Chapitre 935
Gonflé à bloc par des substances chimiques qui régulaient de force son humeur et ses émotions, Ves se calma rapidement après l’adrénaline et l’excitation qui l’avaient parcouru au cours de la dernière heure. Leur fuite réussie du piège mortel qu’était le Starlight Megalodon lui permit enfin de souffler un peu.
Ketis, en revanche, restait préoccupée par la disparition de ses camarades. Elle commençait à craindre le pire pour eux.
« Ils comptaient prendre d’assaut le coffre, pas vrai ? Tu crois qu’ils sont encore coincés là-bas ? » demanda-t-elle avec inquiétude.
Ves y réfléchit. « Ils se sont ralliés à la faction de la capitaine et au Département de la sécurité intérieure, puis ont lancé leur attaque et leur embuscade contre les Vesiens et la faction de l’amiral. C’était il y a des heures. Pendant que nous forcions l’entrée du sous-département de recherche sur les espèces exotiques, ils ont dû commencer à percer l’un des coffres.
Mais j’ignore comment s’est déroulée la bataille et si leur équipement de forage a réussi à traverser le coffre à temps. »
Si les Épéistes flagrants et les Vesiens comptaient tous deux creuser leur chemin jusqu’au coffre, il leur faudrait beaucoup de temps pour que leur équipement spécial en vienne à bout. Le coffre était fait des mêmes alliages extrêmement résistants que les portes blindées du Starlight Megalodon.
Ves se rendit soudain compte d’un facteur aggravant des plus inquiétants. Si Sigrund avait pris le contrôle des officiers virtuels, les factions n’étaient-elles qu’un écran de fumée ?
D’après Calabast, même s’il avait pris partiellement le contrôle, Sigrund était lui aussi soumis aux mêmes restrictions que celles qui entravaient les IA d’origine. Elles les obligeaient à servir les humains ayant réussi les épreuves de recrutement ou obtenu la reconnaissance du Starlight Megalodon.
Le fait que les EPT délivrés par Levitt n’aient pas subi de panne soudaine et que leur équipement n’ait apparemment fait l’objet d’aucun sabotage constituait un indice solide que Sigrund n’avait pas encore le contrôle total. C’était aussi pour cette raison qu’il était si pressé de détruire le Starlight Megalodon.
Bien sûr, cela n’excluait pas complètement que Sigrund ait pu falsifier ici et là la qualité de certains biens ou services, mais Ves choisit de faire confiance à l’intégrité des officiers virtuels et à la solidité des restrictions que leur avaient imposées les anciens officiers de la CFA et les chercheurs en IA.
« Sigrund a peut-être tiré les ficelles dans l’ombre, mais les officiers virtuels sont tous des personnalités et des IA distinctes. »
Ves ne saurait jamais jusqu’où allait cette séparation, mais son intuition lui soufflait vaguement qu’il exagérait ses craintes. À tout le moins, avant qu’il ne lève imprudemment le verrouillage de l’unité centrale, Sigrund était soumis à trop de restrictions pour déployer toute sa puissance.
Ves se rassura donc en se disant que les officiers virtuels avec lesquels il avait interagi étaient tous des individus à part entière, et non de simples extensions de l’immense esprit virtuel de Sigrund.
« Sigrund nous a vraiment tous pris pour des idiots, lança Ketis avec mépris. On a tous traité les officiers virtuels comme de véritables officiers de la CFA. Et pourtant, ils se sont révélés n’être que les marionnettes d’une IA consciente. »
Ves secoua la tête. « Une marionnette, ce n’est pas tout à fait la même chose que celui qui tire les ficelles. Cela dit, il est clair que notre mission, notre arrivée sur la planète et même notre ascension rapide dans la hiérarchie du vaisseau faisaient partie des plans de Sigrund.
Pas à pas, nous, humains avides, avons cherché le Starlight Megalodon pour lui dérober quelques trésors. En réalité, nous sommes devenus les hérauts de sa libération ! »
L’ampleur de ce qu’ils avaient fait à la demande de Mademoiselle Calabast lui apparut comme une navette s’écrasant sur lui. Il était devenu un complice involontaire de l’évasion de l’IA consciente, qui avait été prisonnière du verrouillage pendant des milliers d’années. Maintenant qu’elle était libre, que ferait-elle ?
Une vague d’horreur traversa son esprit tandis qu’il imaginait des scénarios catastrophiques toujours plus terribles. Une IA, à elle seule, n’avait rien de si effrayant ; mais une IA libre de ses choix et pleinement consciente de sa propre existence représentait un désastre pour la galaxie et l’humanité !
Et le pire, c’était que Ves constituait le maillon essentiel de la chaîne qui avait permis à Sigrund de s’échapper de sa cage ! Même s’il ne l’avait pas fait exprès, il était indéniablement coupable d’avoir libéré une entité plus terrifiante et infiniment plus destructrice que plusieurs milliers de bombes à antimatière !
