Chapitre 830
Ves répéta cette brève excursion avec chaque chef technicien récalcitrant. À chaque fois, il ordonnait à Ketis de les jeter dans la gueule de Qilanxo, qui recrachait les malheureux au bout d’une minute, après qu’ils avaient imaginé toutes sortes d’horreurs.
Bien qu’ils en ressortissent indemnes, leur moral et leur confiance en eux furent anéantis. Le traumatisme d’avoir séjourné dans la gueule d’un monstre géant s’imprima dans leur esprit. Les derniers mots de Ves ne les aidèrent pas non plus à se remettre de leur épreuve.
Chaque fois qu’ils rentraient au camp, Ves leur tapotait l’épaule avec une fausse amabilité. « J’espère ne plus entendre parler de vos plaintes. Si c’est le cas, ne venez pas vous plaindre quand je vous jetterai de nouveau dans la gueule de Qilanxo. Elle est sage pour le moment, mais n’oubliez pas qu’elle dévore des autochtones au petit déjeuner, au déjeuner et au dîner. Elle pourrait bien se tromper et vous prendre pour un en-cas.
J’espère que ça ne vous arrivera pas, mais on ne sait jamais. »
Ce « gentil rappel » ne fit qu’aggraver leur traumatisme et les terrorisa bien après leur brève excursion.
Pour être honnête, ce que Ves venait de faire subir à tous les chefs s’apparentait à de la torture et à des sévices. S’il s’en tirait, c’était uniquement parce qu’il pouvait déjà faire à peu près tout ce qu’il voulait.
Si ces séances improvisées frôlaient la limite, il veillait à ne jamais la franchir. La torture mentale était bien moins évidente que la torture physique. Ves était certain que s’il avait ordonné à Ketis de tabasser les chefs, il aurait essuyé une vague de protestations.
Mais comme Ves ne leur avait jamais fait de mal physiquement, les victimes avaient énormément de mal à transformer leurs souffrances en indignation.
En fin de compte, les Vandales flagrants manquaient toujours de garde-fous institutionnels. Ils ne s’étaient jamais vraiment préoccupés de gouvernance ni de règles, et ce ne fut qu’avec la prise de commandement du régiment de méchas par la colonel Lowenfield qu’ils commencèrent à renforcer leur conformité.
Malgré tout, même si la légendaire colonel avait réussi à réformer le régiment de méchas, on ne changeait pas la nature d’un léopard. Au fond, ils restaient des vauriens qui préféraient suivre des règles tacites plutôt que celles, écrites, établies par le Corps des Méchas.
Les règles non écrites et les usages des Vandales flagrants comportaient de nombreuses lacunes et faiblesses. Pourtant, leur principe directeur était d’une simplicité extrême, à tel point qu’il ne fallut pas convaincre longtemps les Vandales pour qu’ils l’adoptent sans réserve.
Autrement dit, la fin justifiait les moyens.
« La méthode importe peu, du moment qu’elle fonctionne, répéta Ves à Ketis. La Capitaine Byrd et tous les autres inquiets ne me reprocheront rien, tant que les chefs techniciens ne chercheront plus à semer le trouble. À court terme, ils devraient être suffisamment matés par leurs cauchemars et leurs peurs irrationnelles. »
« Tu en parles comme si ça n’allait plus marcher. »
« Le temps guérit toutes les blessures. Tôt ou tard, les chefs cesseront de laisser leur traumatisme entraver leurs intérêts, surtout s’ils suivent une thérapie et prennent des médicaments. Et tant mieux, car je ne veux pas que ces techniciens de méchas expérimentés restent incapables de travailler pour toujours. Même si ce sont des salauds, ils ont des compétences indispensables. »
« Et s’ils se rétablissent et reprennent leurs vieilles habitudes ? » Ketis fronça les sourcils. « On les rejette dans la gueule de Qilanxo ? »
« Espérons que non. D’ici à ce que leurs blessures mentales s’estompent, tu auras acquis assez d’expérience et étudié suffisamment de manuels complémentaires pour savoir te débrouiller dans les ateliers. Tu te souviens de ce que je t’ai dit la dernière fois ? Dès que tu seras plus compétente qu’un chef technicien, leurs plaintes n’auront plus aucun fondement. »
En somme, Ves venait d’offrir à Ketis un mois ou deux pour prendre ses marques. Quand les techniciens de méchas apprirent ce qui était arrivé à leurs chefs, ils cessèrent de se faire remarquer et s’acquittèrent docilement de leurs tâches sans faire d’histoires.
Les techniciens de méchas ne montraient guère d’enthousiasme au travail, mais au moins leur productivité était revenue à la normale.
