Chapitre 835
Après avoir réussi à faire comprendre à Nain 3 le sens de ses requêtes, Ves ordonna aux agents de sécurité de le conduire auprès du Sujet 3. À présent capturé et solidement entravé, le Dieu Sauvage comprit à quel point sa situation était désastreuse et rugit de colère en tentant, en vain, de se libérer.
Sans parler de l’impressionnant amas de liens, plusieurs compagnies de méchas de tir et de mêlée montaient la garde en permanence autour des captifs. Si l’un des Dieux Sauvages montrait des signes de vouloir briser ses entraves, ils pouvaient facilement le rouer de coups jusqu’à l’assommer, grâce à leur supériorité numérique.
L’abondance de méchas qui encerclaient sa forme captive finit par intimider le Sujet 3, qui se calma. Même s’il ne se départit jamais complètement de ses instincts sauvages, il comprit tout de même qu’il ne faisait que gaspiller son énergie pour l’instant.
Lorsque Nain 3 sortit de l’un des transports et fut traîné jusqu’au Sujet 3, tous deux semblèrent percevoir la présence de l’autre. Le Sujet 3 rugit de nouveau de colère, tandis que Nain 3 se mit à débiter un charabia que les traducteurs IA n’avaient pas encore réussi à déchiffrer.
Chaque tribu naine avait développé sa propre langue, ce qui donnait bien du fil à retordre aux Épéistes flagrants quand elles voulaient interroger les captifs !
Heureusement, Ves ne tenait pas à entendre ce que les nains captifs avaient à raconter. Il avait seulement besoin qu’ils démontrent leurs capacités et se prêtent à quelques autres expériences.
Ves et l’équipe du projet de chevaucheurs de bêtes avaient déjà élaboré une longue série de tests et d’expériences. Maintenant qu’ils avaient enfin mis la main sur des Dieux Sauvages et des chevaucheurs nains, ils s’empressèrent de préparer les bêtes et le chevaucheur nain. Ils avaient déjà sondé chaque partie du Dieu Sauvage, enfonçant des moniteurs, des capteurs, des mouchards et d’autres dispositifs dans sa chair épaisse et résistante.
Après avoir été bourré d’autant de capteurs, plus rien chez cette créature ne demeurait un secret !
Nain 3 subit le même traitement, mais avec un peu plus de délicatesse, car tous ces corps étrangers n’étaient pas vraiment bons pour la santé du captif. Celui-ci ne coopérait pas toujours, et les agents de sécurité avaient parfois bien du mal à maîtriser les mouvements du nain enragé, qui résistait à l’insertion de tous ces objets dans son corps.
« Tiens bon. Ça ne prendra pas longtemps, dit Ves à voix basse, bien que Nain 3 n’ait probablement pas compris ses paroles.
Peu importait. De toute façon, il mentait.
Une fois Nain 3 équipé de tous les capteurs, ils le placèrent de force sur le dos de la bête. Les chercheurs retirèrent le palanquin de bois construit sur le dos du Sujet 3 et le remplacèrent par un cockpit de mécha reconverti que Ves avait bricolé lui-même. Il n’était pas équipé d’une interface neuronale, mais Ves avait réussi à le bourrer de capteurs supplémentaires.
Il n’y avait jamais trop de capteurs ! Vu tout ce qui était étrange dans le lien entre l’homme et la bête, Ves voulait recueillir le plus de données possible.
Même l’absence de données notables constituait une donnée en soi : l’absence d’anomalies pouvait signifier que le phénomène était trop étrange pour être mesuré par leurs capteurs de piètre qualité, ou leur permettre d’écarter la possibilité qu’un phénomène de ce genre se produise.
Tout cela paraissait compliqué, mais Ves utilisait en fait une multitude de capteurs dans l’espoir de comprendre comment les autochtones et les Dieux Sauvages parvenaient à établir un lien entre l’homme et la bête sans recourir à des machines.
Il était possible de relier l’esprit d’un pilote de mécha à son mécha par une connexion sans fil, mais cela ne pouvait se faire qu’avec une interface neuronale sophistiquée, conçue à cet effet !
Il était impossible que les organismes de la planète aient évolué naturellement pour acquérir cette fonction. Leur structure cérébrale anormale parvenait d’une manière ou d’une autre à reproduire le fonctionnement d’équipements de mécha avancés, et Ves ignorait tout simplement comment.
Ves était peut-être concepteur de méchas, mais ses connaissances en matière d’interfaces neuronales ne pouvaient être qualifiées que de superficielles et lacunaires. Quant aux exobiologistes spécialisés dans l’étude de la biologie extraterrestre, aucun ne l’était en neurologie ou en étude du cerveau.
