Chapitre 936
Dans un soupir las, Ves s’approcha de la projection et se pencha légèrement pour serrer la main de l’avatar.
Juste avant que leurs paumes ne se touchent, Ketis le repoussa brusquement. « Attends un peu ! J’ai quelque chose à dire d’abord. »
Sigrund avait à peine prêté attention à Ketis avant qu’elle ne prenne la parole. Son intervention soudaine surprit autant l’IA que Ves.
« Je ne sais pas quel secret tu tiens tant à cacher, Ves, mais tu n’es pas le seul ici à connaître Sigrund. » Elle tourna les yeux vers l’avatar de l’officier nain. « Espèce d’IA de pacotille, si tu veux acheter mon silence, tu ferais mieux de nous rendre nos Vandales flagrants et nos Épéistes ! »
« Je suis d’accord avec Ketis là-dessus, dit rapidement Ves. Sigrund, notre pacte tombe à l’eau si tu ne libères pas nos camarades survivants. »
La projection grimaça. [À ce sujet… les combats entre vos camarades et les autres humains ont été plutôt… intenses. Il ne reste presque aucun survivant d’un côté comme de l’autre.]
Sigrund tirait les ficelles dans l’ombre ; il n’aurait pas voulu que les Épéistes flagrants ou les Vesiens remportent une victoire décisive. Cela lui ressemblait bien d’avoir orchestré la lutte pour le coffre-fort de façon à leur infliger à tous deux d’énormes pertes.
« Ont-ils réussi à pénétrer dans le coffre-fort ? » demanda Ves.
[Oui, et s’ils ont pu rester en sécurité jusqu’ici, c’est uniquement parce que la solide structure du coffre-fort les protège pour le moment. Cela ne durera pas éternellement.]
« Laisse-les partir, insista Ves, reprenant la demande de Ketis. Deux de nos officiers possèdent des TPT. Tant que tu désactives le champ anti-téléportation, ils pourront s’en sortir vivants. S’ils arrivent jusqu’ici, nous accepterons tous les deux le pacte du silence. »
[Je suis très peu disposé à laisser partir d’autres humains qui pourront raconter ce qui s’est passé à bord du Starlight Megalodon. Plus je libère de survivants, plus la CFA risque de reconstituer la vérité. Un petit groupe d’humains originaires du Royaume de Vesia a déjà réussi à échapper à mon piège !]
C’était également inquiétant, quoique pas pour les mêmes raisons que celles qui préoccupaient Sigrund. Si quelqu’un du côté vésien avait réussi à s’échapper, il s’agissait probablement de la Vénérable Foster !
Mais Ves vit là une occasion d’arracher davantage à Sigrund. « Laisse partir les survivants. Tous ceux qui sont encore en vie. Trouve un moyen de les téléporter ou de les faire monter dans une navette, peu importe. Tu es une IA intelligente, tu trouveras bien une solution. Ah, et veille à ce qu’ils puissent emporter quelques objets du coffre-fort.
« En tant qu’homme-sable, le sérum de traitement qui prolonge la vie ne t’est d’aucune utilité. »
[Je n’aime pas que d’autres s’emparent de mes possessions. Même si ce sérum est incompatible avec mon enveloppe physique, il a une immense valeur pour vous, les humains. Je comptais garder ce bien précieux pour le troquer.]
« Eh bien, tu peux troquer à la fois la vie de nos camarades et le sérum contre notre silence. Fais-le, ou l’accord est annulé. Même si tu placardes mon secret aux quatre coins de la galaxie, tu peux oublier l’idée d’échapper à la traque acharnée de la CFA ! »
Ves savait qu’il en rajoutait, mais son instinct de négociateur lui soufflait que Sigrund se souciait bien moins d’une poignée d’humains quelconques et d’un sérum pour prolonger la vie qu’il ne pouvait que regarder sans jamais en profiter. Aussi précieux fût-il, les coffres d’un cuirassé de la CFA renfermaient probablement bien d’autres trésors que ce modeste butin.
Ves et Sigrund débattirent encore un moment. L’IA consciente n’était pas aussi facile à duper qu’une IA non consciente, mais Sigrund avait tout intérêt à accepter cette concession plutôt qu’à renoncer à tout espoir de conclure ce pacte du silence absolument essentiel !
[Très bien, grommela Sigrund. J’accepte cette demande. Ça te va, maintenant, ma fille ?]
« Euh… je suppose », répondit Ketis en clignant des yeux, comme si elle avait du mal à croire que l’effrayante IA avait cédé à sa demande plutôt impulsive.
[Alors scellons notre pacte !]
