Chapitre 930
« Tu sais ce que cache ce laboratoire ? » murmura Ves à Calabast d’une voix tremblante.
« Non. Et ne va pas t’imaginer qu’il y a des monstres tapis dans l’ombre. C’est un laboratoire de recherche, pas une maison hantée ! »
Tous augmentèrent l’intensité des lumières de leurs combinaisons, par précaution. Cette luminosité accrue calma un peu les nerfs de Ves.
Ils traversèrent lentement l’immense salle, armes au poing. Aucun monstre, garde ou robot ne surgit pour leur barrer la route. À toutes fins pratiques, le laboratoire semblait complètement abandonné.
La seule autre chose inquiétante, c’était cette immense structure semblable à un pilier, dressée au bout de leur chemin. De la taille d’un mécha léger, elle paraissait assez étroite à sa base, puis s’élargissait vers le plafond.
Quand le groupe armé s’en approcha suffisamment, ses membres contemplèrent l’énorme structure en forme d’entonnoir, l’air à la fois perplexe et effrayé. Même Calabast semblait quelque peu déconcertée par ce qu’elle découvrait.
Elle ne resta pourtant pas longtemps interdite. « Ça doit être l’unité centrale du Projet Icare. Elle a été construite quelque temps après le crash, une fois que l’ancien capitaine a approuvé ce projet. Ne me demande pas pourquoi elle est si grande ni pourquoi elle a cette forme. J’ai recueilli quelques indices épars qui laissent penser que son cœur de calcul est d’une puissance inimaginable, mais aussi très expérimental. »
« Le projet n’aurait pas pu obtenir d’aussi bons résultats sans ce cœur de calcul inhabituel. »
« Où ont-ils trouvé un cœur de calcul aussi extraordinaire ? »
« Il provient probablement d’un autre projet de recherche. Ou alors, le Starlight Megalodon le transportait peut-être vers un autre cuirassé ou une station spatiale de la CFA. Quelle qu’en soit la raison, comme le Megalodon s’est écrasé sur cette planète, le cœur de calcul n’atteindrait jamais sa destination prévue. Les survivants n’avaient donc qu’à se l’approprier. »
Cette unité centrale ressemblait à bien plus qu’un simple ordinateur capable d’effectuer des calculs et de simuler divers modèles avec une précision extrême. On aurait dit une sorte de vestige métallique d’un arbre monstrueux !
Des tuyaux, des câbles et d’autres connexions s’étiraient depuis le plafond jusque dans cette unité macabre, comme si la structure avait été conçue pour contenir une bête incroyablement dangereuse.
Ketis semblait elle aussi fébrile, serrant son pistolet laser à s’en faire blanchir les doigts.
Mais pourquoi l’apparence insolite de l’unité centrale aurait-elle dû l’effrayer ? Alors qu’ils s’approchaient peu à peu des panneaux de commande installés au pied de l’immense structure, le monstre ne réagit pas.
Ves se calma lentement en arrivant devant le terminal principal et le panneau de commande de l’unité centrale.
Mademoiselle Calabast examina la disposition inhabituelle des commandes actives. « Cette unité centrale fonctionne en permanence. »
« Comment est-ce possible ? Cette chose gigantesque ne dégage ni bruit, ni chaleur, ni signal ! » observa Ves. « Pour un système aussi puissant, qui nécessite une structure aussi immense, je m’attendais à une activité bien plus visible ! »
« Ce serait apparemment une sorte de cœur de calcul révolutionnaire, fabriqué à partir d’un matériau extrêmement rare. Ne me demande pas lequel, je n’ai pas les détails. Sache seulement que tes autorisations devraient te permettre d’extraire les données de recherche du Projet Icare dont j’ai besoin. »
À l’insistance de Calabast, Ves s’avança à contrecœur vers le panneau de commande et entreprit de se connecter à l’unité centrale. Il dut passer une autre procédure complexe de vérification d’identité, après quoi l’interface changea.
« D’après ce qui est écrit, mon autorisation est rejetée parce qu’un verrouillage a été activé. Toute l’unité centrale est bloquée. »
« Quoi ? Ça ne correspond pas du tout à mes prévisions. Laisse-moi voir. »
Calabast s’avança jusqu’à se tenir à côté de lui et lut les différents messages d’avertissement. Ses sourcils se froncèrent lorsqu’elle comprit que Ves ne pourrait pas accéder aux données sans lever le verrouillage.
« Quelqu’un, probablement un ancien chercheur ou une personne du genre, a déclenché un verrouillage matériel manuel. L’unité centrale a été restreinte et son processeur principal a été arrêté. Pour lever les restrictions, il faut trouver le verrou matériel et l’ouvrir. »
Ves, Ketis et Calabast se mirent à tourner autour de la base étroite du pilier pour trouver le verrou matériel, tandis que les autres gardes montaient la garde. Comme ils n’en repérèrent aucun au niveau du sol, ils activèrent les modules antigravité intégrés à leurs combinaisons et s’élevèrent peu à peu, jusqu’à ce que Ves découvre une entrée à demi dissimulée.
