Chapitre 826
Ves observa les nombreux pilotes de mécha qui se succédaient devant Qilanxo pour être jugés. Ces derniers jours, la déesse sacrée avait retrouvé une partie de son autorité. Elle ne donnait plus l’impression d’être une bête blessée et vaincue.
À présent, elle évoquait plutôt une reine parmi les bêtes, une divinité toute-puissante qui pouvait regarder de haut les mortels comme Ves et les autres humains.
Plusieurs pilotes de mécha vandales s’avancèrent pour parler à Qilanxo et tenter de la convaincre de les choisir comme cavaliers. Certaines trouvèrent l’expérience si intimidante que leurs genoux se mirent à trembler dans leur combinaison de pilotage.
D’autres affichèrent le courage insensé d’un veau qui n’a pas peur du tigre. Ves les regarda droit dans les yeux et vit qu’elles n’observaient pas Qilanxo avec respect.
Vaincue par une seule explosion combinée, la déesse sacrée avait subi une défaite ignoble et déshonorante.
On pouvait dire qu’elle avait succombé trop facilement à la puissance des Vandales.
Mais une déesse sacrée restait une déesse sacrée. Ves l’avait toujours considérée comme une représentation anthropomorphique d’un mécha as. Pour un concepteur de méchas, les méchas as étaient des machines sacrées, des chefs-d’œuvre d’ingénierie.
Un pilote de mécha qui voyait Qilanxo comme un outil et un véhicule pour sa propre ascension ne ferait donc pas un bon partenaire ! Il fallait au moins que le lien entre la déesse sacrée et sa cavalière repose sur un respect mutuel.
« Votre minute est écoulée. Sortez d’ici. » Ves s’adressa à la dernière pilote recalée.
La plupart de ces pilotes de mécha tentaient leur chance. Elles manquaient de confiance en elles et avaient aussi quelques mauvaises habitudes, dont la principale était de ne pas se soucier réellement des méchas qu’elles pilotaient. Ves remarqua que celles qui se comportaient ainsi abordaient Qilanxo de la même manière.
Ves secoua discrètement la tête. « Comment des pilotes de mécha peuvent-elles se montrer aussi négligentes envers les outils auxquels elles confient leur vie ? »
En entretenant et réparant les méchas des Baleiniers de Walter et des Vandales flagrants, il avait peu à peu compris qu’une partie des pilotes ne prenait pas soin de leurs méchas comme elle aurait dû.
Les académies de méchas avaient beau insister sans cesse sur ce point, les pilotes qui en sortaient ne mettaient pas toujours ces leçons en pratique.
« Au bout du compte, elles ne sont pas responsables de l’état des méchas. Si elles cassent quelque chose, les techniciens s’occuperont de réparer leurs dégâts. »
La formation des pilotes de mécha couvrait tant de domaines, dont la maîtrise exigeait plus d’une vie, qu’ils n’avaient pas le temps d’apprécier la mécanique de leurs méchas. Ils n’en étaient que les utilisateurs.
Quant à leur entretien, il était laissé aux techniciens et aux concepteurs de méchas. Peu importait le nombre de fois où les pilotes négligentes faisaient des erreurs : les techniciens en coulisses finissaient toujours par ramasser les pots cassés.
Malheureusement, cette tendance à faire passer le pilote avant le mécha jouait contre elles quand il s’agissait de susciter l’intérêt de Qilanxo.
Un mécha était un objet incapable de penser, malgré ses considérables capacités de traitement des données. Il ne réagirait jamais, même si un pilote lui faisait subir de graves sévices.
Une déesse sacrée se distinguait d’un mécha par sa capacité à penser ! Qilanxo avait ses propres sentiments et ses propres idées. Ses cavalières devaient non seulement lui témoigner le respect qu’elle méritait, mais aussi être compatibles avec elle.
En observant les pilotes de mécha qui défilaient, Ves ne put s’empêcher de secouer intérieurement la tête en étudiant leur tempérament. Leur langage corporel et leurs expressions lui suffisaient pour savoir que Qilanxo ne voudrait jamais s’associer à ce genre de pilotes.
Jusque-là, les pilotes ou leurs supérieurs choisissaient toujours les méchas qu’ils allaient piloter. Même les pilotes experts n’échappaient pas à cette règle : le concepteur de méchas chargé de développer leur mécha expert se fondait surtout sur ses préférences et sa philosophie de conception pour l’adapter à ses clients.
À présent, la règle avait été renversée, et trop de pilotes de mécha n’arrivaient pas à changer leur état d’esprit !