Ves serra la main de la forme projetée d’Ordoth, puis Ketis en fit autant. Ce fut une expérience vraiment gênante, car son Squalon ne pouvait pas émettre de projection physique.
Le geste symbolique n’en remplit pas moins son rôle. Puisqu’aucun des deux ne pouvait empêcher l’autre de révéler les sombres secrets qu’ils cherchaient à cacher, ils avaient au moins une base sur laquelle bâtir leur coopération.
Ves ne se berçait pas d’illusions : ce pacte précaire ne durerait pas éternellement. Pour l’heure, il ne se souciait que de régler les problèmes qui le pressaient.
Quant à ce qui pourrait arriver dans des dizaines d’années ? Ves n’avait pas le luxe de se projeter si loin !
« Pour notre bien à tous les deux, j’espère qu’on ne se reverra pas », dit-il après leur poignée de main.
[Je partage votre avis, monsieur Larkinson. Au fait, si vous voulez quitter ce système stellaire vivants, vous risquez de rencontrer quelques difficultés. Voyez-vous, la situation en orbite est bien différente de ce que vous imaginez.]
Ves sentit son cœur s’alourdir. « Que s’est-il passé ? »
[Ah, oui. Mes semblables, les vaisseaux-mères hommes-sable, commencent à se rassembler et à attaquer les flottes qui attendent votre retour. Et avant que vous ne posiez la question, ils ne sont pas sous mon contrôle. Pas encore. Si je vous en informe, c’est uniquement parce que je ne veux pas que vous ratiez votre embarquement et que vous révéliez mes secrets aux vaisseaux en fuite par dépit. Prenez soin de vous et partez vite !]
Peu après que Sigrund eut coupé la communication, l’air se mit à bruisser dans la clairière devant la grotte : les silhouettes jumelles de la capitaine Orfan et du lieutenant Dise venaient de réussir leur téléportation jusqu’au point de repli !
Sigrund avait tenu parole !
« Dise ! Tu es revenue ! » Ketis s’élança vers elle et faillit la soulever pour l’étreindre. Elle se retint en voyant dans quel état épouvantable étaient les deux survivantes. « Vous avez une mine affreuse ! Qu’est-ce qui s’est passé ? »
Les deux officières semblaient sortir d’une zone de guerre. Leurs armures de combat réglementaires de la CFA étaient déchirées, trouées et couvertes de brûlures. Elles avaient perdu la plupart de leurs armes et leurs visages étaient hantés.
« Presque tout ce qui pouvait mal tourner a mal tourné, expliqua la capitaine Orfan en prenant de grandes inspirations. Quand nous avons lancé notre embuscade et pris les Vesiens par surprise, nous avons réussi à en tuer beaucoup sur le coup. Le problème, c’est que nous étions largement inférieures en nombre dès le départ, et les Vesiens se sont vite ralliés sous les ordres de la Vénérable Foster. »
Le lieutenant Dise prit le relais. « Nous avons quand même réussi à pénétrer dans le coffre-fort, mais nous avons perdu plus de monde que prévu quand les IA se sont mises à dérailler. Nous avons perdu le soutien du Département de la sécurité intérieure, et ça nous a coûté cher au moment même où nous avons réussi à entrer dans le coffre. »
Ketis paraissait extrêmement inquiète. « Combien de nos camarades sont encore en vie ? »
« Une douzaine. Peut-être moins. Nous étions environ une centaine au départ, mais les combats ont continué jusqu’à ce qu’il n’en reste qu’un dixième. Ceux que nous avons laissés derrière ne nous en ont pas voulu d’activer nos TPT. Espérons qu’ils réussiront à rejoindre une capsule de sauvetage ou une navette et à se débrouiller pour quitter ce qu’il reste du Starlight Megalodon. »
En observant leurs corps meurtris par les combats, Ves remarqua que la capitaine Orfan et le lieutenant Dise tenaient chacune un épais coffret métallique de la taille d’une tête.
« Ce sont les… »
La capitaine Orfan esquissa un sourire crispé. « Hé. Nous avons réussi à sécuriser l’objectif de la mission. Enfin, nous le croyons. D’après le catalogue et les marques du coffre-fort, ces coffrets devraient être les bons. Nous ignorons ce qu’il en reste vraiment, mais mieux vaut les garder fermés jusqu’à ce que nous les remettions à leurs nouveaux propriétaires. »
« Les Vesiens ont-ils réussi à s’emparer du sérum, eux aussi ? »
« Ils ont pris au moins un coffret de sérum et en ont profité pour en emporter plusieurs autres, répondit Orfan. Si le Starlight Megalodon n’avait pas commencé à s’effondrer à ce moment-là, les Vesiens auraient pris nos coffrets sur nos cadavres. »
« Assez parlé. Partons de ce système », intervint Dise après s’être reposée quelques instants. « Je ne sais pas ce qui a provoqué la catastrophe à bord du Starlight Megalodon, mais d’après ce que nous avons vu et entendu, le vaisseau-mère homme-sable fossilisé en est responsable ! Nous devons filer avant qu’il ne finisse de détruire le navire et ne se lance à nos trousses ! »
« Bonne idée. J’ai appris que la situation en orbite n’est pas fameuse non plus. »
Tous quatre montèrent à bord de la navette personnelle de Ves. Le véhicule s’alluma comme prévu et, d’après les diagnostics, n’avait subi aucune dégradation sérieuse pendant son séjour ici.
