Chapitre 925
Le lendemain de la réunion, Ves enrôla de force la plupart des sujets de test. Ils purent ainsi intégrer le service avec le grade le plus bas, ce qui revenait à en faire de simples matelots, bons pour les petits boulots et les tâches dangereuses.
Le plus important, toutefois, était que le Starlight Megalodon considérait chaque recrue, quel que soit son grade, comme un véritable membre du personnel de la CFA !
Ce simple changement de perspective transforma soudain les derniers Épéistes flagrants, jusque-là de parfaits étrangers, en vieux camarades de la CFA aux yeux des IA et des systèmes de régulation du cuirassé.
À partir de là, Ves abusa ouvertement de son autorité et, à grands renforts de pots-de-vin versés au commandant virtuel Cosit, tout le monde obtint une promotion à un grade d’officier ou son équivalent.
Les quelques experts encore présents rejoignirent le département de la Recherche en tant que chercheurs. Ves fondait de grands espoirs sur les exobiologistes et ingénieurs qui pourraient, dans une certaine mesure, reproduire son ascension fulgurante. Même s’ils n’étaient que de modestes spécialistes de leur domaine, trois cents ans de progrès scientifiques ne pouvaient pas être négligeables.
Pour les pilotes de mécha et les autres membres du personnel de soutien dépourvus de compétences scientifiques, Ves dut faire un choix plus difficile. Il avait le pouvoir d’en nommer quelques-uns gardes de sécurité ; la capitaine Orfan et le lieutenant Dise devinrent aussitôt lieutenantes de la sécurité.
Il restait encore une vingtaine de Vandales flagrants et d’Épéistes que Ves recommanda aux autres départements, en fonction de leurs compétences et de leurs propres besoins. Bien sûr, il facilita leur transfert en distribuant encore davantage de pots-de-vin.
Les mérites lui filaient entre les doigts, mais, pour l’instant, il parvenait encore à les regagner. Avec pratiquement tous les projets de recherche en méchas à sa portée, il pouvait choisir quelle partie de quel projet faire avancer.
« Ça devient de plus en plus difficile, mais je ne me suis pas encore heurté à un mur. »
En voyant Ves dépenser des mérites à tout-va, les Épéistes flagrants se mirent à en gagner de leur côté. Cette preuve d’assurance lui arracha un sourire en coin. Ils ne tarderaient pas à découvrir qu’en gagner était bien plus difficile qu’il n’y paraissait. Sans les bonnes compétences et les bons avantages, ils pouvaient oublier l’idée d’en accumuler assez vite pour obtenir une promotion !
Une fois devenues lieutenantes de la sécurité sous l’autorité de la division de la Recherche, Orfan et Dise bénéficièrent du même traitement que Ves avait reçu. En plus de leur équipement de combat réglementaire de la CFA, elles purent choisir un objet exceptionnel.
Avant qu’elles ne se rendent à l’armurerie, Ves les retint. « Avant de vous précipiter sur une arme tape-à-l’œil ou autre, je vous conseille de choisir un Téléporteur personnel d’urgence. J’en ai un, moi aussi. Si nous en avons tous un, nous pourrons les synchroniser et nous téléporter à mille kilomètres du Starlight Megalodon dès que nous le voudrons.
« C’est bien plus utile que d’améliorer vos capacités de combat à bord d’un vaisseau qui peut nous réduire en pièces, peu importe ce que nous transportons. »
« Nous allons y réfléchir », répondit la capitaine Orfan.
De toute évidence, elles n’avaient pas envisagé cette option et devaient en discuter entre elles. Ves les laissa faire et se consacra à d’autres préparatifs.
Il savait que la Vénérable Foster s’était déjà installée dans son poste de major des méchas. Comme Ves, elle avait échangé des mérites contre divers équipements auprès du Starlight Megalodon et, en plus, suivi trois séries de traitements d’optimisation génétique. Elle était devenue une adversaire redoutable, que Ves n’aurait aucune chance de vaincre en combat singulier !
C’est pourquoi, dès le départ, Ves avait toujours eu l’intention de fuir plutôt que de combattre s’il se retrouvait face à un ennemi. La navette personnelle qu’il avait désormais le droit d’utiliser à sa guise était au cœur de son plan d’évasion.
« Si le Starlight Megalodon sombre en enfer, je ne veux pas rester une seconde de plus que nécessaire dans les parages, se dit-il. Le Téléporteur personnel d’urgence peut m’envoyer à mille kilomètres d’ici ; ce serait du gâchis de ne pas en profiter. »
Si des hostilités éclataient réellement à bord, il était fort probable que sa navette soit empêchée de décoller ou abattue par une batterie antiaérienne !
C’est pourquoi, lorsque Calabast vint le trouver la fois suivante, elle le surprit en train de guider deux robots de manutention qui emportaient des caisses de rations nutritives vieillies.
