, le système de licences de l’ATM suivait efficacement la part de chaque conception empruntée par les concepteurs de méchas à d’autres modèles. De plus, l’ATM attribuait automatiquement aux concepteurs d’origine une part appropriée des revenus.
En général, il revenait moins cher d’obtenir la licence d’une conception existante et d’utiliser ces droits pour développer un modèle de mécha dérivé. Les concepteurs de méchas qui « empruntaient » des éléments à d’autres modèles de façon flagrante se voyaient généralement infliger ensuite des frais bien plus élevés.
Le système de licences avait précisément pour but de légaliser l’instinct naturel qui poussait à « emprunter » ou à s’« inspirer » des excellents travaux d’autrui. Avant que l’ATM ne le mette en place, l’industrie des méchas ressemblait au Far West : espionnage industriel et procès interminables où chacun accusait l’autre d’avoir volé ses conceptions ou ses idées.
Les systèmes de brevets qui régissaient l’innovation dans chaque État avaient engendré un terrible enchevêtrement de litiges sans fin et de confusion, car les différentes juridictions imposaient des normes et des usages juridiques distincts. En outre, les États avaient tendance à favoriser leurs concepteurs de méchas nationaux au détriment des étrangers, et ce de manière assez flagrante.
Ainsi, lorsque l’ATM avait fini par imposer ses règles et instauré un système de licences pour légaliser, réglementer et monétiser le vol de conceptions de méchas ou de composants, l’industrie des méchas était enfin devenue plus supportable pour les petits acteurs, incapables de s’offrir les armées d’avocats nécessaires pour défendre leur version des faits.
De nos jours, les employés et les IA de l’ATM évaluaient eux-mêmes la part empruntée par les concepteurs de méchas aux travaux de leurs pairs. Les concepteurs concernés pouvaient contester le jugement de l’ATM, mais rares étaient ceux qui le faisaient, car cette organisation jouissait d’une excellente réputation d’impartialité.
Bien sûr, aucun système n’était parfait. Celui-ci gérait mal les innovations simultanées, développées séparément mais présentant trop de similitudes. En général, ces différends se terminaient par des compromis houleux qui ne satisfaisaient aucune des parties.
Le système de licences comportait une autre énorme faille : il ne s’appliquait principalement qu’aux marchés publics de méchas.
Que se passait-il si quelqu’un volait la conception d’un autre, mais ne la commercialisait jamais ?
Les méchas conçus pour un client en particulier ne passaient généralement pas par la validation de l’ATM, privant ainsi cette immense organisation de la possibilité de vérifier s’ils étaient issus d’un vol ou non. Pour traquer ces larcins discrets, commis dans l’ombre, les représentants juridiques du concepteur de méchas lésé devaient faire preuve d’une grande initiative.
Le marché noir, les marchés frontaliers et tous les autres marchés non réglementés constituaient un autre angle mort important. Les endroits où l’influence de l’ATM ne s’étendait pas étaient devenus des paradis de prédilection pour les concepteurs de méchas peu scrupuleux.
« Je savais que les concepteurs pirates n’avaient aucune honte à piller les conceptions d’autrui, mais pourquoi fallait-il que l’une des miennes y passe ?! »
Ves grinça des dents en examinant le modèle de mécha que les Hommes Aveugles avaient adopté en majorité.
« Blue Paradisio, hein ? Voyons d’où vient ce modèle et qui ose copier mon travail. »
En fouillant dans les dossiers de renseignement fournis par les amis des Épéistes, il découvrit que le Blue Paradisio était une création récente d’un jeune concepteur pirate nommé Ronnie Blast. Ves ne fut pas surpris de lire dans le dossier que Ronnie Blast était un Concepteur de méchas apprenti originaire de la République Lumineuse.
« Ça ressemble à un pseudonyme. »
Le dossier ne précisait pas pourquoi Ronnie avait été exilé aux frontières, mais il était devenu, d’une manière ou d’une autre, concepteur pirate sous l’égide de l’Alliance du Dragon.
À partir de là, ce type avait produit toute une série de méchas piratés, mêlant des éléments de diverses conceptions légitimes pour en tirer des versions mieux adaptées aux frontières.
En examinant plus attentivement le catalogue de méchas de Ronnie, Ves constata que ses créations regorgeaient d’éléments empruntés, et que ceux-ci étaient plutôt réussis. Ce plagiaire savait quoi repérer et avait l’œil pour la qualité pratique.
Bien sûr, le défaut de tous les concepteurs plagiaires était qu’ils montraient presque toujours des capacités insuffisantes dès qu’il s’agissait de concevoir quelque chose par eux-mêmes. Les assemblages de Ronnie tentaient de fusionner plusieurs éléments de conception existants, mais c’était précisément au niveau des transitions que ses modèles révélaient de graves défauts.
Un concepteur de méchas compétent aurait su éviter d’intégrer de tels défauts et points de faiblesse à ses propres conceptions. Ronnie, qui s’appuyait excessivement sur la copie de modèles réussis, manquait des compétences et de l’expérience nécessaires pour égaler le travail de ses supérieurs.
