Chapitre 908
En quittant l’infirmerie, vêtu de son uniforme de la CFA, Ves réfléchit à ses priorités. Son objectif premier était de veiller à ses propres intérêts. Coopérer avec Mademoiselle Calabast l’arrangeait, puisqu’ils avaient chacun besoin de l’autre. Tant qu’ils travailleraient de bonne foi, Ves pouvait espérer trouver un moyen de quitter cette planète maudite.
« Cela dit, puisque je suis déjà là, autant en tirer le maximum tant que je le peux. »
L’Agent d’amorçage et le traitement d’optimisation génétique lui paraissaient tous deux extrêmement intéressants. Il n’avait pas l’intention de les laisser lui échapper.
Ves ne pouvait toutefois pas négliger ses devoirs envers la République Lumineuse. Il comptait toujours trouver un moyen de secourir Ketis ainsi que les survivants des Vandales flagrants et des Épéistes de Lydia. S’il leur prêtait main-forte et les aidait à mener à bien leur mission secrète, il gagnerait une reconnaissance inimaginable auprès de la République Lumineuse, du Corps des Méchas et de Flashlight.
Grâce à cette reconnaissance, Ves pourrait faire jouer toutes ces faveurs après la guerre et lever quelques-uns des obstacles qui entravaient le développement de sa Société des Méchas Vivants.
Mais atteindre tous ces objectifs ne serait pas une mince affaire ! Comme à ses débuts dans la conception de méchas, il manquait d’argent !
Il devait accumuler beaucoup de mérites. Il lui en fallait non seulement pour pouvoir prétendre à une promotion, mais aussi pour acquérir toutes les merveilles figurant sur sa liste de souhaits.
Et il devait faire vite ! Le temps jouait contre lui. Il lui fallait atteindre autant de ses objectifs que possible avant que les Vesiens ou des officiers virtuels hostiles ne se retournent contre lui et le reste des Épéistes flagrants !
Peu après le départ de Ves de l’infirmerie, Mademoiselle Calabast reparut sous son identité de lieutenant Summer, du département du renseignement. Elle portait toujours sa combinaison d’infiltration et tout son équipement, ce qui contrastait fortement avec l’uniforme réglementaire de la CFA de Ves, orné des insignes de son grade d’enseigne.
Dès qu’elle vint le trouver, Ves se rappela qu’il devait se mettre au garde-à-vous et la saluer. « Bonjour, madame. »
Elle eut un sourire en coin. « Ne sois pas si raide. Même un robot verrait bien que ton salut manque de sincérité. »
« Une vipère comme toi ne mérite pas ma sincérité. »
« Tu n’as jamais entendu dire qu’on saluait le grade, pas la personne ? »
« J’ai dû rater ce cours pendant mon passage au centre d’instruction de la CFA. »
Bien sûr, Ves n’avait jamais suivi de formation dans un centre de la CFA, contrairement à ce qu’indiquait le dossier de sa fausse identité.
« Assez plaisanté. » Mademoiselle Calabast perdit son sourire en coin et prit un air sérieux. « J’ai deux nouvelles pour toi. D’abord, j’ai “arrangé” l’affaire dont nous avions parlé. Je m’attends à un résultat positif quand tu passeras ton prochain examen de promotion. Combien de temps te faudra-t-il pour y être admissible ? »
« Pas très longtemps. Le département de la recherche est une véritable mine d’or pour gagner des mérites. J’ai assez confiance en mes capacités pour mener à bien plusieurs projets de recherche à l’arrêt. J’ai aussi obtenu quelques mérites supplémentaires en laissant le chef armurier du détachement des Marines étudier mon équipement. »
« Tu t’en sors mieux que prévu. Je suis heureuse de constater que je ne me suis pas trompée en te choisissant. J’ai toujours su que tu étais plus que tu n’en avais l’air. » Elle lui adressa un sourire charmeur. « Mais ne te repose pas trop vite sur tes lauriers. Outre les nouvelles concernant ton examen de promotion, j’en ai aussi une mauvaise à t’annoncer. La pilote experte des Guerriers de Hostland a réussi l’examen de recrutement ! »
Son cœur tressaillit. Il s’attendait à ce résultat, mais apprendre qu’elle avait réussi si vite et avec autant d’éclat le secoua tout de même. « Quel est le statut de la vénérable Foster à bord du Starlight Megalodon ? »
« Elle a réussi contre toute attente et passé l’examen de recrutement réservé au personnel qui ne fait pas partie de la CFA. Ses aptitudes ont attiré l’attention du département des méchas. Elle bénéficie actuellement d’une promotion accélérée et d’un parcours de développement privilégié. Vu l’estime que lui porte le département, elle pourrait bien gravir les échelons à toute vitesse.