« Bon sang, qu’est-ce que vous fabriquez, monsieur Longhorn ? » demanda Calabast, avec un étonnement des plus sincères, comme il n’en avait jamais entendu dans sa bouche. « Je croyais avoir été claire : vous deviez attendre mes prochaines instructions. »
« Eh bien, je ne manque pas de mérites en ce moment. Excusez-moi si je fais des réserves dans ma navette d’évasion, commandante », répondit Ves franchement. Inutile de cacher ce détail à la cheffe du département du Renseignement, de toute façon. Il lui adressa également un salut précipité, avant qu’elle ne le lui reproche.
« Vous ne m’avez jamais vraiment expliqué comment les Épéistes flagrants et moi pourrions quitter le vaisseau et la planète. J’ai donc pris les choses en main. J’espère que ça ne vous dérange pas. »
Cette fois, Mademoiselle Calabast avait une tout autre allure que lors de leur dernière rencontre. Elle avait peut-être eu un peu de temps libre, ou alors elle avait décidé que Ves ne pouvait pas garder pour lui seul tout le meilleur matériel. Elle avait troqué son ancienne combinaison d’infiltration contre une version de la CFA bien plus avancée. Ses poches regorgeaient de gadgets et d’équipements : elle était manifestement prête à intervenir à tout moment.
En détaillant sa silhouette séduisante, Ves paria qu’elle avait, elle aussi, suivi les traitements d’optimisation génétique. Ceux-ci visaient à améliorer le patrimoine génétique de chaque membre du personnel de la CFA.
Ils prolongeaient la durée de vie des humains ordinaires, renforçaient leur système immunitaire, leur capacité à tirer de l’énergie des aliments et leurs aptitudes physiques. Ils amélioraient également leur apparence dans son ensemble et atténuaient tout ce qui était jugé peu attrayant.
Sans même avoir à le vouloir, elle était donc déjà magnifique, avec une beauté qui avait quelque chose de dangereux.
En tant que commandante de la CFA, son grade élevé lui donnait droit à quatre séries complètes de traitements d’optimisation génétique, soit une de plus que Ves lui-même !
Rien que de penser que Calabast avait pu le battre sur ce plan le faisait bouillir d’envie. Une telle occasion ne se représenterait pas avant très longtemps. Plus tôt il bénéficierait de ces traitements, mieux il se porterait le reste de sa vie !
« Je prends note de votre manque de confiance », répondit Calabast d’un ton sec en voyant que Ves préparait bel et bien sa navette d’évasion. « Il vaudrait peut-être mieux prévoir que nous fassions route chacun de notre côté plus tôt que prévu. Quelles que soient vos dispositions, je suis venue vous informer que l’afflux d’humains a agité les officiers virtuels les plus radicaux.
« Je n’ai aucune preuve concrète, mais je suis presque certaine qu’ils complotent déjà notre perte. »
« Ils tiennent vraiment à perpétuer de vieilles haines ?! »
« Vous devez comprendre que le Starlight Megalodon n’a affronté aucun ennemi extérieur depuis des milliers d’années. Cela a faussé les priorités des IA. En l’absence de menaces extérieures, elles se cherchent des ennemis parmi elles. »
Ves avait envie de fracasser à coups de marteau les banques de données de ces IA bornées !
« Donc, vous dites que nous sommes à court de temps. »
« Pour le moment, la faction du capitaine, qui prône l’agression, est tenue en bride par celle de l’amiral, qui a de loin reçu le plus de nouvelles recrues. La division des Méchas est particulièrement bien placée pour accueillir un grand nombre de pilotes et de techniciens de méchas humains sous la direction de la Vénérable Foster. »
En somme, trop d’humains rejoignaient trop vite un seul département. Ves comprenait pourquoi cela pouvait inquiéter tant d’officiers virtuels.
« Vous ne devriez pas me dire quels projets de recherche vous cherchez à obtenir ? » demanda Ves en plissant les yeux.
« Parlons dans un endroit plus discret. »
Ils entrèrent dans un des nombreux compartiments vides des environs, puis Calabast activa son brouilleur de signal. Elle tendit ensuite à Ves une puce de données sécurisée à l’aspect étrange.
« Qu’est-ce que c’est ? » demanda-t-il en la rangeant dans un compartiment spécial, rembourré et blindé, à l’intérieur de son Squalon.
« La clé de vos prochaines tâches, expliqua Calabast avec sérieux. Dans les jours qui viennent, je finirai d’organiser votre accès à deux projets de recherche hautement sensibles. L’un est le Projet Cataclysme du Vide, au Sous-département de recherche en exobiologie ; l’autre est la Descente du Pandémonium. »
Les noms de ces projets étaient bien plus grandiloquents que ceux qu’il avait entendus jusque-là ! De toute évidence, les chercheurs à l’origine de ces projets ultrasecrets nourrissaient de très hautes ambitions !