« Par ici ! Je crois que cette trappe blindée donne accès au cœur de l’unité centrale ! »
Tous trois se rassemblèrent devant la trappe. Quand Ves tenta de la déverrouiller avec ses identifiants, elle refusa de s’ouvrir. « On dirait qu’il faut un code spécial pour entrer. Même le chef du Département de la recherche ne peut pas accéder aux entrailles de l’unité centrale. »
« Inutile de se donner tout ce mal. Le Starlight Megalodon a fabriqué l’unité centrale et cette trappe blindée sur place, après le crash. Elle est loin d’être aussi résistante que les portes anti-souffle que nous avons rencontrées plus tôt ; celles-ci ne peuvent être produites que dans des installations très spécialisées. »
Mademoiselle Calabast s’approcha de la trappe et sortit un gadget de l’une de ses poches. Elle le fixa au milieu du panneau, où il resta en place. Puis elle recula rapidement. L’appareil émit un éclair aveuglant et une vague de chaleur !
Ves vit toute l’opération se dérouler en un instant. La trappe ne leur faisait plus obstacle : l’appareil avait percé un énorme trou dans ses couches d’alliage !
« Entrons. »
Ils pénétrèrent dans un espace creux et étroit, cerné de toutes sortes de tuyaux et de structures internes qui rappelaient un peu à Ves l’architecture intérieure d’un mécha. Au centre se trouvait une sorte de sphère protégée par un blindage. On aurait dit qu’on avait construit une immense coque protectrice pour abriter le cœur de calcul, qui devait être d’une puissance stupéfiante.
Il n’y avait ni panneau de commande ni terminal, mais ils repérèrent tous plusieurs leviers et mécanismes mécaniques.
Ce n’était pas ce qui inquiétait Ves. Ce qui l’alarmait, c’était l’énorme quantité d’explosifs siglés CFA disposés dans toute la salle et jusque sur la coque protectrice !
« Celui qui a fait ça a piégé toute la salle ! » observa aussitôt Ves, quelque peu alarmé. « Ces explosifs ne semblent pas faire partie de la conception originale de l’unité centrale. On dirait qu’ils ont été ajoutés à la hâte, au dernier moment ! »
Calabast acquiesça. « Quelqu’un s’est donné beaucoup de mal pour empêcher la mauvaise personne de lever le verrouillage de l’unité centrale. »
« Comment éviter de déclencher les pièges ? Tu peux les désamorcer et les jeter dehors ? »
Calabast examina attentivement les explosifs. « Ils sont dépassés, mais leur installation rend leur désamorçage difficile. Je risque de déclencher une réaction en chaîne catastrophique. »
« Tu le sens ? » demanda Ves. En s’approchant du cœur de calcul protégé, il avait perçu quelque chose d’étrange. Une pression énorme s’exerçait contre son corps et son esprit. Il avait l’impression de se tenir près d’un soleil ! Même son sixième sens frémissait d’inconfort. « Je me sens vraiment bizarre, ici. Quelque chose de dangereux est caché sous cette coque. »
« Les quelques documents que j’ai trouvés sur le cœur de calcul indiquent qu’il est extrêmement dangereux, sans préciser pourquoi. Rien d’étonnant à ce que tu te sentes mal. Tiens bon, Ves. »
Pendant que Calabast étudiait les explosifs complexes pour trouver comment les désamorcer, Ves examina la série de leviers. Il finit par faire une découverte en activant les scanners intégrés à son Squalon pour mieux voir ce qui se trouvait sous la coque.
Les leviers étaient reliés à un réseau étourdissant de mécanismes interconnectés. Rien que de regarder les scans lui donnait mal à la tête.
Pourtant, aux yeux d’un concepteur de méchas comme Ves, ce dédale de mécanismes ne lui était pas totalement inconnu. « C’est une énigme. »
« Quoi ? »
« C’est une forme de divertissement assez répandue chez les concepteurs de méchas et les ingénieurs, expliqua Ves avec une assurance mesurée. Si je ne me trompe pas, le seul moyen de lever le verrouillage de l’unité centrale est de tirer les bons leviers dans le bon ordre, en respectant des intervalles précis. »
« Il y a une petite marge d’erreur dans le minutage, mais si tu tires le mauvais levier ou que tu vas un peu trop lentement, je parie que les explosifs se déclencheront à coup sûr. »
Calabast hocha la tête, comprenant. « Très bien. Faisons un scan complet et lançons une simulation pour trouver la solution. »
« Ça ne marchera pas. » Ves secoua la tête.