Le problème réglé pour le moment, Ves reprit ses anciennes fonctions. Il se lança dans la difficile tâche de trouver comment construire une interface neurale reliant l’esprit d’un humain à celui d’une bête.
Il devint vite évident qu’il n’avait pas besoin de modifier beaucoup le matériel, mais que la programmation, elle, devait changer.
Après avoir étudié la façon dont les captifs nains se connectaient aux méchas, il devint évident que les autochtones utilisaient un protocole de pensée différent de celui des humains ordinaires. Ves n’avait jamais mesuré les schémas de données produits par l’un des cavaliers de bêtes du Peuple béni, mais il pariait qu’ils suivaient probablement les mêmes schémas mentaux lorsqu’ils se connectaient à leurs dieux sacrés.
En somme, les autochtones communiquaient avec les espèces divines dans une langue entièrement différente de celle qu’utilisaient les pilotes de méchas ordinaires pour se connecter à leurs appareils.
« Pourquoi compliquer les choses en recourant à une langue différente ? demanda l’une des spécialistes du projet de cavaliers de bêtes, perplexe. Si les autochtones et les espèces divines ont été conçus pour être compatibles, pourquoi ne pas choisir la voie la plus simple et utiliser les langages mentaux déjà employés par les pilotes de méchas ? »
« Il n’est pas tout à fait juste de parler de langue pour désigner ces schémas de pensée. Ce n’est qu’une métaphore pour décrire quelque chose de plus complexe, prévint Ves. Quant à la raison, je pense qu’elle est liée au récepteur neural dans la tête des espèces divines. »
Tous les dieux sauvages et les dieux sacrés avaient développé une interface neurale organique, mais son fonctionnement différait considérablement de celui des interfaces neurales mécaniques. Les recherches sur ces structures se poursuivaient, mais les exobiologistes ne possédaient pas les connaissances indispensables pour en décrypter les fonctions les plus complexes. L’interface neurale organique exigeait à la fois l’expertise d’un concepteur de méchas et celle d’un exobiologiste.
Face à ces difficultés, Ves ne pouvait qu’avancer à tâtons en espérant qu’ils finiraient par trouver la bonne solution. Tout cela exigeait énormément de recherches, qui portaient non seulement sur Qilanxo, mais aussi sur les captifs nains.
Un jour, quand Ves amena l’un des captifs nains auprès de Qilanxo, la bête se mit en colère. Elle fixa d’un regard brûlant le petit être débraillé, maintenu en place par deux agents de sécurité.
À ses yeux, ce peuple maudit était son ennemi !
Ves tenta de lui expliquer pourquoi il avait amené le nain. « Nous devons mener quelques expériences. Nous ignorons comment faire en sorte que vos nouveaux élus se connectent à vos esprits, puisqu’ils n’ont pas les modifications génétiques nécessaires pour y parvenir par eux-mêmes. Nous ne pouvons qu’essayer d’imiter la façon dont ce nain se connecte à votre esprit. Les données que nous recueillerons nous seront d’une aide précieuse. Accepterez-vous de coopérer ? »
Qilanxo ouvrit grand la gueule et poussa un rugissement furieux. Le souffle puissant qu’elle expulsa renversa Ves et fit légèrement basculer les agents de sécurité en arrière.
Plus rapide que quiconque, Qilanxo projeta la tête en avant et tira sur ses entraves. Elle darda sa langue, qui s’étira bien plus loin que quiconque ne l’aurait cru, et parvint on ne sait comment à attraper le nain.
Sa langue arracha le malheureux aux mains des agents de sécurité, puis le déposa au fond de sa gueule.
Cette fois, elle ne retint pas ses mâchoires. Ses dents se refermèrent dans un fracas, et des gerbes de sang jaillirent de chaque côté !
Après quelques violents coups de mâchoire, Qilanxo broya sans pitié le cadavre du nain avant de l’avaler.
Les agents de sécurité s’alarmèrent, tandis que les chercheurs à proximité reculaient prudemment de plusieurs pas. Certains s’étaient trouvés à portée de cette langue ! Si Qilanxo en avait eu envie, elle aurait pu tous les engloutir comme des en-cas !
« Du calme ! Du calme ! » cria Ves, tentant d’empêcher les Vandales de réagir de façon excessive. « Elle a mal réagi à la présence du nain, mais nous, c’est différent ! »
Il fallut un certain temps pour apaiser les esprits et désactiver toutes les alertes. Qilanxo retrouva son calme après avoir dévoré le nain que les Vandales avaient eu l’audace de présenter devant sa majestueuse présence.
Évidemment, la vigilance de tous envers Qilanxo s’accrut, mais, à leur honneur, ni Orfan ni Dise ne montrèrent la moindre peur.
