Chapitre 919
Mademoiselle Calabast jeta un regard méprisant au nouvel équipement fourni par la CFA qu’il portait. « Je vois où tu as passé ton temps ces derniers jours. Tu traites le Starlight Megalodon comme ta boîte à jouets personnelle ? »
« Hé, j’ai eu presque tout ça gratuitement ! » protesta Ves. « Je ne fais que récupérer ce qui m’est dû, de toute façon. Ne me dis pas que les trésors que renferme ce vaisseau ne t’attirent pas. »
Depuis leur dernière rencontre, Calabast avait elle aussi manifestement amélioré une partie de son équipement. Elle portait notamment un impressionnant communicateur de la CFA qui lui enveloppait tout l’avant-bras.
« Ce n’est pas le but de notre mission. Où en es-tu de ta prochaine promotion ? La dernière fois que j’en ai entendu parler, tu n’en étais pas loin. »
« À ce propos… héhé… » Ves esquissa un sourire gêné. Il avait certes gagné beaucoup de mérites ces derniers temps, mais en avait dépensé une bonne partie pour son équipement et les améliorations de son corps. « J’ai… fait quelques pas en arrière… mais je peux encore rattraper mon retard. »
La femme plissa les yeux. Elle s’approcha, l’irritation et la colère étincelant dans son regard. Malgré la supériorité de son armure de combat, Ves recula docilement.
« Ne te laisse pas éblouir par la richesse et la puissance de la CFA. Nous ne sommes pas en vacances. » Elle appuya son doigt contre la cuirasse de son Squalon. « Tu n’as aucune idée de la bombe sur laquelle nous sommes assis !
Pendant que tu cours partout pour grappiller des avantages auprès du Starlight Megalodon, je me démène pour prendre le contrôle du département du Renseignement et préparer ton ascension au département de la Recherche ! Ce n’est pas le moment de traîner ! Tu ne veux pas sauver tes camarades coincés à l’extérieur du vaisseau ? »
Ses reproches le frappèrent de plein fouet. Ves avait bel et bien laissé ses intérêts personnels prendre le pas sur l’urgence de sauver Ketis, la capitaine Orfan et les autres survivants des Épéistes flagrants.
Pourtant, il ne parut pas le moins du monde repentant. Le Starlight Megalodon lui offrait une occasion unique, qui ne se serait pas présentée à lui avant au moins un siècle ! Qui aurait pu résister aux trésors de haute technologie que le cuirassé proposait généreusement ?
Il n’y avait qu’à penser aux problèmes de son corps, qui avaient laissé perplexes de nombreux médecins de la République Lumineuse, et même ceux d’un vaisseau scientifique moderne de la CFA !
Et pourtant, quelques médecins virtuels disposant de certains des meilleurs équipements médicaux de la galaxie avaient facilement résolu un problème qui lui rongeait l’esprit depuis plusieurs années. Une simple opération avait éliminé presque tous les dangers cachés dans son corps, le soulageant quelque peu.
Ves avait certes réussi à obtenir une carte d’invitation pour la prestigieuse Fondation de l’Aile des Anges, qui proposait toutes sortes de produits et de services biotechnologiques de pointe, mais il aurait été idiot de confier son corps à leurs soins. Le Pacte des Cinq Parchemins soutenait presque certainement la Fondation de l’Aile des Anges en coulisses.
Il préférait confier sa foi aux médecins virtuels de la CFA plutôt qu’à cette bande de fanatiques illuminés !
« Écoute, “commandante Summer”, je gagne déjà des mérites à la pelle. Je peux combler le manque en quelques jours. Maintenant que j’ai subi deux cycles d’optimisation génétique, mon corps et mon esprit fonctionnent beaucoup mieux ! »
Ves n’avait pas le Système sous la main pour suivre l’évolution de ses attributs, mais il était certain qu’ils avaient tous légèrement augmenté. Le plus grand avantage des célèbres traitements d’optimisation génétique de la CFA résidait dans leur capacité à améliorer de façon globale tout ce qui faisait l’humain.
Les inefficacités et les vestiges de l’évolution inscrits dans son ADN humain ne l’entravaient plus. Il digérait bien mieux, avait encore moins besoin de dormir qu’avant, et vivrait plus longtemps que n’importe quel humain ordinaire.
Et ce n’était pas tout. Ces avantages s’accumulaient à chaque nouveau cycle de traitement ! Si Ves était promu lieutenant-commandant et bénéficiait d’un troisième cycle, son espérance de vie naturelle pourrait probablement atteindre deux cents ans !