« Pourquoi ? Les leviers sont reliés à de simples petits mécanismes, non ? »
« Si ces mécanismes pouvaient être modélisés et simulés, ils n’auraient rien d’intéressant. L’énigme est conçue pour mettre à l’épreuve la capacité d’une personne à résoudre sur le vif des problèmes techniques imprévus. Certains mécanismes intègrent des éléments aléatoires qu’on ne peut pas simuler avec précision, même en mobilisant la puissance de calcul de toute une planète. »
« Alors comment es-tu censé résoudre cette énigme ? »
« En faisant appel à l’imagination et à l’intuition humaines. »
« Ça ne fait pas très ingénieur. »
Ves esquissa un sourire. « Il nous faut bien un moyen d’exercer nos esprits sans être tentés de tricher en recourant à des aides extérieures. À vrai dire, l’échec est attendu ; il n’y a donc rien d’inhabituel à être fier d’échouer neuf fois sur dix. Pour ce genre d’énigmes, un tel taux de réussite est déjà remarquable ! »
Il cessa vite de se vanter, car tous prirent alors la mesure de la situation. Échouer à une énigme d’entraînement n’avait aucune conséquence sérieuse. Tout au plus, l’orgueil de celui qui s’y essayait en prenait un coup. Mais ici, cette même énigme ferait à coup sûr exploser le cœur de l’unité centrale et le réduirait en morceaux fondus !
« Tu es sûr de pouvoir résoudre cette énigme ? » demanda Calabast.
« Hmm… » Ves réfléchit un instant. « J’ai confiance en mes capacités. Il y a beaucoup de facteurs aléatoires ; il faut de l’intuition et un peu de flair pour trouver les bonnes réponses. Sans vouloir me vanter, je pense être plutôt doué dans ces domaines. »
La réponse de Ves ne sembla pas plaire à Calabast. « On dirait un jeu de hasard. Qui pourrait bien mettre en place une mesure de sécurité aussi alambiquée ? »
« Probablement quelqu’un qui ne voulait pas que des espions comme toi dérobent les secrets conservés dans cette unité centrale », répliqua Ves avec un brin d’insolence. « Elle est justement conçue pour contrer les gens comme toi, qui voudraient se servir de leurs propres ordinateurs pour résoudre le problème. Même les IA les plus avancées ne peuvent pas résoudre cette énigme de façon fiable. »
« Seul quelqu’un du niveau d’un Concepteur de méchas senior pourrait probablement la résoudre avec assurance. »
Ils se retrouvèrent dans une impasse. Alors que la guerre faisait rage dans le reste du Starlight Megalodon, Mademoiselle Calabast et Ves tentèrent de déterminer la suite.
« Peux-tu résoudre cette énigme à distance ? » finit-elle par demander.
« Je peux sans doute bricoler un système de commande en quinze minutes en récupérant des pièces sur les machines qui nous entourent, oui », répondit Ves avec assurance. Une tâche de ce genre ne lui poserait pas grand problème. « Au moins, si je rate mon coup, je ne me ferai pas exploser. »
« Ça ne nous avance toujours pas. C’est totalement inacceptable. »
Ves soupira, exaspéré. « Je t’ai déjà remis les données des deux autres projets de recherche. Tu n’es pas satisfaite de ton butin actuel ? Ce Projet Icare semble bien plus tabou que les autres. Quittons cet endroit et laissons la CFA venir tout régler. Après tout, c’est à elle que tout ça appartenait au départ. »
« Je suis d’accord », intervint Ketis pour le soutenir. « Ce laboratoire n’a rien de normal. Qu’est-ce que les chercheurs faisaient de tous ces clones ? Si on fait abstraction des rides et des autres signes de dégradation accumulés au fil des ans, ils ressemblent quand même au Peuple béni, tu ne trouves pas ? »
Cette comparaison était très désagréable, mais Ves dut reconnaître qu’elle était juste, maintenant qu’il y réfléchissait. Leur silhouette élancée, leur peau claire, leurs traits physiques et faciaux optimisés génétiquement : tout indiquait qu’ils avaient été conçus pour répondre aux critères les plus exigeants.
C’était aussi flippant à souhait.
Pourtant, Mademoiselle Calabast ne se laissa pas décourager. « Nous sommes allés si loin. J’ai perdu la majorité de mes subordonnés pour arriver jusqu’ici. Je ne repartirais pas sans rien après tous ces efforts ! »
Ves n’était pas d’accord, mais ce n’était pas lui qui commandait. Il soupçonnait vaguement que d’autres pièges pouvaient se cacher hors de vue et hors de portée des scanners. Cela ne ressemblait absolument pas à un simple dispositif de sécurité.