Chapitre 844
L’essai prit fin peu après la disparition des phénomènes étranges. Des médecins conduisirent la Capitaine Orfan à l’infirmerie pour lui faire subir un examen approfondi. Ils s’inquiétaient pour sa santé et voulaient vérifier qu’elle n’avait souffert d’aucun effet indésirable après sa première tentative d’interfaçage avec Qilanxo.
Vu les circonstances, Ves décida de reporter le tour du lieutenant Dise. Il pensait que ces changements n’avaient rien de néfaste, mais, pour une fois, il devait faire preuve de toute la diligence nécessaire. Après tout, il ne pouvait pas traiter les Vandales et les Épéistes comme les nains.
« Les choses sont bien plus simples quand je n’ai pas à me soucier de la vie de mon sujet d’expérience. »
La toute nouvelle chevaucheuse de bête passa une batterie d’examens, dont la plupart révélèrent des changements dans sa physiologie et la structure de son cerveau.
Les changements étaient minimes, mais la transformation ne s’était pas arrêtée. La Capitaine Orfan avait très faim et mangea trois fois plus que d’habitude.
Ves ne comprenait pas les changements qu’avait subis la Capitaine Orfan, mais les médecins et les exobiologistes s’affairaient autour d’elle pendant ses examens médicaux, tels une meute de loups.
Elle ne serait pas libérée de sitôt.
Quelques exobiologistes restèrent auprès de Qilanxo pour tenter de déterminer si elle aussi avait subi des changements, mais ils n’avaient encore rien trouvé. Aux yeux de Ves, l’écart de taille et de force entre les deux était trop important.
« Je ne savais pas que vous pouviez transmettre quelque chose d’aussi extraordinaire à votre élue », dit-il à Qilanxo en s’approchant de sa tête.
Lorsque Qilanxo s’était interfacée avec l’esprit de la Capitaine Orfan, une grande quantité de données avait circulé dans les deux sens. Le filtre de traduction que Ves avait eu tant de mal à mettre au point avait fait son travail et converti les schémas de pensée d’un format à l’autre.
Cela ne voulait pas dire qu’il pouvait lire ces données, toutefois. Seul un spécialiste chevronné des interfaces neuronales en aurait été capable. Même Iris Jupiter était encore bien trop jeune pour accomplir une tâche aussi complexe.
Qilanxo ne répondit pas à ses remarques. Elle ferma les yeux, satisfaite, comme si elle se plongeait dans des pensées agréables.
« Qu’avez-vous appris de la Capitaine Orfan ? J’espère que ce n’est rien de trop sensible. »
La Capitaine Orfan aurait dû savoir qu’il ne fallait pas révéler d’informations classifiées, mais le problème des interfaces neuronales, c’était que l’esprit le plus puissant pouvait contraindre de force le plus faible à lui livrer toutes sortes de renseignements.
Ils ne pensaient toutefois pas que cela s’était produit, car l’esprit de la Capitaine Orfan ne présentait aucun signe de stress, comme c’était généralement le cas lorsqu’on tentait de résister à une intrusion forcée. Elle aurait dû subir des effets comparables à ceux des séances d’entraînement à la résilience mentale.
Qilanxo finit par ouvrir les yeux au bout d’une minute et posa sur Ves un regard empreint de gravité. C’était comme si elle le voyait sous un jour tout nouveau.
« Je suppose que vous comprenez qui nous sommes et ce que nous entendons lorsque nous disons venir d’au-delà des étoiles. Une vaste civilisation humaine s’étend par-delà le ciel tourmenté de cette planète. Aeon Corona VII ne pèse rien face à la puissance de nos forces réunies. »
Elle poussa un rugissement bien plus modéré que ceux que Ves lui avait entendu pousser auparavant. À son avis, elle prenait ses paroles beaucoup plus au sérieux, cette fois.
Il était encore trop difficile pour une autochtone qui n’avait jamais quitté plus de quelques cités anciennes sur une unique Super-Terre de concevoir l’ampleur d’une civilisation galactique. La distance séparant deux systèmes stellaires lui semblait déjà démesurée. Qu’était-ce qu’une année-lumière ?
Ves resta un moment auprès de Qilanxo et bavarda avec elle. Il tenta de lui soutirer des renseignements sur les changements que subissait l’élu d’un dieu sacré, mais la déesse sacrée se contenta de répondre par quelques rugissements pleins de banalités.
Soit elle n’en savait rien, soit elle ne voulait pas vendre la mèche.
Quoi qu’il en soit, tenter de la questionner ne menait à rien. Il prit congé et retourna à l’infirmerie. Là, il aperçut un visage familier et s’approcha d’elle tandis qu’elle étudiait le dossier médical de leur nouvelle chevaucheuse de bête.
