Chapitre 827
Le processus de sélection prit fin sans qu’aucun pilote ne fût choisi ! Le projet de cavaliers de bêtes essuya de nombreuses critiques. Pourquoi les pilotes de méchas n’avaient-ils pas eu davantage de temps pour défendre leur candidature ? Pourquoi n’avaient-ils pas pu pousser Qilanxo à se décider ?
Certains allèrent même jusqu’à maudire Qilanxo en face, la traitant de bête récalcitrante. Était-elle seulement douée de raison, ou tous ces savants avaient-ils surestimé son intelligence ?
L’immense salle construite autour de Qilanxo semblait bien plus vide, maintenant que les pilotes de méchas et la plupart des chercheurs étaient partis. Les quelques personnes encore présentes étaient essentiellement des exobiologistes, chargés d’étudier les propriétés physiques de Qilanxo et de l’aider à guérir de ses blessures.
Malgré leur gravité, ses blessures guérissaient à une vitesse remarquable. Elle devait l’essentiel de son rétablissement aux formidables capacités de régénération de son propre corps.
Toute espèce divine traversait de nombreuses batailles pour la domination et la survie au cours des centaines d’années de sa croissance. Si elle ne pouvait se remettre d’un affrontement difficile, aucune espèce divine n’aurait réussi à vivre plus d’un siècle.
À ce stade, les exobiologistes vandales ne pouvaient guère que hâter un peu sa guérison. Ils traitaient les infections, découpaient les portions de chair malades et soignaient les tissus irradiés à l’aide de traitements antiradiations.
À mesure que la santé de Qilanxo s’améliorait, elle devenait moins irritable. Elle restait éveillée bien plus longtemps, même si elle passait généralement son temps à fixer les murs et les humains qui s’agitaient autour de son immense corps.
« Je suis désolé qu’aucun de nos pilotes de méchas ne t’ait plu. Je ne pensais pas qu’ils seraient aussi mauvais. » Il présenta ses excuses à Qilanxo. Il n’éprouvait aucune appréhension à parler à une puissante divinité sacrée. Il était plutôt aussi exaspéré qu’elle. « Je te trouverai de meilleurs candidats. Il y a parmi nous de meilleurs Vandales et de meilleures Épéistes.
Tu ne resteras pas seule longtemps. »
Qilanxo répondit par un rugissement doux. Bien qu’il fût impossible d’en comprendre les paroles, Ves devina le sens de ce son.
« Ne fais pas ta mauvaise tête. La commandante Lydia et la Capitaine Byrd ne seront pas rassurées si tu te retrouves sans partenaires capables de comprendre ce qui se passe dans ta tête. Si tu restes trop têtue, on te débitera en hamburgers à la viande divine, tu sais. »
Cette fois, Qilanxo poussa un rugissement agressif. Il fut si féroce que le vent et l’haleine infecte qui s’échappèrent de sa gueule faillirent renverser Ves. Certains chercheurs s’alarmèrent, craignant que l’exobête ne finisse par craquer après une provocation de trop.
« Tout va bien, les amis ! Retournez travailler ! » lança Ves aux badauds médusés. Il ignora leur attention et se tourna de nouveau vers la divinité sacrée. « Quant à toi, ne me prends pas sur ce ton. Je sais que les divinités sacrées comme toi ont l’habitude de faire ce qu’elles veulent, mais tu n’es plus dans une cité antique. Nous venons de l’autre côté des étoiles et nous avons débarqué sur ce monde pour accomplir une mission très difficile.
Que nous obtenions ou non ta coopération n’est pas aussi crucial que tu le crois. »
Il essaya de lui faire prendre du recul. Si elle restait aussi exigeante et refusait tous les pilotes de méchas qu’on lui proposait, elle finirait par ne plus leur être d’aucune utilité. Même si ses pouvoirs défensifs aidaient beaucoup les Vandales, si les Épéistes flagrants ne pouvaient pas la contrôler, ils risquaient d’attirer le désastre sur eux.
Par exemple, il lui suffirait de rétracter sa barrière spatiale à un moment critique pour exposer aux tirs ennemis ceux qui s’abritaient dessous.
La jumeler avec quelques cavaliers de bêtes ne réglerait pas le problème, mais cela permettrait au moins aux humains de garder un œil sur la divinité sacrée.
Ves trouvait l’expérience plutôt inédite. C’était comme si les Épéistes flagrants avaient mis la main sur un mécha incroyablement puissant, tout en craignant que ses décisions et ses actes ne les conduisent à leur perte.
Un mécha devait toujours servir les intérêts de ses propriétaires ! Même si Ves n’avait pas toujours respecté ce principe fondamental, il l’avait gravé dans son cœur. Du moins dans des circonstances ordinaires, un mécha ne devait jamais être un boulet ni une arme à double tranchant.
