Chapitre 843
Quelque chose de profond se produisit dès qu’une connexion stable s’établit.
Un dieu sacré était très différent d’un Dieu Sauvage. Le premier possédait un esprit conscient, tandis que le second était esclave de ses instincts.
Même Ves ne pouvait prévoir ce qui se passerait si un pilote de mécha se connectait à l’esprit d’un autre être conscient. Il avait le sentiment que ce qui se déroulait à cet instant était extrêmement délicat. Si la MTA apprenait qu’il faisait une chose pareille, tous ses membres risquaient de faire une crise cardiaque collective !
Pour l’instant, cependant, les données transmises par les capteurs et les moniteurs indiquaient que leurs signes vitaux restaient stables et dans des limites tolérables. La nervosité de la Capitaine Orfan s’était même un peu dissipée, bien qu’elle semblât avoir été transportée dans un autre monde.
Ves commença à s’inquiéter de son absence de réaction. Que vivait-elle en ce moment ?
« Monsieur ? » Une des expertes prit la parole. « La Capitaine Orfan présente des signes d’hallucination. Elle vit un phénomène inhabituel. Devons-nous interrompre le test ? »
« Non. » Ves secoua la tête. « Attendez et observez pour l’instant. Interrompre la connexion pourrait faire plus de mal que de bien. »
Bien que les instruments ne signalassent rien d’exceptionnel, Ves continuait de sentir qu’il se passait quelque chose d’extrêmement important. Et cela se produisait hors de portée de leurs capteurs habituels, raison pour laquelle les experts qui surveillaient les instruments ne soupçonnaient rien d’étrange.
Ves, lui, avait perçu un indice ténu. Il se concentra sur son sixième sens et sentit un léger picotement au loin.
La connexion entre la Capitaine Orfan et Qilanxo provoquait un phénomène étrange que Ves ne comprenait pas ! Il n’avait jamais rien vu de tel. Même la première activation d’un mécha par un pilote n’avait jamais donné lieu à un événement aussi solennel !
« Combien de temps s’est écoulé ? » demanda-t-il distraitement.
« Cinq minutes, et ça continue. Monsieur, nous relevons une activité accrue dans le corps de la Capitaine Orfan. Sa température monte et une influence extérieure stimule l’activité de ses cellules. Rien de tout cela n’est censé se produire pendant une tentative de connexion ! »
« Nous avons toujours soupçonné qu’une connexion entre un humain et une bête affectait la physiologie de l’humain qui y prenait part, non ? » répondit Ves avec calme. « Surveillez les effets et veillez à ne rien manquer. N’interrompez pas la connexion sans mon accord, même si ses signes vitaux commencent à atteindre des niveaux dangereux. »
La médecin n’était pas forcément d’accord, mais que pouvait-elle y faire ? Ves était le patron et personne n’osait le contredire.
En outre, Ves avait raison : interrompre la connexion alors qu’elle provoquait une réaction inconnue risquait de mettre en danger la santé de la Capitaine Orfan.
Pour le meilleur ou pour le pire, ils n’avaient pas d’autre choix que de laisser la réaction suivre son cours.
« Le débit d’échange de données a triplé ! L’activité cérébrale de la Capitaine Orfan a considérablement augmenté ! »
« Est-elle en train de dépasser la limite supérieure ? »
« L’échange de données reste dans les limites autorisées. Je crois que les deux communiquent ! »
Ves jeta un œil aux relevés. Il n’y comprenait pas grand-chose, mais il en déduisit que la Capitaine Orfan et Qilanxo échangeaient une quantité considérable de données, et pas sur un seul niveau. Il osa supposer que leurs corps et leurs esprits communiquaient simultanément, à la vitesse de la pensée !
Tandis que certains experts s’interrogeaient avec inquiétude sur ce qui pouvait bien provoquer toutes ces modifications physiologiques chez la Capitaine Orfan, Ves conserva son calme. Sa posture inébranlable respirait une confiance sans bornes, ce qui rassura discrètement les experts et les empêcha de céder à la panique.
