Chapitre 853
Appeler sa conception le Protecteur Endurant avait quelque chose de simple et de brut. Pourtant, le marché visé par son modèle original était surtout composé de rustres trop peu raffinés pour saisir la moindre subtilité.
Un nom explicite indiquait clairement aux pilotes de méchas à quoi s’attendre. Ce mécha n’était pas destiné aux exploits individuels, ni aux aspirants duellistes.
Dans l’imagination de Ves, des escouades ou demi-escouades de Protecteurs Endurants avançaient de concert et faisaient équipe pour anéantir tout ce qui leur barrait la route, qu’il s’agisse de méchas ou de Dieux Sauvages.
Leur conception mécanique simple et leur architecture interne robuste leur permettaient de résister à l’effet de dégradation bien mieux que n’importe quel mécha standard. Le Protecteur Endurant avait pour rôle de tenir bon face aux distorsions de l’espace-temps, puissantes et omniprésentes, qui ravageaient toutes les machines.
« Sa première mission, c’est de protéger. La deuxième, c’est d’endurer. »
Simple. Direct. Parfois, un mécha n’avait pas besoin d’être très complexe. Il lui suffisait d’être assez performant pour remplir sa mission.
Si Ves avait voulu concevoir un produit destiné au marché des méchas, choisir un nom aussi explicite et grossier aurait joué contre lui. Sans compter que des millions de concepteurs de méchas avaient probablement baptisé leurs modèles de noms similaires ; les acheteurs, eux, cherchaient généralement quelque chose d’original.
Un nom subtil, opaque et symbolique piquait la curiosité d’un acheteur potentiel. Vendre un mécha ressemblait beaucoup à un jeu de séduction. Comme tout jeu, il obéissait à certaines règles et conventions qui augmentaient les chances de conclure une vente.
Un nom chargé de sens continuait d’enrichir un mécha, même si ce sens n’existait que dans l’imagination de l’acheteur. Mais tant que celui-ci était satisfait de son achat, qu’y avait-il de mal à se montrer un peu romantique ?
Les deux premiers modèles imaginés par Ves en étaient de bons exemples. Blackbeak évoquait l’image dominante de son chevalier offensif. Le nom avait des accents sombres, inquiétants et anticonformistes, à l’image du Phénix Noir qui lui avait insufflé une étincelle de vie.
Son message principal était que ses méchas Blackbeak différaient nettement des chevaliers défensifs, qui se contentaient d’encaisser les tirs ennemis pour protéger leurs camarades plus vulnérables. Au contraire, ils devaient servir à l’attaque !
Seigneur de Cristal était un nom imposant. Ves l’avait choisi délibérément, à la fois pour honorer le fragment spirituel d’un chef extraterrestre mort depuis longtemps et pour rehausser le rôle de son mécha. Celui-ci pouvait certes faire équipe avec d’autres, mais sa véritable fonction consistait à dominer le champ de bataille grâce aux avantages uniques que lui conférait la technologie cristalline extraterrestre intégrée à son plastron et à son fusil laser.
Ce mécha était digne d’un chef ou d’un tireur d’élite !
« Leurs deux noms sont élégants et lourds de sens. Chaque pilote de mécha finira par interpréter le sien à sa manière. »
Certains pourraient, par exemple, considérer le Seigneur de Cristal comme un mécha réservé aux officiers et aux chefs. D’autres pourraient y voir le roi des méchas armés de fusils laser, capable de vaincre tout mécha inférieur qui s’appuyait sur un armement laser !
Quant au Protecteur Endurant, Ves ne s’attendait pas à ce qu’on l’utilise longtemps. Ses études de marketing lui avaient appris que les pilotes de méchas attribuaient à leur machine un sens de plus en plus profond à mesure qu’ils combattaient à ses commandes.
Il était dans la nature humaine que les guerriers tiennent à leur équipement de combat et s’y attachent, comme les guerriers d’autrefois considéraient leurs fusils et leurs épées comme des compagnons pour la vie.
Mais si le Protecteur Endurant n’était utilisé que pendant une courte période, le processus s’interromprait avant d’avoir vraiment pris son essor. Les combats acharnés et les luttes désespérées pour survivre renforçaient rapidement le lien affectif entre un pilote et son mécha, mais une véritable relation à long terme ne pouvait tout simplement pas se nouer.
Cela avait son importance pour la suite de son processus de conception. Il était temps de donner vie à sa vision et d’insuffler une spiritualité à son modèle. Il avait déjà préparé sa technique de Division Triple.