« Docteur Tillman. »
« Monsieur Larkinson. »
« Comment va la Capitaine Orfan ? »
« Son corps a cessé de subir des changements, répondit-elle. Les médecins ici m’assurent qu’elle n’est pas en danger et, d’après ce que j’ai pu observer, je dois être d’accord avec eux. Ce qui s’est passé pendant l’essai est fascinant. Voilà pourquoi le Peuple béni vénère tant les dieux sacrés. »
« Pouvez-vous me dire précisément ce qui change ? »
« Elle devient plus en forme et plus forte. Plus intéressant encore, ses gènes changent eux aussi. Son patrimoine génétique commence à évoluer pour devenir celui du Peuple béni ! »
« Quoi ? » Ves en resta stupéfait. « Comment un simple lien entre un homme et une bête peut-il modifier les gènes de quelqu’un ? »
L’exobiologiste haussa les épaules. « À vous de me le dire. C’est vous, l’expert en la matière. Tout ce que je peux affirmer, c’est que le corps de la Capitaine Orfan réagit comme si elle avait reçu un élixir d’amélioration génétique de grande qualité ! Une influence étrangère a eu recours à une forme d’énergie inconnue pour alimenter ces changements, et ce, d’une manière étonnamment douce. Ce n’est que le début.
Au cours des deux prochains mois, son corps s’adaptera lentement jusqu’à ce qu’elle devienne génétiquement impossible à distinguer du Peuple béni ! »
Ves ne s’était pas attendu à ce que le lien entre l’homme et la bête puisse transformer une pilote de mécha aussi profondément. Était-ce une bonne ou une mauvaise nouvelle ?
Après tout, le Peuple béni tirait une grande partie de son patrimoine génétique des officiers commissionnés du Starlight Megalodon. Leurs gènes avaient été optimisés à un degré élevé, ce qui les rendait plus forts, plus intelligents et plus capables que l’humain de base moyen.
Pourtant, le Peuple béni avait aussi subi d’autres changements génétiques qui lui permettaient de mieux s’adapter à la planète. Le changement le plus important était l’intégration, dans la structure de leur cerveau, d’un équivalent organique d’interface neuronale.
En clair, une fois sa transformation achevée, la Capitaine Orfan n’aurait plus besoin de l’interface neuronale pour chevaucheurs de bêtes que Ves et ses subordonnés avaient mis tant de soin à développer ! Grâce à cette nouvelle capacité que son corps lui aurait conférée, elle pourrait s’interfacer directement avec les espèces divines !
« On pourrait dire que la Capitaine Orfan a littéralement été bénie par un dieu », plaisanta le Docteur Tillman. À ses yeux, bien sûr, un dieu sacré n’avait rien de divin. « Pensez-vous que son interface neuronale organique lui permette de s’interfacer avec un mécha à distance ? »
Ves ouvrit de grands yeux. « C’est… possible, en fait. Le résultat pourrait même être meilleur si c’est elle qui s’y essaie, plutôt qu’une autochtone. Après tout, le Peuple béni et les maudits ont tous deux des schémas de pensée radicalement différents des nôtres. À l’inverse, la Capitaine Orfan est une véritable pilote de mécha ; elle n’a pas besoin d’un filtre de traduction pour transmettre des instructions précises à un mécha. »
Qu’est-ce que cela signifiait ? Tout simplement que la Capitaine Orfan avait le meilleur des deux mondes ! Elle conservait sa compatibilité avec les méchas tout en gagnant la capacité de prendre purement et simplement le contrôle d’un mécha à proximité grâce à sa seule puissance mentale !
Les autochtones, en revanche, ne pouvaient que perturber le fonctionnement d’un mécha. Ils ne pouvaient pas lui transmettre d’instructions précises ; ils étaient donc incapables de retourner le fusil d’un mécha contre les leurs.
À vrai dire, les possibilités qui s’offraient à elle terrifiaient Ves. Si la Capitaine Orfan acquérait vraiment ces capacités, elle deviendrait bien plus qu’une pilote de mécha. Elle se transformerait en l’étape suivante de l’évolution !
« Les dieux sacrés le sont pour une raison ! » soupira Ves. « C’est peut-être là le véritable sens de leur existence. Quiconque s’interface avec eux cesse d’être mortel et se voit doté d’une force et d’une puissance qui dépassent les limites humaines. »
Ses paroles cachaient une implication encore plus profonde. Le lien entre l’homme et la bête avait déjà révélé qu’il pouvait transformer le corps de quelqu’un jusque dans ses gènes.
Et l’esprit ? Et le cerveau ?
Ves redoutait une possibilité encore plus radicale. Et si la spiritualité considérable de Qilanxo avait fini par agir sur la Capitaine Orfan, qui en aurait reçu une part de sa puissance ?
Et si la Capitaine Orfan, qui était toujours restée au stade de pilote avancée, montrait des signes annonçant qu’elle pouvait devenir candidate au rang d’experte ?