Ces tests revêtaient donc une importance sans précédent pour le projet de chevaucheurs de bêtes. Avec de véritables données en main, ils n’avaient plus à se contenter de conjectures éclairées.
« Lancez le premier test ! »
Ils laissèrent le nain établir sa connexion à distance avec le Dieu Sauvage. Tous deux s’apaisèrent soudain lorsque la connexion fut établie.
Ves s’était retiré dans un laboratoire mobile où les experts du projet de chevaucheurs de bêtes étaient assis devant une rangée de terminaux et de panneaux de contrôle. Ils surveillaient toutes les données transmises par les capteurs. Certains avaient déjà tiré des conclusions, tandis que d’autres voyaient leurs théories confirmées.
« C’est incroyable ! Les relevés du lien homme-bête sont fonctionnellement semblables à ceux d’un lien homme-machine classique ! Ils ont une origine commune ! »
« Cela prouve qu’au moins un exobiologiste du Starlight Megalodon a conçu les autochtones et l’espèce divine dans ce but précis ! Et qu’il a collaboré avec un concepteur de méchas pour créer cette structure organique d’interface neuronale ! »
Ils l’avaient tous déjà deviné, mais les données concrètes confirmèrent leur jugement.
À mesure que les données affluaient, Ves esquissa un sourire de plus en plus large, car il entrevoyait déjà les progrès fulgurants que ses recherches allaient accomplir. Jusqu’alors, il avait surtout tâtonné dans le noir. À présent, une bonne partie de son environnement était éclairée, et il pouvait enfin se fixer une direction solide.
Les résultats de ce premier test suffisaient déjà à justifier tous leurs efforts !
Bien sûr, maintenant qu’ils avaient sous la main des Dieux Sauvages tribaux et des chevaucheurs nains, les expériences ne s’arrêtaient pas là. Après le premier test vint le deuxième, puis le troisième, et ainsi de suite. En fait, le projet de chevaucheurs de bêtes avait prévu plus de deux cents tests différents, chacun portant sur un aspect particulier.
Les tests et les expériences ayant enfin démarré, les chercheurs les enchaînèrent frénétiquement aussi vite que possible. Quelles que soient les données inutiles qu’ils obtenaient, les puces de données les stockaient toutes en vue d’un traitement et d’une analyse ultérieurs. Ils en recueillirent tant qu’ils auraient probablement rempli la capacité de stockage de centaines de puces avant d’en avoir fini.
Et ce n’était toujours pas assez !
Certains chercheurs gloussaient même en voyant la quantité de données précieuses qu’ils récoltaient. Après plus de deux mois passés à travailler sur des conjectures et de vagues indices tirés de relevés tout aussi vagues, ils recevaient maintenant un flot de données précises, exactes et variées, de quoi occuper leurs processeurs pendant quelques mois !
« Encore ! Donnez-nous-en encore ! »
« Bon sang, le nain a interrompu la connexion ! Quel captif paresseux ! Remettez-le au travail ! »
Le nain captif détestait être dirigé comme une marionnette par ses ravisseurs, mais chaque fois qu’il se rebiffait, les agents de sécurité faisaient venir son fils et lui assénaient quelques claques. Chaque fois que l’enfant nain se mettait à pleurer à chaudes larmes, son père serrait les dents et se résignait.
Son esprit sauvage savait que tant qu’il coopérerait, lui et sa famille resteraient en vie ! Il aurait tout le temps de retourner la situation contre ses ravisseurs ensuite !
Alors que Ves était presque ivre de l’avalanche de données qui déferlait, le chef Dakkon entra dans le laboratoire, au début du quinzième test.
Pour élaborer son filtre de traduction destiné à l’interface neuronale de son projet de chevaucheurs de bêtes, il devait recueillir une grande variété de relevés correspondant à de nombreuses actions différentes. Des gestes simples, comme tourner la tête ou pousser un rugissement destiné à intimider, s’accompagnaient chacun d’un ensemble distinct de schémas de pensée.
En somme, Ves tentait pour l’instant de constituer un dictionnaire de schémas de pensée extraterrestres. Une fois qu’il contiendrait suffisamment d’entrées, il pourrait confier les données à des IA et leur faire compléter le dictionnaire.