La technique de Division Triple superposait trois images pour former une seule entité spirituelle occupant le même espace. Elles pouvaient se combattre, fusionner ou coexister. Quoi qu’il en soit, leurs forces compensaient en partie leurs faiblesses et amplifiaient leurs qualités. Tout cela n’était pas réalisable dans le monde réel, mais le royaume de l’imaginaire n’était pas soumis au bon sens.
C’était une technique prodigieuse, mais avec le temps, Ves s’était dit qu’il pouvait faire mieux. Il avait mis au point la Division Triple pour conférer au Facteur X de ses méchas davantage de traits qu’une image unique et cohérente ne l’aurait permis. Mais était-ce là la limite ?
Après avoir découvert tant de nouvelles applications de la spiritualité grâce à Lucky, à l’Église de Haatumak et aux autochtones d’Aeon Corona VII, Ves comprit que ses découvertes jusque-là n’avaient fait qu’effleurer la surface de cette qualité sans limites.
« Quand j’en aurai le temps, je devrais essayer de créer quelque chose de nouveau pour remplacer l’ancienne technique. »
Comme son prochain modèle ne servirait que peu de temps, Ves renonça à ajouter une dimension évolutive à ses images. La mission ne laisserait tout simplement pas à ses méchas le temps de s’épanouir dans leur rôle et de se distinguer par leur usage, leur vécu et les particularités de leurs pilotes.
Au lieu de prendre le temps de préparer un vrai repas, Ves dut fournir aux pilotes Vandales chargés de piloter les Protecteurs Endurants une ration nutritive prête à consommer.
« La première étape consiste à former une image du modèle de base. »
C’était la partie la plus facile. Il avait déjà une vision préliminaire du modèle qu’il voulait concevoir. À présent, il concentra sa spiritualité et insuffla la vie à cette vision. Il donna forme à un mécha de première ligne résistant à la dégradation, qui ressemblait vaguement à une tortue sans tête.
L’image prit vie tandis que Ves l’imprégnait d’une abondante spiritualité. Ce n’était peut-être qu’une impression, mais il lui sembla que sa spiritualité gagnait en volume et en puissance, pour une raison quelconque. Il lui était un peu plus facile que prévu d’insuffler de l’énergie à l’image du modèle de base.
Après avoir nourri le modèle de base d’une quantité suffisante de spiritualité, jusqu’à ce qu’il paraisse rassasié, il mit l’image de côté et passa à l’étape suivante.
« Cette technique a beau être rudimentaire, elle a quelque chose de mystique. Cette expérience m’avait manqué. » Il soupira.
Créer quelque chose à partir de rien, même dans les limites du royaume de l’imaginaire, le fascinait au plus haut point. Il avait déjà obtenu bien des preuves que les entités spirituelles pouvaient agir sur la réalité.
Peut-être que le but ultime de sa philosophie de conception consistait à combler le fossé entre le réel et l’imaginaire, pour permettre à ses images spirituelles de descendre pleinement dans ses méchas.
Cela semblait être un objectif parfaitement chimérique, mais, pour une raison quelconque, Ves n’avait jamais douté qu’il réussirait un jour à accomplir cet exploit magique.
« C’est bien d’avoir de l’ambition. »
Il avait l’impression d’être lancé, en ce moment. Après avoir passé tant de temps à travailler comme administrateur, réparateur et chercheur chez les Vandales, il avait eu la surprise de se voir confier la conception d’un véritable mécha original !
Ves chérissait cette occasion, car concevoir des méchas le rapprochait de son passage au rang de Compagnon.
La deuxième étape consistait à imaginer un animal totémique capable de doter son modèle de ses instincts.
Il aurait pu choisir n’importe quel animal, mais la faune locale lui avait déjà donné une idée. Quel meilleur animal pouvait-il choisir que l’espèce des dieux ?
Associer la majestueuse espèce des dieux à un mécha bon marché et jetable semblait malvenu, mais Ves voulait exploiter cette image, car il avait une connaissance précise et vivace de ces exobêtes.
En tant que forme de vie lourdement modifiée par l’ingénierie, elle s’était remarquablement bien adaptée à cette planète. Ves s’inspira en particulier des Dieux Sauvages, qui avaient survécu aux quatre coins de Seven pour devenir son espèce dominante. Ils régnaient au sommet de la chaîne alimentaire, et seuls les Dieux sacrés et les dieux ascendants pouvaient vaincre ces prédateurs dominants.