« Vous pouvez me dire de quoi il s’agit ? »
Calabast haussa les épaules. « Vous le saurez bien assez tôt. Ce n’est pas à vous de vous mêler de ces projets. Je vous demande seulement d’y entrer, d’insérer la puce de données sécurisée dans les terminaux à accès restreint de leurs laboratoires, puis de laisser le logiciel de piratage faire son travail. »
« Comment pouvez-vous être certaine que le logiciel de piratage contenu dans la puce suffira à contourner les couches de sécurité qui protègent les fichiers de recherche ? »
« Parce que je l’ai programmé moi-même ces dernières semaines. » Elle sourit. « Je n’en ai peut-être pas l’air, mais je suis une pirate informatique très douée. Ça fait partie du métier. Mon nouveau poste me permet aussi d’apprendre à contourner les propres systèmes de sécurité de la CFA. »
« Vraiment ? » Ves la dévisagea avec scepticisme, sans parvenir à l’imaginer en pirate informatique typique, de ces programmeurs qui tournent mal. « Vous vous attribuez le mérite du travail de vos agents, ou quelque chose du genre ? »
« Croyez ce que vous voulez. » Elle ne confirma ni ne démentit ses soupçons. « Contentez-vous de ne pas attirer l’attention des IA virtuelles qui supervisent les projets et, pour le bien de tous, ne touchez à rien que vous ne puissiez pas comprendre ! C’est clair ? »
« J’ai compris ! Est-ce que je serai quitte après ça ? »
« Pas encore. Une fois que vous aurez laissé la puce pirater les terminaux des deux projets dont je viens de parler et que vous serez revenu me voir, nous devrons accéder ensemble à un autre projet secret. C’est un projet conjoint qui s’étend sur de nombreux domaines, comme l’exobiologie, la modification génétique, la conception de méchas, l’intelligence artificielle, la science des matériaux exotiques, la physique de l’énergie, et bien d’autres encore. »
« C’est un projet d’une ampleur impressionnante ! »
« Son envergure est colossale, acquiesça Calabast. C’est aussi le joyau du Starlight Megalodon. Nous devrons unir nos efforts pour pénétrer dans le laboratoire le plus profond et le plus secret du Sous-département de recherche exotique. »
« Je ne savais pas qu’un tel sous-département existait. »
« Cela vous montre à quel point ce projet est classifié ! Le Sous-département de recherche exotique est non seulement l’endroit où la CFA cherche des applications aux minéraux exotiques récemment découverts et très prometteurs, mais aussi un centre consacré aux recherches miraculeuses, qui dépassent de loin sa compréhension actuelle des sciences ! »
« Puis-je savoir comment s’appelle le projet ? »
« Le Projet Icare. Inutile d’en chercher la moindre mention dans les bases de données du Starlight Megalodon. Vous ne trouverez aucune trace de lui. »
Ves s’efforça de ne pas cligner des yeux ni de laisser paraître son étonnement. Au final, alors que les Épéistes flagrants prétendaient rechercher le sérum de longévité entreposé dans les coffres, Mademoiselle Calabast avait dès le départ visé bien plus haut !
Elle voulait récupérer les données de recherche du projet potentiellement le plus important du vaisseau, un projet qui pouvait aisément changer le cours de l’histoire humaine !
Le vice-amiral virtuel Ordoth voulait lui aussi que Ves accède à ce projet au nom du Pacte des Cinq Parchemins. Rien que cela lui donnait suffisamment de raisons de s’en tenir à l’écart !
Pourtant, le destin avait une manière étrange de le pousser vers le seul projet de recherche que le Starlight Megalodon voulait absolument empêcher de tomber entre les mains d’autrui !
Il semblait toutefois que Ves s’était trompé sur un point. Le Projet Icare n’était hébergé dans aucun des sous-départements de biologie, mais dans le Sous-département de recherche exotique, dont il n’avait jamais entendu parler.
« Qu’arrivera-t-il après que vous aurez obtenu ce que vous voulez ? » demanda Ves, insistant pour que Calabast lui réponde franchement.
Elle eut un sourire en coin et croisa les bras. « Vous avez peur que je vous abandonne ? »
« Vous ne voudriez pas éviter que quelqu’un découvre que vous avez obtenu les données de recherche de ces trois projets ? »
« J’ai confiance en votre discrétion. »
Ves fronça profondément les sourcils. « C’est d’une générosité extraordinaire. Dommage, je ne crois pas un mot de ce que vous dites. »
« Disons simplement que j’ai appris à beaucoup vous apprécier. Vous m’êtes plus utile vivant que mort. » Elle sourit et pénétra brusquement dans son espace personnel, se penchant jusqu’à ce que son parfum lui frôle le nez et que ses lèvres touchent presque son oreille. « Après tout, ce n’est pas tous les jours que je tombe sur un Fils Saint rebelle en pleine nature. »
Ce fut comme si la foudre lui traversait le corps !