Au bout d’un moment, Qilanxo poussa un rugissement qui semblait résigné.
« Je suis content que tu aies retrouvé tes esprits. Que tu le veuilles ou non, ton temps avec Samar est terminé. Ton service auprès des Vandales et des Épéistes ne fait que commencer. Ce qui s’est passé avant, c’est du passé. Au lieu de continuer à te lamenter sur ce que tu as perdu, essaie de regarder devant toi et de penser à l’avenir. Si tu nous prouves que tu peux coopérer et nous aider, nous pourrons peut-être même te renforcer.
Nous avons récupéré beaucoup de cristaux divins, tu sais. Nos exobiologistes trouveront peut-être un moyen d’en incruster d’autres dans ta peau. »
Le nombre de cristaux divins qu’une divinité sacrée incorporait à son corps indiquait directement sa force et son statut. Celles qui en possédaient le plus pouvaient emmagasiner bien davantage d’énergie et dominer les inférieures, qui en comptaient moins.
Si Ves disait vrai, Qilanxo pourrait renaître de ses cendres après sa défaite ! Elle poussa aussitôt un rugissement enthousiaste.
« Voilà qui est mieux. » Ves sourit. « Nous ne sommes pas si terribles. Si ton compagnon n’avait pas décidé de nous attaquer, nous n’aurions pas été forcés de nous défendre. Nous nous sommes d’abord approchés de l’antique cité de Samar parce que nous voulions faire du commerce. Rien ne nous empêche de conclure un autre marché entre nous. »
Qilanxo répondit par un rugissement neutre.
Ves eut l’impression d’être parvenu à un accord verbal avec Qilanxo.
« Bon, je vais aller chercher tes candidats. J’ai déjà quelques personnes en tête. »
Il quitta la salle, sachant précisément où il se rendait. Tant qu’il restait dans cet état de perception étrangement aiguisée, il voulait aller voir les candidats potentiels plutôt que de les laisser venir à Qilanxo. Lui en présenter d’autres qui n’en étaient pas dignes ne ferait que leur faire perdre leur temps.
La distance l’obligea à prendre un transport rapide pour retourner au camp. Une fois sur place, il consulta les registres et repéra le premier pilote de mécha auquel il avait pensé. Il traversa le camp et arriva devant ce qui ressemblait à un bar.
Sans prêter attention aux réjouissances ni aux bavardages, Ves se fraya un chemin parmi les hommes et les femmes qui buvaient, puis retrouva la personne qu’il cherchait.
« Capitaine Orfan ? »
« Hein ? Ves ? Qu’est-ce que tu veux ? »
« Tu veux devenir une cavalière de bête ? »
Il lui fallut trois secondes pour comprendre la proposition.
« Les officiers des méchas ne sont pas censés être exclus de la sélection ? »
« Qilanxo est plus difficile que prévu. À ses yeux, aucun des pilotes de méchas qu’on lui a présentés ne fait l’affaire. Tu crois pouvoir faire mieux ? »
« Bien sûr ! Je suis l’un des meilleurs pilotes de méchas des Vandales ! »
Ves savait qu’il n’aurait pas besoin de la convaincre longtemps. En la voyant tituber, il avait d’abord douté qu’elle soit à la hauteur.
Mais malgré ses défauts, elle était une pilote de mécha extrêmement sûre d’elle, dotée d’une véritable personnalité, contrairement aux Épéistes, si rigides et formatées.
Parvenue au grade de capitaine, elle possédait aussi une grande expérience du commandement. Ves ne la qualifierait pas de bonne meneuse, loin de là, mais elle avait au moins les qualités minimales pour être considérée comme telle. Quoi qu’il en soit, de nombreux Vandales l’admiraient, et elle avait l’habitude d’attirer l’attention.
Le dernier critère qui la rendait digne, à ses yeux, était qu’elle avait déjà affronté une divinité sacrée en duel — et même remporté la victoire. Avoir combattu l’une d’elles lui avait permis de mieux comprendre ces bêtes et de mesurer directement leur puissance et leur dangerosité. Mais ce duel lui avait aussi appris qu’elles pouvaient être vaincues, à condition d’être assez forte.
Une fois qu’elle eut accepté, Ves la tira hors du bar et traversa le camp jusqu’au secteur des Épéistes. Après avoir demandé leur chemin à plusieurs personnes, ils arrivèrent devant l’une des écuries à méchas et trouvèrent le lieutenant Dise en train de surveiller son mécha d’épéiste.