« Les Dieux Sauvages seront peut-être supplantés par les sauvages avec le temps, mais cela n’arrivera que si l’on laisse les nains évoluer pendant des centaines de milliers d’années, sans aucune intervention extérieure. Pour l’instant, les exobêtes sont l’expression la plus répandue de l’adaptabilité et de la puissance sur cette planète. »
Dans son esprit, Ves façonna un Dieu Sauvage inexistant capable de projeter des rayons lumineux destructeurs. Il avait vu quantité de Dieux Sauvages au fil des mois, dont certains avaient démontré leurs pouvoirs, mais jamais il n’en avait vu lancer des lasers sur leurs adversaires.
Ce n’était pas un problème : il pouvait tout simplement inventer un Dieu Sauvage doté de ce pouvoir.
Ce Dieu Sauvage avait quelques traits communs avec le mécha de première ligne. Lent, résistant aux distorsions de l’espace-temps, il combattait surtout en tirant des lasers sur ses adversaires à distance, avant qu’ils ne puissent engager le corps à corps.
Il consacra ensuite quelques heures à inventer le passé de ce Dieu Sauvage. Il imagina un récit de croissance difficile. Au stade de dieu naissant, il avait lutté pour survivre et avait survécu en combattant. Devenu un Dieu Sauvage, il s’était montré particulièrement protecteur envers sa progéniture de dieux naissants.
Contrairement aux autres membres de son espèce, ce Dieu Sauvage lanceur de lasers était un parent attentif ! Il protégeait ses petits et les élevait à l’abri des menaces extérieures.
Ves ignorait si de tels Dieux Sauvages attentionnés existaient. La plupart de ceux qu’ils avaient rencontrés dans les étendues sauvages étaient férocement égoïstes. Au mieux, ils ignoraient complètement leurs fils et leurs filles au stade de dieux naissants. Au pire, ils dévoraient leurs propres enfants comme de délicieuses friandises !
« Même si aucun Dieu Sauvage attentionné n’existe encore, il existe au moins dans mon esprit. »
Voilà toute la beauté d’une image née de son imagination. Il pouvait enfreindre les règles et inventer quelque chose qui ne devrait pas exister, sans subir la moindre conséquence.
Après avoir travaillé si longtemps en respectant tant de contraintes, Ves se sentit libéré de pouvoir ouvrir grand son esprit et adresser un doigt d’honneur aux règles qui limitaient la réalité.
« Ça devrait suffire pour l’animal totémique. »
Il se tourna alors vers l’image la plus complexe : le mythe humain. Cette partie de la technique de Division Triple transmettait au Facteur X la logique, la rationalité, la capacité de décision et d’autres facultés supérieures.
Le mythe humain mettait sa créativité à rude épreuve : il devait non seulement inventer un personnage digne d’un mythe, mais aussi lui bâtir un univers complet et un passé historique.
Ves se souvint avoir détourné cette approche la dernière fois avec le Seigneur de Cristal. Au lieu de créer une entité spirituelle de toutes pièces, il avait adapté un fragment spirituel provenant d’un extraterrestre mort depuis longtemps.
Cette nouvelle approche avait renforcé la technique de Division Triple et l’avait aidé à franchir un blocage persistant dans le développement du Facteur X.
Mais cette fois, il n’avait rien de tel à sa disposition.
« Comment est-ce que je pourrais obtenir des fragments spirituels, au juste ? »
Peut-être pourrait-il récupérer les restes de quelques nains et essayer de voir s’il pouvait y déceler des traces de leur existence persistante.
Pourtant, l’idée de bâtir son mythe humain autour de sauvages primitifs et tribaux dégoûtait Ves. Comment ses pilotes de méchas réagiraient-ils s’ils se laissaient influencer par les schémas de pensée chaotiques d’un nain inculte ?
Pourtant, l’idée de bâtir son mythe humain autour d’un nain lui paraissait extrêmement séduisante.
Un sauvage autochtone s’accordait non seulement avec l’environnement, mais aussi avec un Dieu Sauvage. Peut-être qu’une interaction surprenante se produirait s’il réunissait les images d’un Dieu Sauvage et d’un nain.
« Est-il possible de faire en sorte que des images se renforcent mutuellement ? »
Après tout, les nains autochtones avaient été génétiquement modifiés pour interagir avec l’espèce des dieux. Au lieu de se combattre, les images pourraient unir leurs forces !
À quoi ressemblerait le résultat de leur coopération ? Comment l’image du modèle de base s’intégrerait-elle à l’ensemble ? Ves se demanda avec une curiosité grandissante ce qui pourrait arriver s’il réunissait toutes ces images dans un même espace, au fond de son esprit.
« Je dois d’abord inventer un nain convenable. »
Devrait-il appeler l’image à venir un mythe humain ou un mythe nain ?