Les questions ne tardèrent pourtant pas à fuser.
« Pourquoi ce phénomène ne s’est-il pas produit lors de nos précédents tests ? Est-ce parce que nous avons utilisé des Sauvages et des Dieux Sauvages ? »
Ves acquiesça. « Ce qui se passe en ce moment doit ressembler à la façon dont un dieu sacré choisit un membre du Peuple béni pour en faire son élu. D’après les descriptions que nous avons reçues à Mulak, cette cérémonie est extrêmement sacrée pour les habitants de la ville. Malheureusement, ils nous ont caché beaucoup d’informations. »
Personne ne s’attendait à ce que la première tentative de connexion s’accompagne d’un tel cérémonial. Était-ce pour cela que Qilanxo refusait de se connecter aux Sauvages ? Pour un dieu sacré, chaque lien entre son esprit et celui d’un humain avait de lourdes implications.
Ils ne pouvaient pas se montrer aussi peu regardants que les Dieux Sauvages, qui semblaient se moquer de l’identité de ceux avec qui ils connectaient leur esprit. Se connecter à un dieu sacré, c’était comme coucher avec sa femme pour la première fois ; se connecter à un Dieu Sauvage, c’était comme rendre visite à la prostituée du coin !
Une question fondamentale lui vint tout de même à l’esprit.
Pourquoi cela se produisait-il ?
« Est-ce à cause de la connexion entre l’humain et la bête ? »
La cause du phénomène venait des dieux sacrés. Rien de semblable ne se produisait avec les Dieux Sauvages. Les anciennes expériences au cours desquelles des chercheurs avaient tenté de connecter l’esprit d’un humain à celui d’un chien ou d’un chat n’avaient pas non plus donné de résultats aussi spectaculaires.
Qu’est-ce qui rendait les dieux sacrés différents ? Pourquoi les appelait-on sacrés ?
Ves réfléchit un moment, écarta plusieurs variables, puis s’arrêta sur l’une d’entre elles. Il s’éloigna des experts qui surveillaient les relevés de santé du pilote d’essai et s’approcha d’un des ingénieurs chargés de suivre l’activité des cristaux divins de Qilanxo.
« Monsieur, que puis-je faire pour vous ? »
« Les cristaux divins de Qilanxo font-ils quelque chose ? »
« Leurs réserves d’énergie diminuent lentement, mais régulièrement. Je ne peux pas vous dire où cette énergie est dirigée », répondit l’ingénieur d’un ton perplexe. « Nous n’avons pas pu insérer de capteurs intrusifs dans le corps de Qilanxo, et son organisme produit trop d’interférences pour que nos scans approfondis puissent pénétrer ses tissus. »
Qilanxo puisait dans son énergie ! Et pas dans l’énergie ordinaire qui alimentait les méchas et les machines des Épéistes flagrants, mais dans de l’énergie pure de dimension supérieure, siphonnée des vents astraux !
Depuis qu’elle avait été grièvement blessée et faite prisonnière, Qilanxo n’avait plus jamais invoqué de tornade énergétique. Pourtant, aucun de ses cristaux divins ne s’était jamais vidé. Même après avoir dépensé la majeure partie de ses réserves d’énergie pour se défendre contre les explosions massives qui avaient saturé sa barrière spatiale, elle avait conservé une faible charge, qui n’avait jamais diminué.
Or, pour la première fois depuis des mois, ces cristaux divins déchargeaient enfin leur énergie de dimension supérieure.
Et cela impliquait sans aucun doute la connexion entre l’humain et la bête !
« Nous ne pouvons que continuer à observer. Je ne pense pas que ces changements soient néfastes », déclara Ves, davantage pour rassurer les experts que pour toute autre raison.