Elle est déjà lieutenant, ce qui lui donne accès à de nombreux privilèges. »
Ves jura intérieurement. Un lieutenant était déjà supérieur à un enseigne comme lui. En théorie, la vénérable Foster pourrait lui donner des ordres de bien des façons s’ils venaient à se croiser. Son prochain poste au département des méchas s’annonçait donc particulièrement délicat !
« Pourra-t-elle me faire du mal si nous nous rencontrons ? »
« Pas si facilement. » Mademoiselle Calabast secoua la tête, ce qui le rassura un peu. « Tu n’es pas sous ses ordres, et les officiers de la CFA n’ont pas le droit de s’en prendre délibérément les uns aux autres. Elle peut quand même te rendre la vie pénible de bien des manières, alors reste sur tes gardes et prends ton mal en patience. Appelle-moi sur ton communicateur de la CFA si elle dépasse les bornes. »
« Merci. »
« Pas de problème. Je compte sur toi pour accéder à certains projets de recherche sensibles du département de la recherche. Hors de question que ces Vesiens mettent la main sur toi. Pour l’instant, contente-toi de rester en vie et de gravir les échelons. Ta promotion au rang de Concepteur de méchas apprenti senior devrait bientôt être acquise. Je m’absenterai ensuite pour préparer le terrain en vue de la promotion suivante.
Une fois que tu seras devenu Concepteur de méchas senior et lieutenant-commandant de la CFA, ton autorité et ton habilitation de sécurité répondront aux critères requis pour accéder aux projets de recherche. »
« Compris. Je ferai de mon mieux pour coopérer, tant que tu respecteras ta part du marché. »
Mademoiselle Calabast lui adressa un signe de tête, puis s’éloigna d’un pas assuré après de brefs adieux. Bien sûr, truquer l’examen de promotion au rang de Concepteur de méchas senior ne serait pas aussi facile que ses précédentes tentatives de piratage.
Il la regarda partir, une lueur de méfiance dans les yeux. Même s’ils avaient besoin l’un de l’autre pour obtenir ce qu’ils voulaient, dès qu’elle aurait obtenu ce qu’elle cherchait, elle n’aurait plus aucune raison de l’aider. Alors, au lieu d’un sourire en coin, c’est peut-être un coup de poignard dans le dos qui l’attendrait.
Après ce bref entretien avec Calabast, Ves se hâta vers les ponts inférieurs pour commencer son service au département des méchas. Celui-ci occupait une vaste partie du vaisseau, composée de nombreux ateliers, de hangars à méchas et de baies d’amarrage.
Bien que le Starlight Megalodon s’appuyât principalement sur ses batteries d’armes de cuirassé pour asseoir sa puissance, la CFA ne pouvait pas échapper à l’Âge des Méchas. Préférer les vaisseaux de guerre ne signifiait pas qu’elle était prête à se voiler la face.
Quoi qu’ils fissent, les vaisseaux de guerre avaient la fâcheuse tendance de tirer sans discrimination. Déployer des méchas plutôt que de pilonner l’adversaire avec des canons d’une puissance dévastatrice permettait de gagner en précision et de limiter les dégâts collatéraux.
Après avoir traversé l’Âge de la Conquête, la société humaine était devenue bien moins tolérante envers les massacres aveugles et les tueries de masse. L’immense prestige de la CFA lui permettait certes d’enfreindre les règles à sa guise, mais elle ne pouvait pas le faire trop souvent sans compromettre sa légitimité.
Elle avait donc intégré les méchas à son arsenal habituel, bien qu’à contrecœur.
En arrivant dans la partie du vaisseau qui abritait le département des méchas, Ves fut impressionné par l’espace qui leur était réservé. Le Starlight Megalodon était un immense cuirassé et pouvait sans peine consacrer au département des méchas la moitié du volume intérieur d’un porte-flotte.
Cela lui apprit que le Starlight Megalodon avait été conçu dès l’origine pour accueillir des méchas.
En passant devant plusieurs compartiments liés aux méchas, Ves constata qu’ils étaient pour la plupart inactifs, comme le reste du vaisseau. Sans humains à bord, le Starlight Megalodon n’était qu’une coquille vide. Les robots et les officiers virtuels contribuaient à son fonctionnement, mais ils n’étaient pas capables d’améliorer son état.
Après une longue marche, Ves arriva enfin devant un bureau situé près de l’une des principales baies d’amarrage des méchas. La porte s’ouvrit aussitôt pour le laisser entrer.
Il s’arrêta net en découvrant que deux personnes, et non une seule, se trouvaient à l’intérieur !
Le commandant virtuel Dislan avait pris l’apparence d’un pilote de mécha vétéran d’âge mûr. Il mâchonnait un stimulant factice tout en dévisageant Ves d’un air sévère.