« La grande fille ici présente nous aime bien », dit la Capitaine Orfan. Le temps passé en compagnie de Qilanxo avait largement contribué à dissiper leur peur initiale de se trouver près d’une exobête dangereuse.
Bien qu’elle fût assez grande pour les happer dans sa gueule, c’était aussi une créature très intelligente. Cela fascinait les officiers de méchas et les aidait à nouer des liens avec elle. C’était un peu comme se lier à un chien de compagnie, mais peut-être cent fois plus gros.
L’impossibilité de mettre directement un nain en contact avec Qilanxo retarda le projet de cavaliers de bêtes. Ves dut finalement se rabattre sur les nombreuses données recueillies lors des fréquentes séances d’entraînement à la résilience mentale qui se déroulaient au Mélangeur d’Esprits.
Les séances d’entraînement avaient repris à plein régime quelque temps auparavant, ce qui permettait à l’installation de recueillir jusqu’au moindre fragment des données que les nains transmettaient aux interfaces neurales des cockpits d’essai.
La plupart de ces données ressemblaient à du charabia aux yeux de Ves, mais le centre d’essai avait recueilli tant de relevés qu’il envisagea de les traduire en schémas de pensée humains ordinaires.
« Si j’arrive à traduire ce charabia, je pourrai intégrer un filtre de conversion à l’interface neurale des cavaliers de bêtes, conclut Ves. Chaque échange entre un cavalier de bête et le dieu sacré passera par ce filtre, qui effectuera essentiellement une traduction en temps réel. »
Au départ, Ves avait voulu « traduire » ce charabia en faisant se connecter le nain directement à Qilanxo, puis en lui demandant d’en expliquer le sens. Malheureusement, Qilanxo s’opposait fermement à ce projet.
Ves dut donc se rabattre sur une autre méthode : avancer par essais et erreurs et tenter de trouver une solution indirectement. Tout cela était très compliqué, mais revenait essentiellement à traiter une quantité énorme de données, improviser, formuler des hypothèses éclairées et mener des expériences dangereuses.
« Voilà qui est tout à fait dans mes cordes », dit Ves avec un sourire contrit.
Tandis que Ves commençait à exploiter les données recueillies au Mélangeur d’Esprits et bricolait une interface neurale lourdement modifiée, plusieurs jours passèrent.
Finalement, les techniciens de méchas des Vandales et des Épéistes réussirent à réparer les méchas qui avaient subi des dégâts plus ou moins importants lors du bombardement orbital et de l’attaque des dieux sacrés.
Les réparations ne concernaient que l’essentiel et laissaient de nombreux problèmes en suspens, mais les méchas avaient au moins retrouvé leur mobilité. Tant qu’ils pouvaient suivre l’expédition terrestre, les techniciens de méchas pourraient toujours effectuer les réparations pendant les longues pauses.
Bien sûr, les arrêts imprévus et fréquents causés par les turbulences des vents astraux reprirent eux aussi, au grand agacement de tous.
L’un des changements les plus importants de l’expédition fut l’arrivée de Qilanxo.
Leurs méchas ayant été installés sur de lourds transports, les deux candidates au rôle de cavalière passaient une bonne partie de leur temps en compagnie de Qilanxo, s’efforçant de veiller à ce qu’elle suive la colonne de transports rapides et lourds.
Pour s’assurer qu’elle suivait bien l’itinéraire, une escouade tournante de méchas de mêlée l’encerclait en permanence. Avec ces méchas autour d’elle, Qilanxo n’avait d’autre choix que d’avancer dans la direction indiquée.
« Beurk. Quelle puanteur ! »
La principale raison pour laquelle l’expédition terrestre avait placé Qilanxo à l’arrière était la durée interminable de ses pauses toilettes. Les Épéistes flagrants avaient déjà détourné des méchas pour chasser la faune environnante et nourrir le dieu sacré, qui avait un appétit vorace.
Au début de la reprise de leur marche, Qilanxo jetait souvent des regards mélancoliques en direction de l’ancienne cité de Samar. Où que l’emmènent ces étrangers venus d’au-delà des étoiles, elle ne pourrait peut-être jamais retourner dans la cité où elle avait vécu pendant des centaines d’années.
Heureusement, la présence constante des candidates au rôle de cavalière lui tenait compagnie et l’empêchait de se sentir trop seule.
« Ne t’inquiète pas, ma grande. Tout le monde doit quitter son foyer », dit doucement la Capitaine Orfan au dieu sacré mélancolique. « Pense à toutes les nouvelles choses que tu vas découvrir ! Il y a une planète entière à explorer ! »