Chapitre 950
Pour les Épéistes, l’amitié comptait davantage que les avantages matériels.
Cela ne signifiait pas pour autant qu’elles les négligeaient complètement. Après des décennies à parcourir la frontière en pirates, elles ne pouvaient pas se laisser berner et exploiter aussi facilement.
Si leur comportement en public les faisait passer pour des brutes assoiffées de combat, les officières des Épéistes savaient généralement garder leur sang-froid. Elles prenaient très au sérieux leur responsabilité de guider et d’encadrer les Épéistes plus jeunes et moins gradées.
C’était un peu comme Mayra, qui traitait Ketis comme sa propre fille. Cet instinct maternel tempérait leur imprudence et les poussait à accorder plus d’importance à leurs intérêts à long terme.
« Tout comme nous, les Épéistes sont en mauvaise posture en ce moment. »
Dès que Ves descendit de la navette, il constata que le Bouclier d’Hispania était dans un état similaire. L’Épée Jade était un rare porte-avions de combat qui avait dû coûter une petite fortune aux Épéistes.
À en juger par les cloisons usées, les traces de rouille et le ménage négligé, Ves estima qu’elles avaient probablement acquis ce porte-avions d’occasion.
« Elles ont peut-être même arraché l’Épée Jade à ses anciens propriétaires par la force. »
Quoi qu’il en soit, les Épéistes avaient recueilli de nombreux survivants qui avaient fui les autres vaisseaux, plus lents, dévorés par les hommes-sable.
La principale différence entre les Vandales et les Épéistes était que ces dernières employaient beaucoup d’esclaves lobotomisés.
Lorsqu’il s’agissait d’évacuer l’équipage des vaisseaux condamnés, les Épéistes ne se souciaient vraiment que de leurs propres sœurs. Les esclaves, majoritairement des hommes, avaient probablement tous péri avec leurs vaisseaux, puisqu’ils n’avaient pas reçu l’ordre d’évacuer !
Résultat : l’Épée Jade était bondée de guerrières qui portaient toutes une forme ou une autre d’épée. L’absence d’hommes dans le hangar des navettes donna à Ves l’impression d’avoir pénétré sur le territoire d’une ancienne tribu d’Amazones.
De leur point de vue, cela se comprenait. Les véritables Épéistes, celles qui avaient toutes réussi leur cérémonie de remise de diplôme, étaient des membres essentiels qu’il était trop difficile de remplacer.
Quant aux esclaves, les Épéistes les considéraient au mieux comme des marchandises. Même si elles en perdaient quelques milliers, elles pouvaient facilement capturer d’autres imbéciles dans la frontière et les envoyer au « traitement », où on en ferait des serviteurs dociles et lobotomisés.
Ves continuait de penser que dépendre autant des esclaves était une idée déplorable. Pourtant, tant que la frontière manquerait de personnes ayant des compétences techniques, ces pratiques ne cesseraient jamais.
« La commandante Dise vous attend. Suivez-moi et ne vous égarez pas. Sinon, on vous découpera en morceaux. » Une guerrière Épéiste à l’air las l’accueillit à sa descente de la navette.
Charmant. Au moins, il savait que Dise avait acquis assez d’influence pour obtenir le titre de commandante pirate chez les Épéistes.
« Je vous suis. »
Ves emboîta le pas à une guide impassible, qui le conduisit jusqu’aux ponts supérieurs, où se trouvaient les quartiers les plus luxueux.
Elles finirent par franchir une porte donnant sur une salle de conférence — ou du moins ce qui en tenait lieu chez les leurs. Les trophées, les bannières de gangs pirates vaincus et les dépouilles d’exobêtes mortelles qui décoraient la pièce donnaient à penser que les Épéistes s’en servaient habituellement pour impressionner leurs visiteurs et leur montrer leur puissance.
Une fois son escorte partie, deux Épéistes qu’il connaissait bien entrèrent peu après. Toutes deux portaient encore leur armure de la CFA, comme Ves, mais elles y avaient cette fois ajouté leurs touches barbares habituelles.
Elles avaient recouvert le revêtement d’origine de la CFA de peinture et fixé à leur armure toutes sortes de symboles, d’os d’exobêtes et d’autres ornements impressionnants. Elles se fondaient ainsi parfaitement parmi les autres Épéistes en armure. Des capes sauvages confectionnées à partir de peaux de bêtes complétaient leur tenue.
« Vous avez fière allure toutes les deux ! » les complimenta Ves sans exagérer. Elles avaient vraiment des airs de légende dans leur nouvelle tenue ! « J’aime bien l’autorité qui se dégage de vous, commandante Dise. Quant à toi, Ketis, tu as l’air bien plus mûre que tu ne l’es. »
Ves trouvait amusant que Ketis, malgré tous ses efforts pour « piratiser » son armure de la CFA, ait conservé ses insignes de grade d’origine ainsi que sa grande médaille de la CFA. Ce contraste entre les deux styles ne manquerait pas de dérouter quiconque connaissait la CFA !