Assise de l’autre côté du bureau se trouvait la dernière personne que Ves aurait voulu croiser, à bord du Starlight Megalodon ou ailleurs. Vêtue d’une combinaison de pilote de la CFA ornée des insignes de lieutenant, la vénérable Foster regarda Ves avec une surprise légère, bientôt remplacée par une haine brûlante.
Ves s’efforça de faire comme si elle n’était pas là et suivit le protocole. Il se mit au garde-à-vous et salua le commandant virtuel.
« Enseigne Adeseus Longhorn au rapport, monsieur ! »
[Repos, enseigne. Asseyez-vous.]
En s’asseyant sur la chaise à côté de la vénérable Foster, Ves fit de son mieux pour ignorer les regards assassins qu’elle lui lançait. Le commandant virtuel Dislan semblait ne pas se douter le moins du monde de leurs relations orageuses.
[Enseigne Longhorn, en tant que deuxième humain sous mes ordres, j’attends beaucoup de vous. Les méchas à la disposition de mon département sont peut-être impeccables en apparence, mais l’intérieur a mal vieilli. Nos concepteurs de méchas virtuels ne servent à rien, et nos techniciens de méchas virtuels n’ont aucune directive.
Le commandant virtuel Cosit m’a dit beaucoup de bien de vous. Même si vous n’êtes pas présent ici tous les jours, j’espère que vous pourrez redresser notre département et remettre nos méchas en parfait état. Pour l’instant, je vous ai transmis une liste de tâches à accomplir. Des questions ?]
Ves tourna prudemment les yeux vers la pilote experte, assise à côté de lui et bouillonnant de ressentiment. Il avait l’impression d’être assis à quelques mètres d’un volcan en éruption !
« Euh, commandant Dislan, si je puis me permettre, qui est la pilote de mécha assise à côté de moi ? »
Le commandant virtuel s’illumina soudain. [Je suis ravi que vous posiez la question ! Voici le lieutenant Relia Foster, notre toute première pilote de mécha humaine depuis une durée de ERROR années. Elle a réussi l’examen de recrutement le plus ardu qu’on puisse imaginer pour une pilote de mécha. Durant toutes ces années d’existence statique, jamais je n’aurais cru qu’une pilote humaine puisse être aussi inhumainement douée dans l’art du pilotage !
À présent, le lieutenant Foster est l’espoir et le porte-étendard de notre département ! Grâce à elle, le département des méchas ne végétera plus tout en bas de l’échelle ! Pour assurer notre ascension, j’espère donc que vous lui apporterez toute l’aide dont elle aura besoin. Est-ce clair, enseigne Longhorn ?]
« Je… euh… nous avons un passé conflictuel, monsieur », admit Ves. « Je préférerais travailler séparément du lieutenant Foster. »
Comme elle avait réussi l’examen de recrutement sans recourir à des astuces telles que de faux papiers d’identité, le Starlight Megalodon avait recruté la vénérable Foster sous sa véritable identité.
À ces mots, le regard du commandant Dislan se durcit. [Vos affaires personnelles ne priment pas sur vos devoirs envers le Starlight Megalodon et la CFA. En tant que concepteur de méchas, il est de votre devoir d’assister nos pilotes. Le lieutenant Foster étant jusqu’ici notre seule pilote de mécha humaine, vous n’avez pas le choix : vous devez la servir de votre mieux.
Dites-moi, enseigne Longhorn : êtes-vous capable de faire abstraction de vos sentiments au travail, ou dois-je vous remettre au département de la sécurité intérieure pour une petite remise à niveau ?]
Ves frissonna.
« Ne vous inquiétez pas, commandant. Je vais bien m’occuper de notre cher “enseigne Longhorn”. » Le lieutenant Foster adressa un sourire amical à l’officier virtuel. « Il peut oublier l’idée de se dérober à son devoir tant qu’il sera sous ma coupe. »
[Ha ha ha ! Parfait ! Voilà qui me plaît ! J’apprécie votre initiative, lieutenant Foster. Dans ce cas, je suis heureux de vous le confier. De toute façon, vous devrez apprendre à vous entendre.]
Après une brève conversation au cours de laquelle le lieutenant Foster fit tout son possible pour rester dans les bonnes grâces du commandant virtuel, Dislan finit par les congédier tous les deux.
Dès qu’ils sortirent du bureau, la pilote experte saisit Ves par les épaules et le plaqua contre la cloison.
« Je te reconnais, Vandale ! » siffla-t-elle. « Qui es-tu exactement et qu’est-ce que tu fais ici ?! »
Sa force physique ne lui fit pas grand mal, mais il subit tout de même de plein fouet la puissance de sa volonté !