« J’aurais peut-être dû dire davantage de choses à Jimmy. »
Celles qui semblaient réellement tenter de plaire à Qilanxo n’agissaient pas avec sincérité. Leur attitude désinvolte et leur manque d’authenticité repoussaient aussi bien Ves que Qilanxo.
Il était étrange que Ves se montre si perspicace. Son sens de l’observation ne devrait pas être aussi aiguisé.
Pourquoi avait-il l’impression que Qilanxo et lui regardaient les pilotes de mécha de la même façon ?
« Votre temps est écoulé. À la suivante ! »
Il ne devait pas se laisser distraire par des pensées sans importance. Les Vandales et les Épéistes devaient chacun présenter au moins une pilote de mécha convenable, susceptible de bien s’entendre avec Qilanxo.
Malheureusement, son souhait ne se réalisa pas. Quand toutes les pilotes vandales admissibles eurent passé la sélection, Qilanxo n’en avait choisi aucune. Chacune avait un ou deux défauts qui suffisaient à l’éliminer à ses yeux.
« Les Épéistes feront peut-être mieux. »
Ves déplorait toujours la piètre qualité des pilotes vandales. Il supposait que toutes celles qui en valaient la peine avaient déjà été promues officières.
Les pilotes de mécha des Épéistes qui s’avancèrent furent bien plus nombreuses, puisque les Épéistes de Lydia se composaient presque exclusivement de femmes pilotes. Dans une profession dominée par les hommes, cela donnait à cette bande de pirates bien plus de chances de réussir.
« Avancez et présentez vos arguments. Vous avez une minute, comme les Vandales. Si vous n’avez pas suscité l’intérêt de Qilanxo d’ici là, vous n’y parviendrez jamais, quel que soit le temps qu’on vous accorde. »
La première Épéiste s’avança d’un pas assuré. Ves aurait pu consulter son bref profil sur la tablette qu’il tenait à la main, mais son regard d’une acuité inhabituelle lui avait déjà révélé sa personnalité.
Résolue. Inflexible. Disciplinée. Travailleuse. Courageuse.
Toutes les pilotes de mécha épéistes possédaient ces traits. Ces femmes avaient survécu à un entraînement d’élite éprouvant, et leurs formatrices leur avaient inculqué de solides valeurs. La culture martiale des Épéistes s’était également gravée dans leurs os.
Quand les Vandales rencontraient une pilote de mécha épéiste, elles avaient inconsciemment l’impression d’avoir affaire à une guerrière dans l’âme. À chaque instant de leur vie, elles ne pensaient qu’au combat et ne respiraient que pour lui !
Pourtant… l’endoctrinement qu’elles avaient subi les avait aussi façonnées sur le même modèle. Un entraînement conçu pour produire la guerrière parfaite avait effacé une grande part de leur individualité, tout ce qui ne contribuait pas à leur force au combat.
Ces Épéistes étaient fortes. Mais ce qu’elles avaient gagné en force, elles l’avaient perdu ailleurs.
Naturellement, elles ne se rendaient pas compte des qualités qu’elles avaient perdues. Peut-être que la moitié d’entre elles n’avaient aucun passe-temps en dehors de l’entraînement au pilotage et à l’épée.
Aux yeux de Ves, elles étaient bien trop monolithiques. Pour devenir une partenaire digne de Qilanxo, il fallait être plus qu’une brute qui ne savait que combattre et s’entraîner !
« Le temps est écoulé. Descendez de l’estrade. »
Certaines Épéistes n’arrivaient pas à croire qu’elles n’avaient pas réussi à susciter l’intérêt de Qilanxo. Elles étaient si sûres de leurs chances et avaient une si haute opinion d’elles-mêmes qu’elles ne pouvaient concevoir qu’une raison puisse pousser la grande bête à entrouvrir les paupières quelques secondes, avant de les refermer.
La suivante qui s’avança se démarquait un peu plus. Cette Épéiste contemplait Qilanxo comme si elle mourait d’envie de dégainer son espadon pour la provoquer en duel.
Une chasseuse. Cette Épéiste chassait les exobêtes pour le plaisir, à tel point qu’elle ne pouvait s’empêcher de voir Qilanxo comme l’une de ses nombreuses proies.
Ves comprit d’emblée que Qilanxo n’apprécierait pas de s’associer à une humaine qui la considérait comme un animal à abattre lors d’une chasse rituelle.
« Une minute est écoulée. Laissez la place à la pilote suivante. »
Toutes les pilotes épéistes qui s’avancèrent par la suite entraient dans un nombre restreint de catégories. Les Épéistes avaient bien des raisons d’être fières, mais une excellente pilote de mécha ne ferait pas forcément une excellente cavalière.
Dans des circonstances ordinaires, un mécha ne pouvait pas penser par lui-même. Une exobête, c’était tout autre chose.