« Tu t’amuses bien, Ves ? »
« Oh que oui, chef. » Il sourit. « La rencontre de cette grande tribu de bêtes est une aubaine pour nos projets de recherche. »
« Eh bien, j’en suis heureux pour toi. Avec toutes ces données, tu vas enfin pouvoir sortir de l’impasse. Je voulais juste te dire que le projet de cristal divin veut aussi examiner les Dieux Sauvages. Ne les épuise pas trop vite. Tu n’es pas le seul à convoiter ces sujets d’étude. »
Ves adressa un sourire dubitatif à l’ingénieur en chef. « Tu ne vas pas me faire la leçon sur toutes les limites éthiques que nous sommes en train de franchir ? Ce que nous faisons ne respecte pas vraiment les règles. »
« Si tu voulais prendre des risques avec les pilotes de méchas, quelqu’un devrait te retenir. Mais là, seuls quelques nains et quelques Dieux Sauvages risquent d’être blessés. Puisque tu mènes ces expériences dans l’intérêt de la Capitaine Orfan et du lieutenant Dise, je peux accepter les désagréments qu’elles entraînent.
Ce n’est pas comme si le projet de cristal divin envisageait des expériences très propres non plus. »
Une certaine réticence perçait encore dans la voix du chef.
Ves soupçonna que l’homme le jugeait déjà dérangé ; il s’empressa donc de lui servir quelques platitudes. « Ce n’est pas que je ne comprenne pas à quel point ces expériences seraient répréhensibles et répugnantes dans l’espace civilisé, mais l’essentiel, c’est que nous n’y sommes pas. Nous nous trouvons dans une région interdite de l’espace, pleine de dangers et de mystères.
Percer ces mystères devrait être l’une de nos plus grandes priorités. Seule la compréhension nous permettra de dissiper le brouillard qui dissimule la vérité profonde derrière la situation de cette planète. »
« Je ne suis pas en désaccord avec toi, mais… » Le chef hésita. « J’ai peur que nous ne perdions notre âme. Plus nous restons sur Seven, plus nous sombrons dans la sauvagerie. C’est déjà arrivé au Peuple béni, sans parler du peuple maudit. Tu ne te demandes pas à quoi nous ressemblerons dans six mois ? Dans un an ?
Dans deux ans ? Peut-être serons-nous méconnaissables quand nous atteindrons le Starlight Megalodon ! »
Ves eut envie de se plaquer la main au visage. C’était donc ça, qui inquiétait le chef ?!
« Il ne fait aucun doute que nous changeons, répondit-il avec légèreté, comme si cela ne le préoccupait pas. Du point de vue de l’espace civilisé, nous sombrons effectivement dans la sauvagerie. Pourtant, je n’y vois rien de mauvais. Nous nous adaptons à notre environnement. La sauvagerie a peut-être fait régresser les autochtones, mais elle leur a aussi permis de survivre dans ce monde impitoyable à forte gravité.
Par conséquent, s’adapter aux circonstances locales n’a rien de mauvais. L’essentiel, c’est de ne pas manquer de recul et de ne pas perdre les avantages qui nous restent. Nos méchas et notre capacité de recherche sont nos armes les plus puissantes dans cette mission. »
Le chef Dakkon eut un petit rire. « À quoi aurais-je dû m’attendre ? Je savais que tu répondrais comme ça. Tu ne regrettes jamais rien, pas vrai ? »
Était-ce vrai ? Ves prit la question au sérieux. De toutes les actions qu’il avait accomplies et de toutes les décisions qu’il avait prises jusque-là, regrettait-il vraiment quelque chose ?
Il reconnut qu’il aurait parfois pu se montrer moins impulsif et un peu plus prudent. L’un de ses plus grands regrets était d’avoir fabriqué et utilisé un communicateur non sécurisé alors qu’il était bloqué sur Detemen IV, pendant la mission visant à attaquer le Système de Detemen du Royaume de Vesia.
Cette erreur avait probablement coûté la vie à de nombreux Vandales qui ne se doutaient de rien, lors du bombardement surprise de leur position dissimulée.
Pourtant, à quoi bon pleurer sur le lait renversé ? Tant qu’il survivait et tirait les leçons de ses erreurs, rien ne servait de s’attarder davantage sur ses nombreux échecs.
Aller de l’avant ! Ves avait de nombreux objectifs en tête et ne pouvait pas se permettre de s’arrêter longtemps pour regarder en arrière.
« Tout ce que je fais, je le fais pour une raison, finit-il par dire. Regretter, c’est sous-entendre que je voudrais remonter le temps pour effacer mes erreurs. Ce n’est pas ce que je veux. Je ne veux pas faire marche arrière. Quelles que soient les erreurs que j’ai commises et les fautes dont je me suis rendu coupable par le passé, mes accomplissements futurs les effaceront toutes. J’en suis convaincu. »
Ves serra les doigts de son gantelet en un poing pour souligner sa détermination. D’une certaine manière, il devint à cet instant un véritable Vandale. Quelles que soient leurs frasques, du moment qu’ils accomplissaient la mission, tout était permis !
Pendant ce temps, le chef Dakkon secoua la tête, déçu. La leçon qu’il avait tenté de transmettre au jeune concepteur de méchas était complètement tombée à plat.