« Je suis la dernière conceptrice de méchas des Épéistes, dit-elle d’un ton quelque peu mélancolique, en dépit de son allure assurée. Maintenant que Mayra est partie, je ne peux plus me permettre de me la couler douce. J’ai des responsabilités. »
Ves hocha la tête, compréhensif. Même si la raison était déprimante, il était malgré tout heureux de la voir prendre son métier au sérieux, cette fois.
« Je pense que tu peux faire du bien aux Épéistes, mais te souviens-tu encore du dernier souhait de Mayra ? Même si tu es plus compétente que la conceptrice de méchas moyenne de la frontière, tu ne pourras guère changer le destin des Épéistes de Lydia avec ton rang de conceptrice de méchas novice. Euh, vous vous appelez toujours comme ça ? »
La commandante Dise secoua la tête. « La commandante Lydia n’est plus là, mais nous appeler les Épéistes de Dise ne sonne pas très bien. Nous réfléchissons encore au nom que nous adopterons désormais. C’est une bonne occasion de donner une nouvelle orientation à notre groupe. Je préfère donc attendre d’avoir décidé où mener les Épéistes avant de trancher. »
« J’ai quelques idées et suggestions à ce sujet, dit Ves, déjà en mode négociation. Les Vandales ne peuvent pas ignorer que vous êtes beaucoup moins nombreuses qu’avant. Autrefois, vous pouviez aligner des centaines de méchas et constituiez une force avec laquelle il fallait compter. Parmi les gangs pirates qui sillonnent la Région stellaire de Faris, vous étiez sans aucun doute l’un des plus importants et des plus prospères.
« Aujourd’hui, en revanche, vous faites tout juste partie des gangs pirates de taille moyenne. »
« Nous avons encore assez de méchas pour nous défendre, répondit la commandante Dise avec un sourire pincé. Et notre réputation passée compte toujours. »
« Votre réputation et votre conduite passées vous ont aussi valu beaucoup d’ennemis. Avant, ils s’abstenaient de vous attaquer à cause de votre puissance. Mais maintenant que vous n’avez plus que trois porte-avions, je parie qu’ils ne vous laisseront pas le temps de reconstituer vos forces de méchas. »
« Nous avons de nombreux amis sur qui compter, comme le Présage d’Infortune. »
« Je sais parfaitement à quel point vous, les Épéistes, avez foi en vos amitiés avec les autres groupes de pirates indépendants. Mais tous vos soi-disant “amis” seront-ils aussi sincères maintenant que vous êtes si affaiblies ? Ne me dites pas que tous les pirates que vous connaissez tiendront parole envers celles qu’ils jugent vulnérables. »
« Nous ne sommes pas faibles ! s’emporta Ketis, comme à son habitude. Nous sommes les Épéistes ! Nous avons encore trois porte-avions de méchas à déployer ! »
« D’autres gangs de la frontière peuvent en déployer deux fois plus, voire davantage. Hésiteront-ils encore à vous affronter maintenant que cette mission vous a laissées à bout de forces ? »
Les deux femmes ne pouvaient entièrement rejeter son argument. Après tout, il ne faisait que dire la vérité. Les pirates n’étaient pas réputés pour se montrer généreux envers ceux qu’ils pouvaient facilement dépouiller et tuer.
« Je doute que vous soyez venu nous rabaisser alors que nous sommes au plus bas, Ves, fit remarquer sèchement la commandante Dise. Dites-nous plutôt pourquoi vous êtes là. »
« Je suis venu au nom du major Verle et des Vandales flagrants afin de nouer un partenariat plus étroit avec les Épéistes… »
Ves exposa dans les grandes lignes le partenariat que lui et le major Verle avaient envisagé. L’accord proposé reposait principalement sur les points suivants.
Premièrement, les Épéistes aideraient les Vandales flagrants à traverser la frontière et à regagner l’espace civilisé par tous les moyens possibles.
En contrepartie, les Vandales flagrants ou une autre organisation de la République Lumineuse verseraient aux Épéistes un paiement immédiat, sous forme de devises fortes ou de ressources précieuses.
Deuxièmement, la République Lumineuse et les Épéistes continueraient à entretenir des liens. Si les Vandales ou une autre organisation de la République Lumineuse avaient besoin d’accomplir quelque chose dans la frontière, les Épéistes leur prêteraient main-forte si cela leur convenait et si elles en avaient les moyens.
En échange de cette aide volontaire, la République Lumineuse continuerait à leur rendre service de diverses manières, par exemple en leur fournissant les fonds et les ressources nécessaires pour tenter de réparer leurs modèles défectueux de modifications génétiques.