Ves se fit une idée de Ronnie en tant que concepteur de méchas. « Quelqu’un comme Ronnie devrait se débrouiller correctement pour créer des variantes de modèles existants. Mais il n’a pas les capacités nécessaires pour passer à la conception de méchas originaux. »
Heureusement pour lui, les marchés de méchas des frontières toléraient ouvertement les modèles piratés, au point qu’ils étaient devenus omniprésents. Un jour, Ves avait demandé à Ketis si les concepteurs pirates respectaient parfois la propriété intellectuelle des concepteurs de méchas légitimes. Elle avait éclaté de rire à sa figure !
« Les déchets comme Ronnie ne peuvent prospérer que sur ces marchés sans foi ni loi, où les pirates qui achètent ses méchas n’y connaissent rien. »
Le processus de validation de l’ATM aurait attribué une montagne de points négatifs à ses conceptions. Et si, par miracle, elles avaient obtenu l’approbation de l’ATM pour être commercialisées, il aurait quand même dû en réserver l’essentiel des revenus au paiement des licences imposées.
« Je ne t’oublierai pas, Ronnie. »
Après avoir gardé ce concepteur de méchas à l’œil pour plus tard, Ves reporta son attention sur le modèle récemment adopté par les Hommes Aveugles. Ils s’étaient lourdement endettés pour moderniser leur parc de méchas, ce qui les avait mis dans une situation assez délicate au sein de l’Alliance du Dragon. Pas étonnant qu’ils aient fui jusqu’au Système de Woolox.
Le Blue Paradisio semblait être un croisement entre le Seigneur de Cristal, un modèle terrestre, et un autre modèle de mécha fusilier spatial. Le défaut que Ves lui trouvait, c’était que le Seigneur de Cristal dépendait énormément de matériaux de qualité et d’une fabrication soignée, deux choses dont le Blue Paradisio était dépourvu.
« Le Seigneur de Cristal est une conception soumise à des exigences de qualité strictes. Ce modèle de mécha a toujours été destiné aux chefs et aux champions. Ronnie n’a absolument pas compris le principe de ma deuxième conception originale. »
Aux yeux de Ves, Ronnie n’avait manifestement pas prêté la moindre attention à la vision qui avait guidé l’usage prévu du Seigneur de Cristal. Il n’avait vu qu’un objet brillant et en avait grossièrement copié la conception, tout en rognant sur tout ce qu’il pouvait pour la rendre moins chère et plus facile à fabriquer dans les conditions des frontières.
Ves estima que le Blue Paradisio coûtait moins de la moitié du prix du Seigneur de Cristal original. L’un des plus gros défauts de ce modèle piraté de mécha fusilier spatial était l’absence totale de protection partielle par blindage compressé. Le Blue Paradisio était ainsi devenu une sorte de canon de verre.
« Le Seigneur de Cristal et le Blue Paradisio combattent de manière totalement différente, même s’ils partagent de nombreux éléments de conception. »
Ves se plaqua un gantelet sur le visage, manquant de se frapper. Puis il cogna son front contre son bureau.
BOUM !
Le casque de son Squalon se replia aussitôt autour de sa tête pour amortir le choc.
BOUM ! BOUM ! BOUM !
« MAIS QU’EST-CE QUE TU PEUX ÊTRE STUPIDE, RONNIE ?! SI TU PIOCHES DANS UNE CONCEPTION DE MÉCHA HAUT DE GAMME, TU AS INTÉRÊT À EN FAIRE UN MÉCHA HAUT DE GAMME ! POURQUOI NE PAS AVOIR VOLÉ LA CONCEPTION D’UN MÉCHA BON MARCHÉ, SI TU VOULAIS EN FAIRE UN À BAS PRIX ?! »
Ves avait envie d’attraper Ronnie par le col et de l’étrangler de ses propres mains tant sa stupidité était absolue ! Cet abruti ne savait même pas plagier correctement !
Le contraste sautait aux yeux.
Le Seigneur de Cristal affichait de bonnes performances en matière de vitesse, d’endurance et de blindage.
Le Blue Paradisio restait rapide, mais son endurance et son blindage s’étaient effondrés.
Le Seigneur de Cristal excellait dans les tirs en rafales de faisceaux laser grâce à son fusil laser allégé, mais toujours très puissant, doté d’une technologie intégrée de construction cristalline.
Pour compenser ses nouvelles faiblesses, Ronnie avait transformé le Blue Paradisio en mécha de tir de précision à longue portée, dont les fusils laser tiraient des faisceaux puissants et précis, mais à une cadence atrocement faible. L’efficacité globale de ses fusils laser dépassait à peine celle des armes ordinaires, à cause de la piètre qualité de la technologie cristalline imitée et de sa mauvaise mise en œuvre.