Si seulement les Épéistes étaient moins rigides, elles auraient pu se montrer bien plus séduisantes aux yeux de Qilanxo.
« Ça suffit. Laissez vos sœurs essayer à leur tour. »
« Je refuse ! » s’emporta l’une des Épéistes, à la surprise générale. « Ce gros lézard ne me fait pas peur ! J’ai mangé de la viande de dieu en quantité ! Il faut lui donner une leçon ! »
Ves sortit de ses réflexions et observa la pilote de mécha épéiste d’un air critique. « Qilanxo s’en moque. Tu ferais mieux de t’éloigner avant qu’elle ne se mette en colère. Je ne réponds pas de ce qui arrivera si tu provoques la déesse sacrée. »
« Tu es de quel côté, au juste ?! »
« J’essaie de te sauver la vie ! Tu défies une déesse sacrée ! T’es folle ou quoi ?! »
« La peur est un frein ! » cria l’Épéiste en dégainant son espadon de son fourreau flottant. « Si les mots ne suffisent pas, goûte à ma lame ! »
Ves aurait bien aimé voir cette Épéiste arrogante se faire engloutir par les mâchoires de Qilanxo, mais les Épéistes flagrants ne pouvaient pas se permettre de perdre une pilote de mécha. Chacune d’elles était précieuse et, si elles devaient mourir, mieux valait qu’elles périssent sur le champ de bataille.
Alors que l’Épéiste avançait stupidement, son épée brandie à la verticale, Ves dégaina son pistolet laser de secours et tira sur le pont juste devant ses pieds.
« Halte ! N’avance pas ! Tu ne sais pas ce que tu fais. Je te préviens : ne t’approche pas. »
Ves fixa droit dans les yeux l’Épéiste sans reculer d’un pouce. La pilote de mécha avait tué bien des bêtes et des hommes depuis qu’elle avait rejoint les Épéistes, mais la détermination de fer affichée par Ves la déconcerta légèrement.
Ce concepteur de méchas n’acceptait pas qu’on lui dise non !
Sous son regard inflexible, l’Épéiste ne savait plus si elle devait continuer d’avancer ou reculer. Les Épéistes ne battaient généralement jamais en retraite quand on les provoquait. Même en cas de défaite, elles devaient sauver la face !
Alors que l’Épéiste faisait un pas en avant, les agents de sécurité qui maintenaient la foule en ligne finirent par intervenir, après s’être jusque-là contentés de prétextes paresseux. L’un d’eux braqua simplement la matraque électrique fixée à son armure d’épaule et envoya une décharge paralysante dans la pirate récalcitrante.
Elle s’effondra aussitôt !
Si elle avait porté autre chose qu’une combinaison de pilotage et s’était armée d’autre chose que d’une épée, elle aurait peut-être pu infliger de vrais dégâts.
Comme pour les méchas, une épée ne servait à rien si son porteur ne pouvait pas résister aux attaques à distance.
Après avoir vu l’une de leurs sœurs mise hors de combat d’une manière aussi peu glorieuse, les autres pilotes de mécha épéistes se comportèrent correctement.
Hélas, aucune des pilotes de mécha épéistes ne parvint à susciter l’intérêt de Qilanxo. Elles avaient toutes les mêmes défauts : trop concentrées sur leur entraînement de guerrière, trop portées sur les arts martiaux, trop méprisantes envers les exobêtes, trop agressives et trop bornées.
Ves s’attendait à mieux de la part des Épéistes. Il pensait qu’au moins certaines d’entre elles feraient d’excellentes partenaires pour Qilanxo. Mais il comprit qu’il n’avait fondé ses attentes que sur des impressions lointaines.
Ce que les Épéistes montraient en public, sous les yeux des Vandales, ne représentait qu’une partie de leur personnalité.
« Il n’y en a plus ? »
« Aucune autre pilote de mécha épéiste n’est inscrite au programme. »
La sélection échoua. Sur des centaines de pilotes de mécha, pas une seule ne plut à Qilanxo.
Ves fronça profondément les sourcils. Qilanxo était-elle trop exigeante ? Avait-elle seulement fait l’effort d’évaluer sérieusement les pilotes de mécha, ou refusait-elle de leur parler parce qu’elles étaient ennemies ?
D’après ce que Ves avait observé chez les pilotes qui s’étaient présentées, aucune ne méritait une seconde chance. Recommencer la sélection le lendemain ne donnerait pas un résultat différent.
Le projet de cavaliers devait assouplir certaines restrictions et élargir le choix des partenaires possibles.
« Il va falloir envisager les officières », conclut-il, impuissant.