Toutes deux grimacèrent lorsque Ves aborda ce sujet sensible. Ketis avait certainement transmis à la commandante Dise ce qu’elle avait appris à ce propos.
La triste réalité, pour les Épéistes, était qu’elles dépendaient des modifications génétiques pour renforcer leurs nouvelles recrues, souvent chétives et mal nourries. Aucune autre solution ne serait aussi efficace ni aussi rapide.
Mais il était également vrai que les Épéistes atteignaient rarement un âge avancé. Leur comportement agressif expliquait une bonne partie des décès, mais elles ne pouvaient ignorer ceux causés par la dégénérescence génétique.
Tous ces services semblaient très attrayants aux deux Épéistes. À voir leur intérêt pour sa proposition, Ves comprit que, quel que soit le soutien dont bénéficiaient les Épéistes, elles n’en recevaient pas beaucoup. Rien qui puisse rivaliser avec ce qu’il leur proposait !
Il tenait là une occasion !
Bien sûr, la commandante Dise était assez avisée pour ne pas prendre de telles promesses audacieuses pour argent comptant. « Ves, tout cela est séduisant, mais les accords entre pirates et États légitimes ne durent jamais très longtemps. Les paroles seules ne valent rien, surtout lorsqu’elles viennent d’un État où chaque bureaucrate a son propre avis sur ce genre d’arrangement. »
« Je ne peux peut-être pas vous offrir beaucoup de garanties pour l’instant, mais nous avons combattu côte à côte pendant de nombreux mois, presque un an. Les Vandales tiennent absolument à établir un partenariat. Et, pour resserrer les liens avec les Épéistes, je suis aussi prêt à m’engager à titre privé. »
« Ah ? » Cela éveilla leur intérêt. « Qu’entendez-vous par “à titre privé” ? »
« Ce ne sera pas tout à fait officiel, mais j’aimerais aussi nouer un partenariat commercial avec vous. Je n’en ai peut-être pas l’air, mais il y a seulement quelques années, j’ai fondé une entreprise de fabrication de méchas qui a très bien réussi. La Société des Méchas Vivants possède des actifs qui se chiffrent en milliards de crédits brillants — euh, en dizaines de millions de k-crédits. »
« C’est vrai, commandante. Ves est un très bon concepteur de méchas et il deviendra certainement un grand nom de l’industrie des méchas dans son État d’origine, confirma Ketis. Vous n’êtes pas loin d’accéder au rang de concepteur de méchas compagnon, n’est-ce pas ? »
« C’est exact. Dans deux ans au plus, j’y serai. Je n’en suis vraiment pas loin. Dès que j’aurai publié quelques modèles de méchas originaux de plus, je finirai assurément par atteindre le niveau que Mayra avait jadis atteint. Et, à l’avenir, rien ne m’empêchera de le dépasser. »
« Vous êtes bien sûr de vous. Très sûr de vous. J’ai vu beaucoup de pilotes de méchas prétendre qu’ils deviendraient un jour pilotes experts. Aucun n’y est arrivé. Vous me faites penser à ces pilotes qui se vantent, Ves. »
Ketis prit sa défense. « Ves est assez doué pour tenir ses promesses, commandante ! Même Skull Architect le respecte ! À mes yeux, Ves ne s’arrêtera certainement pas de progresser de sitôt. Nous parlons d’un futur concepteur de méchas senior ! »
Quel beau coup de pouce ! Ketis laissait entendre à Dise que Ves ne ferait que gagner en puissance et en influence. Nouer des liens avec un concepteur de méchas compagnon avait déjà de la valeur, mais pouvoir travailler étroitement avec un concepteur de méchas senior était presque inestimable !
Même si Ves était encore loin d’égaler les capacités d’un véritable concepteur senior comme Skull Architect, conclure un accord avec lui maintenant, alors qu’il n’était encore qu’apprenti, était bien plus facile !
L’hésitation de la commandante Dise commença à s’atténuer. « Je suppose que cet accord parallèle ne fait pas partie de l’entente avec votre État, c’est bien ça ? »
« Non, mais les deux se complètent. En tant que concepteur de méchas originaire de la République Lumineuse, il n’est pas impossible que j’agisse dans l’intérêt de mon État. Ces deux accords ne sont donc pas vraiment indépendants. »
« D’accord. Mais je ne comprends toujours pas ce que vous attendez des Épéistes. Expliquez-nous quel genre d’arrangement vous souhaitez conclure avec nous », dit Dise, lui laissant l’occasion de préciser ce qu’il voulait obtenir.
« Merci, commandante. » Il sourit, sincèrement ravi. « Voilà… »
Il savait qu’il avait déjà franchi l’obstacle le plus difficile ! Puisque la commandante Dise se montrait ouverte à l’idée de collaborer avec lui sur le plan commercial et à titre privé, il ne lui restait plus qu’à proposer quelques concessions bien choisies pour conclure l’affaire !