Ves vérifia aussi les marchandises rangées dans les compartiments de stockage. Tous les rations nutritives antiques d’avant l’Âge des Méchas qu’il avait rapportées étaient toujours là, avec le reste des provisions et quelques souvenirs.
Surtout, Ves avait eu la prévoyance de ranger la cage de stase contenant le bio-implant dans une minuscule boîte composite, dissimulée au fond d’une caisse de rations nutritives d’époque.
Après ses vérifications, il rejoignit le cockpit, où le lieutenant Dise prit les commandes. Épéiste passionnée qui partait souvent chasser seule, elle avait appris à piloter des navettes au fil de ses expéditions.
« J’ai vérifié les provisions. Tout est en ordre. »
« Tous les systèmes sont au vert. Préparation au lancement. Décollage dans trois, deux, un… envol ! »
Aucun des passagers ne sentit la navette s’élever lentement du sol et sortir de la grotte où elle était restée cachée.
Pendant que le lieutenant Dise pilotait, Ves prit place dans le siège antichoc du copilote et activa les capteurs de la navette.
Il ne connaissait pas parfaitement l’interface, mais les capteurs de la navette n’étaient pas si différents de ceux d’un vaisseau ou d’un mécha. Il analysa rapidement les données recueillies par les capteurs orientés vers le ciel.
« La distorsion de l’espace-temps a diminué de soixante-dix pour cent. L’accélération temporelle locale ralentit. Les vents astraux se sont presque entièrement dissipés juste au-dessus de nous. Nous pouvons rejoindre l’orbite en suivant la trajectoire la plus directe ! »
« Qu’est-ce qu’on attend ? Allons-y, Dise ! » Orfan lui tapa sur l’armure dorsale.
La navette de la CFA s’inclina fortement et activa ses puissants propulseurs et ses modules antigravité. La lourde gravité d’Aeon Corona VII ne pouvait pas entraver son ascension inexorable.
Ils quittaient enfin cette planète infernale et maudite !
« Nous devrions contacter la flotte, suggéra Ves. Prévenons-la de notre arrivée avant que ses méchas d’escorte ne réduisent en miettes notre étrange navette de la CFA. »
« Je connais les bonnes fréquences et les bons codes, répondit la capitaine Orfan en se dirigeant vers un petit panneau latéral dans le cockpit exigu. Je vais appeler le major Verle pour qu’il nous déroule le tapis rouge ! »
Orfan manipula maladroitement les communications avec son armure endommagée et finit par transmettre un message sur la bonne fréquence.
Malheureusement, personne ne répondit.
« Ils sont peut-être occupés en ce moment. »
Elle renvoya le message et activa la répétition automatique, afin que la navette le diffuse toutes les quinze secondes.
Aucune réponse.
Ves commençait à s’inquiéter. Les derniers mots de Sigrund, juste avant qu’il ne coupe la communication, résonnaient dans son esprit. La flotte était-elle en difficulté ?
« Il y a peut-être encore trop de vent astral dans l’espace pour que notre transmission passe », supposa Orfan.
« Non. » Ves secoua la tête. « Il s’est déjà dissipé au point que presque toutes les transmissions devraient passer avec une puissance de signal raisonnable. »
Pourtant, la navette continuait de monter dans les airs sans jamais recevoir de réponse.
Le lieutenant Dise se mit à froncer les sourcils, elle aussi. « Il y a peut-être un problème avec les communications des navires des Vandales flagrants. Je vais essayer de joindre les porte-vaisseaux des Épéistes. »
Elle mit la navette en pilotage automatique et passa rapidement à l’interface de communication avant d’envoyer à son tour une série de messages.
Aucune réponse. Rien. Pas même un seul bip, seulement des parasites et des bruits de fond.
Ketis, qui se tenait près de l’écoutille menant au cockpit, exprima la possibilité qui prenait forme dans tous les esprits. « Vous pensez que… la flotte a disparu ? »