Après tout, tout changement pouvait avoir des avantages comme des inconvénients. Il se pouvait très bien que le corps de la Capitaine Orfan soit devenu nettement plus puissant, au prix d’un lavage de cerveau qui la pousserait à servir Qilanxo.
Un jour, Qilanxo lui avait rugi qu’une telle chose ne se produirait pas, mais qui savait ce qui se passait réellement ? Tout ce qu’ils faisaient était inédit, et Ves avait l’impression de suivre les traces des pionniers qui avaient imaginé les méchas pilotés et construit le tout premier prototype.
Ces gens étaient des légendes dans l’industrie du mécha !
Quant à Ves, il ne s’attendait pas à recevoir la moindre reconnaissance pour ses découvertes. La planète était enveloppée de secrets et de mystères, et aucun d’eux ne pouvait être révélé au grand jour.
Une vingtaine de minutes s’écoulèrent, pendant lesquelles la télémétrie transmit d’importantes fluctuations de température, d’activité cellulaire, d’activité cérébrale et d’autres paramètres. Puis l’activité accrue diminua peu à peu et se stabilisa à un niveau légèrement supérieur à la normale, signe que la connexion avait cessé de provoquer des phénomènes étranges.
« Ça se stabilise ! »
La Capitaine Orfan retrouva enfin ses esprits. Elle ouvrit les yeux, le visage empreint d’une gravité inhabituelle. Elle promena son regard autour d’elle, sans prêter attention à la cage qui la maintenait en place, aux sangles qui l’entravaient ni aux autres dispositifs artificiels.
À cet instant, elle ne reconnut que Qilanxo. Une sensation merveilleuse l’envahissait, et elle avait l’impression de flotter dans les airs, aux côtés d’une entité immense, mais étrangement familière.
« Je ne fais qu’un avec Qilanxo », déclara-t-elle.
Ces mots étaient empreints d’une étrange puissance. Ves sentit même ses os vibrer à l’unisson de sa voix.
Quelque chose d’exceptionnel parcourait le corps de la Capitaine Orfan ! Cette force la rendait plus puissante et l’élevait au-delà de ses limites humaines !
Bien sûr, la télémétrie détectait aussi de nombreuses anomalies dans son corps, mais elle n’en révélait que la partie émergée de l’iceberg. Ves savait que des changements bien plus profonds s’étaient produits, mais il ne pouvait exposer ses théories à personne : elles reposaient sur une métaphysique qui n’avait pas fait ses preuves.
Ves ouvrit un canal de communication avec la Capitaine Orfan. « Comment vous sentez-vous, capitaine ? »
La cavalière de bête fraîchement baptisée prit une profonde inspiration. « J’ai l’impression d’être à la fois moi-même et Qilanxo. J’ai le corps brûlant et l’impression que mon esprit est divisé en deux ! »
« Vous avez mal ? »
« Pas du tout ! Je me sens formidable ! Comme si je venais de terminer une longue séance d’exercice et que je trempais dans un bain chaud ! »
« Et votre connexion avec Qilanxo ? Êtes-vous capable de communiquer avec elle ? »
La Capitaine Orfan prit un air pensif. « Ce n’est pas comme piloter un mécha. Avec un mécha, je peux prendre le contrôle de la structure sans rencontrer la moindre résistance. Avec Qilanxo… c’est comme si je devais lui en demander la permission. Pour l’instant, tant que nos esprits sont connectés, elle est bien trop puissante par rapport à moi. Elle ne m’a pas autorisée à prendre le contrôle de ses membres. »
Intéressant ! Ves se redressa soudain. Il pressentait vaguement que ce qu’il venait d’entendre pourrait être incroyablement pertinent pour sa philosophie de conception !
C’était comme s’il avait vu quelqu’un se connecter à un mécha réellement vivant ! Il était logique que le mécha ne veuille pas céder sans réserve le contrôle de son corps à un pilote humain.