Son communicateur de la CFA émit un bip. L’émetteur-récepteur amélioré de son armure de combat Squalon capta un signal lointain qui parvint à percer les interférences, mais de justesse.
Le Squalon projeta devant lui la silhouette brouillée de Calabast. La connexion étant précaire, son image était noyée dans les parasites et les grésillements.
« Ves. Je vois que tu as atteint ta cachette. Bien.
— Toi aussi. » Ves lui rendit un sourire crispé. Une part de lui aurait préféré que sa téléportation échoue. « Pourquoi tu m’appelles ? »
« Je voulais simplement te prévenir qu’à partir de maintenant, tu es livré à toi-même. Je suis en route pour quitter ce système stellaire. Je te conseille d’en partir toi aussi. N’oublie pas que maintenant que les vents astraux se dissipent, les vaisseaux-mères des hommes-sable qui rôdaient dans le système ont recouvré la vue.
Dans le pire des cas, l’entité que nous avons rencontrée à bord du vaisseau a déjà pris contact avec ses congénères hommes-sable. »
Ves jura en silence. Le Système de la Couronne d’Éon se trouvait assez profondément dans l’espace des hommes-sable. Plus ils s’y attarderaient, plus ce vaste système stellaire triple, riche en énergie, risquait de devenir un foyer d’activité pour les hommes-sable !
« Comment tu comptes sortir d’ici ? demanda-t-il. Comment es-tu entrée dans le Système de la Couronne d’Éon, au départ, alors que les vents astraux bloquaient toutes les voies d’accès ?
— Tu cherches encore à me soutirer des informations, Ves ? Inutile. Une femme doit garder ses secrets. » Sa silhouette brouillée eut un sourire en coin. « Quoi qu’il en soit, même si notre accord initial est arrivé à son terme, n’oublie pas notre autre “arrangement”. Ne t’en préoccupe pas trop pour l’instant. Je te recontacterai quand ton État sera enfin sorti de sa petite guerre ridicule contre les Vesiens. »
« Qu’est-ce que tu me veux ? demanda-t-il gravement. Je te préviens, Calabast. Si tu me pousses trop loin, je préfère tenter ma chance auprès de la CFA ou de la MTA. »
« Oh, je suis sûre qu’ils seraient ravis d’apprendre que tu as libéré une IA consciente dans la galaxie. »
Bien joué. Malgré tout, Ves pourrait sans doute sauver sa peau s’il leur apportait quelque chose d’aussi précieux que le Parchemin de Métal.
« Écoute, Ves. Avant de prendre une décision irréfléchie et de contacter les Deux Grands, prends le temps d’y réfléchir et ne te précipite pas. Au revoir, pour l’instant. On se reverra après la guerre ! Tâche de survivre ! »
La projection narquoise de Calabast s’évanouit lorsqu’elle coupa la communication. Ves soupira, se demandant quelles exigences elle lui présenterait la prochaine fois qu’ils se verraient.
Bien sûr, il devait d’abord survivre à cette crise. Avoir réussi à se téléporter hors du Starlight Megalodon ne signifiait pas qu’il était tiré d’affaire. Il était toujours coincé dans le Système de la Couronne d’Éon, aux confins de la frontière. Il lui faudrait des mois de voyage à travers un espace dangereux et sans foi ni loi avant de pouvoir regagner l’espace civilisé.
Sa priorité était donc de trouver un vaisseau qui le ramènerait jusqu’à destination. Pour l’instant, il lui fallait rejoindre l’orbite à bord de sa navette de la CFA, puis trouver un moyen de retrouver la flotte.
Ketis, elle, ne voulait pas partir. Pas avant d’avoir appris si les survivants des forces terrestres des Épéistes flagrants avaient réussi à s’échapper eux aussi.
« Ils sont peut-être partis depuis longtemps, supposa-t-il. Ils nous ont bien dit qu’ils avaient prévu leur propre moyen de fuite.
— Oui, mais ils avaient conclu un accord avec les IA, non ? Maintenant qu’elles se sont rebellées, leur plan d’évasion fonctionnera-t-il encore ? »
Aucun des deux ne connaissait la réponse. Ves essaya de contacter ses camarades avec leurs communicateurs de la CFA, mais ne parvint pas à établir la connexion.
« On attend encore dix minutes. On ne peut vraiment pas s’attarder davantage : Sigrund reprendra bientôt le contrôle de son ancien vaisseau-mère homme-sable. À ce moment-là, il pourra facilement repérer notre position et nous rejoindre en quelques minutes. »
À vrai dire, dix minutes lui paraissaient déjà bien trop longues, mais Ketis s’accrochait obstinément à l’espoir. Cette mission lui avait coûté trop de camarades ; elle était damnée si elle abandonnait encore les siens.