Cela équivalait à un cycle de traitement prolongateur de vie, une chose que des dizaines de politiciens, d’hommes d’affaires et de puissants faiseurs d’opinion du Secteur stellaire de Komodo consacraient leur vie entière à obtenir !
Ves eut envie de secouer la tête devant ces bienfaits inespérés qui lui étaient tombés dessus. La mission sur Aeon Corona VII était certes extrêmement dangereuse, mais elle lui avait déjà rapporté de riches récompenses ! Pas étonnant que les chasseurs de trésors organisent sans cesse des expéditions au-delà des frontières de l’espace humain.
Les confins de l’espace humain confirmaient bel et bien l’adage : les plus grandes récompenses vont à ceux qui osent affronter les dangers !
Mademoiselle Calabast secoua la tête, impuissante devant son incapacité à renoncer aux nombreuses richesses du Starlight Megalodon. « Tu as dépassé certaines de mes attentes et déçu les autres. Plus je m’intéresse à toi, plus je découvre de nouvelles choses. Dis-moi, que s’est-il passé quand tu as rendu visite au bureau du Corps des intelligences artificielles ?
Pratiquement tous les individus virtuels du Starlight Megalodon savent qu’il a réussi à contourner le protocole d’urgence et à mettre fin de force à son existence peu après. »
Il aurait été idiot de lui dire la vérité. Pas question de laisser une vipère comme Mademoiselle Calabast découvrir les liens complexes qui l’unissaient au Pacte des Cinq Parchemins !
« Il voulait rencontrer le type le plus intelligent du vaisseau avant de se supprimer. » Ves haussa les épaules avec indifférence. « Il m’a donné des mérites et quelques conseils. Rien d’autre, vraiment. L’amiral Ordoth n’était qu’un passager à bord du Starlight Megalodon ; il n’avait aucune autorité réelle.
Ça doit être une existence bien triste, d’être relégué au rang de spectateur pendant quelques milliers d’années. Je n’en ai donc pas tiré autant d’avantages que je l’espérais. »
Mademoiselle Calabast ne sembla pas amusée. De toute évidence, elle ne croyait pas un mot des absurdités qu’il venait de débiter. « Monsieur Longhorn, même si vous semblez mentir par habitude, vos tours ne prennent pas avec moi. Vous avez de la chance que fouiller dans vos secrets ne fasse pas partie de ma mission. Parlons plutôt de ce qui m’amène vraiment ici.
Le temps presse, et nous devons vous permettre d’accéder à des projets de recherche qui n’ont rien à voir avec les méchas. »
En plus de le pousser à obtenir une promotion au plus vite, Mademoiselle Calabast voulait le mettre au courant de son plan pour l’impliquer dans les projets de recherche des autres sous-départements.
En tant que concepteur de méchas, Ves ne connaissait rien aux sciences biologiques, mais cela ne constituait pas forcément un obstacle. Les projets de recherche interdisciplinaires exigeaient la participation de spécialistes issus de domaines variés.
« Une fois promu lieutenant-commandant, tu devrais chercher à accéder à ces projets interdisciplinaires dès que possible. Ce ne sera pas facile, mais mon nouveau poste me donne plusieurs moyens de faciliter ton entrée. Je peux te garantir que tu auras toutes les habilitations de sécurité nécessaires pour mettre un pied dans la porte. »
Ves savait qu’il fallait beaucoup d’influence pour obtenir un tel résultat. Il lança un regard soupçonneux à Calabast. « Puisque tu es commandante et cheffe de département, pourquoi ne pas accéder toi-même à ces projets de recherche ? »
« Même si tu le crois, le département du Renseignement ne fait pas de moi une pirate informatique toute-puissante. » Calabast secoua la tête. « La structure organisationnelle du Starlight Megalodon est fortement décentralisée. Chaque département forme un silo indépendant, difficile à inspecter de l’extérieur. Cette organisation cloisonnée empêche un département ou son responsable de devenir trop puissant.
Mon poste m’offre bien des petits avantages, mais il est beaucoup plus facile d’accéder aux projets de recherche sensibles du Starlight Megalodon en passant par toi. »
« Super. Alors, je ne suis qu’une voiture volante pour toi ? » répliqua Ves d’un ton boudeur.