C’était une relation ! Contrairement à un mécha inanimé, qui n’était qu’un outil, Qilanxo avait de véritables sentiments et tenait à garder le contrôle de son corps à tout moment.
Pour l’instant, Ves n’était pas allé aussi loin dans sa réflexion. Il voulait seulement vérifier que l’interface neuronale de la cavalière de bête fonctionnait sans problème. Malgré les changements inattendus, l’interface neuronale n’était pas en cause. Les anomalies subies par la Capitaine Orfan découlaient de la nature même de la connexion à un dieu sacré.
Ves n’y avait jamais vraiment réfléchi, mais se connecter à un dieu sacré avait quelque chose d’extraordinaire ! Bien plus que la connexion à un Dieu Sauvage, celle à un dieu sacré entraînait des changements considérables, qui dépassaient largement quelques ajustements mineurs de l’esprit du pilote de mécha !
À cet instant, une intuition profonde le frappa. Pouvait-il reproduire cet effet ? Finirait-il par concevoir un mécha qui permettrait à son pilote de subir une transformation radicale ?
Toutes ces idées semblaient extrêmement révolutionnaires à Ves. Les autres concepteurs de méchas n’osaient même pas envisager de tels effets. Ils cherchaient toujours à renforcer les blindages, à concevoir des fusils plus puissants, des épées plus tranchantes et d’autres améliorations concrètes des performances.
Quel rapport les méchas avaient-ils avec la transformation de leurs pilotes ? Si quelqu’un entendait qu’une chose pareille était possible, il prendrait celui qui le disait pour un fou.
Certes, les pilotes de mécha changeaient en établissant un lien entre leur esprit et leur mécha, mais les caractéristiques inhérentes à une machine n’entraînaient que de légères améliorations progressives du traitement des données.
Le type de machine utilisé par un pilote de mécha n’avait pas vraiment d’importance. Selon de nombreuses études universitaires, même les méchas d’expert et les méchas personnalisés n’accéléraient pas son développement.
Pourtant, cette règle apparemment inébranlable ne s’appliquait peut-être pas aux connexions avec des entités vivantes et intelligentes !
Ves comprit soudain autre chose. « Chaque avantage comporte un risque ! »
Si les pilotes de mécha pouvaient si facilement s’améliorer, pourquoi cette méthode n’était-elle pas répandue ? Parce qu’elle était trop dangereuse ! Sans même parler d’une connexion à un chien, se connecter à l’esprit d’une souris pouvait provoquer des lésions cérébrales permanentes !
C’était aussi ce qui rendait les connexions avec les espèces divines si exceptionnelles. Bien qu’elles fussent bien plus redoutables que les chiens et les chats, ni les autochtones ni la Capitaine Orfan ne subissaient d’effets indésirables lorsqu’ils établissaient correctement une connexion entre l’humain et la bête.
Il avait déjà émis l’hypothèse que les espèces divines avaient été délibérément conçues pour se connecter à des entités humaines, mais il avait largement sous-estimé la subtilité de ce trait.
D’une manière ou d’une autre, les espèces divines étaient bien plus avancées que les méchas dans ce domaine !
Ves commença même à élaborer une hypothèse extrêmement audacieuse. « Est-ce la prochaine étape de l’évolution des méchas ? »
Après tout, une connexion entre un humain et une bête partageait de nombreux points communs avec une connexion entre un humain et une machine. Ves pouvait-il transposer à la conception de ses méchas ce qu’il avait appris grâce à ces expériences ?
« C’est trop dangereux », murmura-t-il pour lui-même. « Je devrai modifier radicalement une interface neuronale. La MTA me crucifiera si elle découvre mes idées. »
De plus, songer à concevoir un mécha aussi exceptionnel revenait à mettre la charrue avant les bœufs. Il devait d’abord créer un véritable mécha « vivant » avant de pouvoir envisager d’offrir des avantages supplémentaires à son pilote.