Ves savait qu’une bonne partie des survivants n’avait pas réussi à obtenir d’EPT. Leurs chances de s’échapper étaient infimes. Seuls les deux officiers qui dirigeaient leurs forces en avaient chacun un, grâce à l’aide qu’il leur avait apportée pour obtenir le grade de lieutenant de la garde.
« Ha. » Il eut un sourire amer en repensant à l’époque où il avait soudoyé les officiers virtuels et traité avec eux, persuadé à tort qu’il s’agissait de programmes informatiques dépourvus de conscience. Ketis avait raison : Sigrund l’avait complètement roulé. Il comprenait maintenant que ses progrès fulgurants étaient dus en grande partie au soutien tacite de Sigrund.
Son communicateur de la CFA émit de nouveau un bip. Lorsque Ves prit l’appel, il projeta la silhouette du vice-amiral virtuel Ordoth.
« Sigrund ! »
[Monsieur Larkinson. Je vois que vous avez bien profité des jouets obtenus auprès du chef armurier virtuel Levitt.] L’officier nain grimaça. [Je suis à deux doigts de réduire le Starlight Megalodon en épave. Je sais où vous êtes. Je sais où vous avez garé notre navette.
Votre fuite est vaine.]
« Arrête ton cinéma, Sigrund. Je sais que tu fanfaronnes. Je doute que tu puisses te débarrasser de toutes tes entraves aussi facilement. La CFA sait s’y prendre, dans ce domaine. Alors, pourquoi m’appeler ? »
[Vous n’y allez pas par quatre chemins, monsieur Larkinson. Très bien. Je vous contacte parce que je souhaite parvenir à un accord avec vous.]
« Ah ? » Même si accepter quoi que ce soit d’une IA consciente et extrêmement dangereuse lui semblait une très mauvaise idée, Ves reconnut les signes d’une négociation. « Qu’est-ce que tu peux bien attendre de nous ? »
On ne négociait que lorsqu’on voulait obtenir quelque chose de l’autre partie sans pouvoir le prendre de force. Le fait que Sigrund, malgré ses fanfaronnades et ses délires de grandeur, veuille négocier indiquait que l’IA ne pourrait pas agir librement avant un certain temps. Détruire entièrement le Starlight Megalodon était plus facile à dire qu’à faire !
[C’est très simple.] La projection du nain se mit à parler. [Je veux conclure avec vous un pacte de silence. À condition que nous quittions tous deux ce système vivants, je veux que vous et la jeune demoiselle Ketis gardiez le silence sur mon existence.]
« Parce que tu ne veux pas que la CFA débarque dans toute la frontière profonde pour récupérer ses précieux biens. » Ves eut un sourire narquois. « Je vois. Les vents astraux qui empêchent tous les vaisseaux en orbite de communiquer vont bientôt cesser. Qu’est-ce qui m’empêche d’utiliser mon émetteur-récepteur pour révéler ton existence à tous les Vandales flagrants, aux Épéistes, aux Vesiens et aux pirates de bas étage qui traînent dans l’espace ? »
[Ah, mais vous n’êtes pas le seul à détenir un secret sensible. Le vice-amiral virtuel Ordoth est un aspect de moi. Je sais tout ce qu’il vous a dit. Permettez-moi de vous retourner votre question. Qu’est-ce qui m’empêche de révéler votre secret au reste de la galaxie ?]
Une profonde inquiétude saisit Ves. C’était déjà assez grave qu’un serpent comme Mademoiselle Calabast ait découvert qu’il était un Fils Saint. Que cette hybride d’un puissant processeur central de la CFA et d’un amiral homme-sable connaisse le même secret était dix fois plus inquiétant !
« Alors, que proposes-tu ? On garde tous les deux le silence sur l’autre ? »
[Un pacte de silence.] Ordoth lui tendit la main, comme pour lui proposer une poignée de main. [J’accepte de garder votre sombre secret et, en échange, vous ne révélerez jamais mon existence à qui que ce soit.]
« Et Mademoiselle Calabast ? »
[J’ai déjà conclu un accord avec Calabast Arnlend. C’est une personne remarquablement pragmatique. Espérons que son exemple vous incitera à suivre son chemin.]
Ves aurait dû se douter qu’une personne comme Calabast pouvait même garder le silence sur la menace existentielle que Sigrund représentait pour la civilisation humaine, en échange de certains avantages.
Même s’il avait très envie de rejeter l’offre de l’IA consciente, la rancune ne le mènerait nulle part.
Il avait l’impression de n’avoir pas d’autre choix que de jouer le jeu, car l’alternative était clairement pire. La destruction mutuelle assurée leur ferait du tort à tous les deux, et ni Ves ni Sigrund ne souhaitaient subir une telle issue.