Les raisons qui rendaient la Capitaine Orfan assez adaptée valaient aussi pour le lieutenant Dise, chez les Épéistes. Plus encore que la capitaine vandale, Dise appréciait la puissance des divinités sacrées.
Le seul problème avec le lieutenant Dise, c’était qu’elle faisait partie de ces fanatiques de la chasse aux exobêtes, chez les Épéistes.
Ves espéra que sa défaite cuisante face à Hokaz, le Tyrant des Terres désolées, lui avait inculqué assez d’humilité pour qu’elle ne considère pas Qilanxo comme une proie.
« Lieutenant Dise, je viens vous proposer une occasion. Souhaitez-vous chevaucher une bête ? »
« Je suis partante », répondit-elle sans hésiter.
Ves n’avait pas besoin d’en entendre davantage. Tous les pilotes de méchas rêvaient de chevaucher une bête majestueuse comme Qilanxo.
Il conduisit les deux officiers jusqu’à un transport rapide, qui les emmena à la salle de confinement. Pendant le trajet, il les brieffa sur la conduite à adopter. Il savait ce que Qilanxo recherchait et leur communiqua librement ces informations afin de maximiser leurs chances de réussite.
« Qilanxo veut des partenaires qui la respectent et qui la craignent même un peu. Cette peur ne doit pas vous paralyser. Elle veut établir une relation de respect mutuel, mais c’est elle qui doit être la partenaire senior et vous deux, les juniors. Ne la prenez ni pour une prisonnière ni pour une bête à chasser. Vous avez compris ? »
« J’ai compris », répondit Dise. Elle semblait avoir une confiance absolue en elle et ne ressentait pas le besoin de demander conseil.
La Capitaine Orfan paraissait moins sûre d’elle, maintenant qu’elle avait un peu dessaoulé. « Je ne sais pas si je conviens à la grande fille. Et si elle ne m’aime pas ? »
« Si elle ne t’aime pas, eh bien, elle ne t’aime pas. Reste sûre de toi et ne prétends pas être quelqu’un d’autre. Elle est aussi vieille que la mère de ta grand-mère, et elle a vu passer beaucoup d’humains dans sa vie. Rien ne peut lui échapper, alors ne te creuse pas la tête. Sois toi-même et croise les doigts. »
Une fois le transport rapide arrivé à la salle, Ves fit passer Dise et Orfan par les contrôles de sécurité, puis ils entrèrent.
La forme majestueuse de Qilanxo s’offrit une nouvelle fois à ses yeux. Même après l’avoir vue tant de fois, Ves ne pouvait s’empêcher de songer à la puissance qu’elle irradiait, telle un dragon endormi. Cette impression ne faisait que s’intensifier à mesure qu’elle se remettait de ses blessures.
Les deux officiers des méchas qu’il avait amenés semblaient eux aussi impressionnés. Plus ils s’approchaient de la bête, plus son aura divine les affectait.
Qilanxo ouvrit les yeux et posa sur les deux officiers un regard brûlant.
À leur crédit, aucun ne broncha. Tous deux avaient un courage à toute épreuve et avaient déjà affronté des divinités sacrées.
« N’oubliez pas. Respectez-la, puis restez vous-mêmes. »
Ce dernier rappel devait réprimer leur sentiment de supériorité, qui risquait de se manifester face au regard provocateur de la divinité sacrée.
Ils devaient baisser un peu la tête plutôt que de chercher à rivaliser avec elle dans un jeu de domination qu’ils étaient condamnés à perdre.
Quand ils furent assez près, Ves s’écarta tandis que les deux officiers des méchas cherchaient comment s’y prendre.
« Hé, Qilanxo. J’ai entendu dire que tu avais besoin de compagnie », lança la Capitaine Orfan.
Elle se mit à bavarder comme si elle discutait avec l’un de ses camarades au bar. Curieusement, Qilanxo apprécia sa franchise. Son attitude avait quelque chose de sincère et de spontané.
Ves ne vit pas dans les yeux de Qilanxo le rejet habituel. De toute évidence, sa perception ne le trompait pas.
« Ça suffit, capitaine. Laissez le lieutenant Dise prendre son tour. »
Quand le lieutenant Dise s’avança, elle se montra un peu plus réservée qu’à l’ordinaire. Elle se mit à raconter quelques-uns de ses récits de chasse les plus palpitants.
Les détails importaient peu à Qilanxo. Ce qui comptait vraiment, c’était le courage dont Dise avait fait preuve en affrontant tant de bêtes différentes.
Une fois de plus, Qilanxo manifesta de l’intérêt.
Les deux pilotes de méchas que Ves avait amenés avaient accompli ce que des centaines d’autres pilotes n’avaient pas réussi à faire : ils avaient éveillé l’intérêt de la divinité sacrée !