« Tu devrais t’estimer honoré que je te chevauche. Nous savons tous les deux que nous nous servons l’un de l’autre. Je n’ai aucune animosité particulière envers toi, ni envers les autres Vandales flagrants et Épéistes. Et sache que je ne suis pas non plus opposée à une collaboration avec les Vesiens. Si tu continues à traîner, ne m’en veux pas si je me tourne vers tes ennemis jurés. »
Il aurait dû prendre cela pour une menace. Au lieu de quoi, Ves adressa un sourire narquois à Calabast. « Ha ! Bonne chance à eux. Leurs exobiologistes et leurs médecins réussiront peut-être à obtenir quelques petits avantages dans les sous-départements de biologie, mais leurs concepteurs de méchas ne gagneront pas un seul mérite tant que je veillerai au grain !
Et puis, la vénérable Foster devra apporter une contribution considérable avant de pouvoir ouvrir les vannes à ses compatriotes vesiens. »
« Je ne serais pas aussi suffisant à ta place, si je savais ce qu’ils préparent. » Calabast prit un air étrange. « La vénérable Foster est sur le point d’être promue au rang de capitaine de mécha. Dès qu’elle aura franchi cette étape, elle compte faire don du Belisarius au Starlight Megalodon.
La contribution d’un mécha expert aussi puissant et perfectionné lui rapportera tant de mérites qu’elle pourra probablement atteindre directement le quota nécessaire pour devenir major de mécha ! »
Quoi ?! Ves en resta presque bouche bée. « Comment les Vesiens peuvent-ils faire quelque chose d’aussi insensé ?! Le Belisarius est un mécha à la valeur exorbitante ! Le duché de Hafner a investi une telle quantité d’Os de Rorach dans sa composition qu’il deviendra la risée du Royaume dès que tout le monde apprendra qu’il a perdu ce mécha qui lui a coûté une fortune ! »
Cette fois, ce fut au tour de Calabast d’afficher un sourire narquois. « Si les Vesiens réussissent leur mission, ils pourront largement compenser cette perte. Et puis, n’oublie pas que le Starlight Megalodon regorge de trésors. La vénérable Foster a déjà commencé à repérer les accès aux chambres fortes. »
Ves faillit l’oublier. Si l’une des chambres fortes contenait réellement un lot de sérum de longévité de pointe, il suffirait d’en récupérer une seule dose pour apaiser le duché de Hafner !
En apprenant jusqu’où les Vesiens étaient prêts à aller, Ves se sentit moins rassuré qu’auparavant. Il avait vraiment l’impression que le temps lui manquait à nouveau. Calabast quitta sa cabine peu après, certaine d’avoir réussi à lui mettre la pression.
Morose, Ves se consola en dévorant une ration nutritive gastronomique millésimée, puis retira son Squalon et se glissa dans son lit.
Les jours suivants, Ves retourna au département de la Recherche et s’attaqua avec entrain aux derniers projets faciles qui lui restaient. Même s’il avait pratiquement épuisé tous les fruits à portée de main du sous-département de la Recherche sur les méchas, il réussit tout de même à réaliser quelques percées sur des sujets plus difficiles.
Nombre des projets les plus complexes comportaient plusieurs phases et volets. Il était extrêmement improbable qu’un concepteur de méchas puisse les mener à bien seul, car ils nécessitaient la contribution de plusieurs spécialistes dans des domaines différents.
Pour ces projets ambitieux, Ves parvint tout de même à satisfaire le commandant virtuel Cosit en réalisant des percées dans ses domaines de prédilection. Il réussit notamment à trouver des solutions créatives en s’appuyant sur sa compétence de Physique de niveau Senior, dont les connaissances couvraient un éventail particulièrement vaste de théories et de solutions.
Il sembla que Ves accumula les mérites nécessaires à son prochain examen de promotion en un rien de temps.
Déjà informé que Calabast avait truqué l’examen, Ves le passa sans la moindre hésitation.
Sans surprise, Mademoiselle Calabast mit à profit son poste de cheffe du département du Renseignement pour remplacer l’examen original des Concepteurs de méchas seniors par celui, familier, des Concepteurs de méchas apprentis juniors !
L’écart entre les deux examens était si considérable et si flagrant qu’on se demandait comment Calabast avait réussi à les intervertir sans que les IA s’en aperçoivent.
« Les officiers virtuels peuvent imiter leurs homologues humains, mais seulement jusqu’à un certain point », conclut-il en enchaînant sans effort les épreuves, comme s’il parcourait un manuel d’exercices. « Les IA sont peut-être des monstres en calcul, mais elles sont complètement à côté de la plaque dès qu’il s’agit de bon sens. »
C’était là le plus grand défaut du système des officiers virtuels. Si Calabast pouvait en tirer parti, pourquoi pas lui ? Il commençait déjà à échafauder quelques idées…