Quant à la piètre imitation de cristal implantée dans le torse du Seigneur de Cristal, Ves ne daigna même pas s’y attarder. « Où Ronnie a-t-il bien pu trouver ces cristaux ? »
Dans l’ensemble, si Ves interprétait correctement l’évolution de la conception du Blue Paradisio, Ronnie semblait avoir trébuché d’un emprunt à l’autre, au gré de ses envies, en piochant dans des modèles attrayants. Le défaut le plus flagrant de sa méthode était qu’il n’avait jamais élaboré de vision cohérente du produit final.
« Ce type ne sait tout simplement pas ce qu’il va obtenir à la fin. Ses choix de conception ne reflètent aucune stratégie ni aucun objectif précis ; ils ne font que répondre aux problèmes immédiats qu’il rencontre, de la manière la plus expéditive possible. »
De nombreux grands concepteurs de méchas avaient réussi sans se forger une vision à l’avance. Chacun était différent, et certains préféraient simplement développer leurs méchas de fond en comble sans idée préconçue. Ils ne se sentaient limités que lorsque tous les aspects majeurs étaient déjà fixés.
« Cela dit, ce n’est pas parce qu’il existe d’autres méthodes qu’elles conviennent à tout le monde. »
Au premier regard, le Blue Paradisio dégageait une impression de qualité. Sa conception s’appuyait manifestement beaucoup sur les contours et les indices visuels des Cristaux afin de renforcer l’idée qu’il s’agissait d’un mécha très performant. Son revêtement bleu vif et ses marquages le distinguaient aussi des méchas d’occasion partiellement corrodés que les pirates préféraient généralement.
Pourtant, sous cette apparence séduisante, le Blue Paradisio était truffé de défauts et de choix de conception calamiteux. Ronnie aurait mieux fait de copier un véritable modèle de mécha bon marché et d’en tirer une variante pour gagner rapidement de l’argent.
Ves se dit que si Ronnie ne l’avait pas fait et avait plutôt tenté de concevoir quelque chose de plus audacieux, c’était parce qu’il avait quelque chose à prouver. S’il ne pouvait rien faire d’autre que concevoir des variantes à longueur de journée, pourquoi l’Alliance du Dragon le garderait-elle sous contrat ?
« Mais pourquoi les Hommes Aveugles se sont-ils contentés de ce modèle affreux ? »
Les dossiers sur les Hommes Aveugles fournissaient très peu de détails. Le groupe était assez récent et n’avait pas encore acquis de notoriété. En fait, il n’aurait pas dû prendre une telle ampleur aussi rapidement.
« Les Hommes Aveugles ont des mécènes », conclut Ves.
À présent, Ves savait qu’un nombre considérable de gangs pirates dépendaient en réalité de financements extérieurs pour se maintenir aux frontières. Ceux qui n’avaient pas de mécène enviaient souvent ceux qui en avaient un et cherchaient donc à trouver quelqu’un prêt à financer leurs activités en échange de faveurs ou d’autres services.
Les Hommes Aveugles semblaient se situer un cran au-dessus des bandes pirates les plus minables, grâce à leur idéologie quasi sectaire. Ils appliquaient à grande échelle un modèle de modification génétique qui semblait transformer leurs yeux, leur permettant de percevoir la réalité dans un spectre bien plus vaste que la normale.
Ces modifications rendaient leurs yeux plus ternes, d’où le nom qu’ils avaient adopté. Les Hommes Aveugles percevaient leur environnement d’une manière si différente qu’ils avaient développé des croyances singulières pour tenter de donner un sens à ce qu’ils observaient.
Concrètement, leur volonté d’améliorer leur vue et d’entraîner leurs capacités d’observation avait fait d’eux des tireurs d’élite supérieurs à la moyenne. Leur chef, le Prophète Aveugle, insistait pour recruter des pilotes de méchas déjà spécialisés dans le tir afin de renforcer leurs atouts.
La tradition martiale des Hommes Aveugles était entièrement consacrée au perfectionnement de leur adresse au tir. En consacrant tant d’efforts à entraîner leurs pilotes de méchas dans ce domaine et en adoptant le Blue Paradisio comme modèle emblématique, ils étaient devenus des adversaires redoutables dans ce registre.
« Tant que les Vandales flagrants ou les Épéistes de Lydia ne parviendront pas à s’approcher, ces Blue Paradisio pourront déchiqueter nos méchas à petit feu. »
Même si Ves avait impitoyablement relevé les défauts et les faiblesses des Blue Paradisios, la plupart n’avaient guère d’importance tant que les méchas de tir restaient à distance !
De toute évidence, les Remédieurs de Kaso et les Cheveux Lisses feraient de leur mieux pour protéger leur appui-feu à longue portée. Pour remporter la bataille à venir, il serait essentiel de contourner leur ligne de défense afin d’atteindre les redoutables méchas à longue portée des Hommes Aveugles.
Ves redoutait la perspective d’être vaincu par un plagiat de sa propre création. Quelle humiliation de mourir à cause d’une imitation aussi pitoyable !