Pour quelqu’un qui n’avait à l’origine pas semblé avoir l’aptitude nécessaire pour devenir pilote experte, voir soudain s’ouvrir cette possibilité après s’être liée à Qilanxo aurait des conséquences explosives !
Si la galaxie apprenait que n’importe quel pilote de mécha ordinaire pouvait devenir pilote expert en s’interfaçant avec un dieu sacré, tant d’influences riches et puissantes fondraient sur Aeon Corona VII et la dépouilleraient de tout ce qu’elle avait de précieux !
Pourtant, même si cette ascension forcée au rang de pilote experte était possible, elle ne pouvait pas être gratuite. Qilanxo avait dépensé une petite quantité, mais non négligeable, d’énergie de dimension supérieure stockée dans ses cristaux divins. Son activité cérébrale avait également connu de fortes fluctuations.
Ves ne pensait pas qu’elle puisse s’interfacer avec des dizaines de personnes chaque jour et leur accorder exactement le même don. Il ne pouvait tout simplement pas croire qu’une transformation aussi miraculeuse ne coûtait rien.
C’était peut-être pour cela qu’elle ne s’était pas montrée si disposée à lui parler plus tôt. Maintenant qu’il y repensait, elle semblait un peu plus fatiguée que d’habitude.
Bien sûr, toutes ces réflexions étaient bien trop radicales pour être évoquées à ce stade. Il se tourna vers le Docteur Tillman, qui attendait en silence qu’il termine de peser le pour et le contre. Entre scientifiques, ils savaient combien il était important de laisser à quelqu’un le temps de mettre de l’ordre dans ses pensées.
« L’un des objectifs de la transformation de nos pilotes de mécha en chevaucheurs de bêtes était de communiquer avec Qilanxo et de créer un lien avec elle. L’autre était de découvrir ce qui rend les chevaucheurs de bêtes si particuliers. Je ne veux pas que ça s’arrête. »
Le Docteur Tillman acquiesça. « Je reconnais que cela m’intéresse aussi, mais il est bien trop précipité de la pousser à s’interfacer avec Qilanxo si peu de temps après que son corps a subi de profonds changements. »
« Nous ne pouvons pas attendre aussi longtemps. L’expédition terrestre est sur le point de repartir, et j’ai entendu dire que la Capitaine Byrd et la Commandante Lydia avaient presque fini de décider de la suite des opérations. »
À l’étage supérieur, le débat faisait rage sur la destination à choisir et la marche à suivre. Certains préconisaient de se diriger tout droit vers le Starlight Megalodon, tandis que d’autres estimaient qu’il serait utile de s’approcher d’une cité ancienne pour commercer avec ses habitants ou les contraindre à révéler certains de leurs secrets.
Si les deux officières décidait de risquer un contact avec une cité ancienne, la présence de Qilanxo à leurs côtés augmenterait considérablement leurs chances de réussite. Les dieux sacrés et le Peuple béni qui habitaient les cités anciennes avaient tendance à vivre repliés sur eux-mêmes et à se méfier terriblement des étrangers.
« Je vais prendre votre demande en considération, mais il serait vraiment irresponsable d’exposer de nouveau la bonne Capitaine à cette influence extérieure. Surtout que nous ne comprenons même pas encore tous les changements qu’elle a subis. »
Ils se séparèrent sans parvenir à s’entendre. Ves voulait faire vite, tandis que le Docteur Tillman voulait comprendre ce qui avait changé après une seule séance d’interfaçage. Elle partageait aussi les inquiétudes des médecins pour la santé de la Capitaine Orfan.
Deux jours plus tard, les Épéistes flagrants finirent par plier leur camp et se mettre en route. Après une longue pause, une procession de méchas et de transports à pattes se mit lentement en marche !
Qilanxo suivit les transports lourds qui avançaient au pas. Après sa première séance d’interfaçage avec la Capitaine Orfan, elle avait retrouvé sa réserve habituelle. Le lieutenant Dise lui tenait compagnie tandis que l’autre chevaucheuse de bête était toujours en observation dans l’infirmerie mobile.
La grande tribu naine qu’ils avaient laissée derrière eux retrouva sa liberté. Les sauvages emprisonnés dans les camps de détention provisoires gardèrent de leur épreuve un profond traumatisme. De nombreux nains manquaient à l’appel, notamment leur chef, leurs chevaucheurs de bêtes et leurs meilleurs guerriers.
Plus important encore, ils ne bénéficiaient plus de la protection de leurs dieux sauvages liés !
Cela suffit à démanteler une tribu solidement implantée, qui dominait cette région depuis des décennies !
De nombreux guerriers nains tentèrent de se battre pour prendre le pouvoir, mais leurs luttes ne firent qu’accélérer l’effondrement de la tribu. Beaucoup de travailleurs perdirent leur emploi, et les plus démunis commencèrent à souffrir de la faim, car la tribu ne se déplaçait plus.
La rencontre avec ces étrangers et leurs gigantesques machines avait été une catastrophe pour leur tribu !