Chapitre 823
Qilanxo. La deuxième plus ancienne et la plus puissante des dieux sacrés du Panthéon de Samar oriental. La compagne de Pairixan et mère de plus d’un millier de jeunes dieux. Cette entité avait vécu plus de dix fois la durée de vie de Ves.
Elle avait vu des dieux sacrés et le Peuple béni s’élever et décliner. Elle avait connu les troubles qui avaient suivi la mort brutale du Grand Père Pairaxis, qui n’avait désigné aucun héritier parmi ses deux fils les plus prometteurs.
Elle avait survécu à l’immense explosion qui avait abattu Pairixan, son compagnon, et Piezonis, son fils le plus puissant, un dieu sacré âgé d’un peu plus de cent ans. Cela ne faisait que souligner ses formidables capacités défensives. Elle avait aisément surpassé toute une compagnie de méchas chevaliers lourds en matière de résistance aux bombardements destructeurs !
À présent, Qilanxo était tombée entre les mains des Épéistes flagrants. Le Panthéon de Samar occidental, qui régnait toujours sur l’antique cité de Samar, semblait davantage intéressé par la conquête de la partie orientale de la ville que par la vengeance des imprudences de Pairixan.
Ves paria qu’elle savait qu’on l’avait abandonnée. Selon la mentalité de son espèce, cette vieille bête, qui avait encore de nombreuses années à vivre, ne se résignerait pas à mourir aussi facilement.
Pourquoi sa mort aurait-elle compté à ses yeux ? Pour un compagnon stupide qui s’était attaqué à un adversaire doté d’un effroyable pouvoir offensif ? Pour un dieu sacré qui n’avait jamais cessé d’être son propre dieu ?
Qilanxo n’avait pas beaucoup communiqué avec ses ravisseurs, mais les psychologues et les exobiologistes avaient rédigé un rapport détaillé sur sa personnalité. Ves parcourut patiemment tous les documents concernant sa disposition à coopérer. Il consulta également ceux qui portaient sur la structure corporelle des dieux sacrés.
Par rapport aux Dieux Sauvages, les dieux sacrés s’étaient développés différemment, bien qu’ils appartinssent essentiellement à la même espèce. Les principales différences concernaient les miraculeux cristaux divins, dont les scientifiques ne comprenaient toujours pas l’utilité, malgré ceux qu’ils avaient récupérés sur les carcasses des dieux sacrés morts.
Il était fort probable que les ingénieurs ne puissent comprendre comment activer les cristaux divins et les utiliser comme générateurs d’énergie de remplacement qu’en obtenant la coopération de Qilanxo. Selon un procédé inconnu, dix-neuf cristaux divins reposaient contre sa peau : la moitié était enfoncée dans sa chair, tandis que l’autre restait exposée à l’air.
Ces cristaux divins permettaient à Qilanxo d’invoquer une tornade d’énergie et de remplir ses réserves afin d’alimenter ses défenses. Maintenir sa barrière spatiale lui coûtait une quantité considérable d’énergie, au point qu’elle aurait pu alimenter à elle seule toute l’expédition terrestre pendant une journée, voire davantage !
Ça ne semblait pas si impressionnant, mais, en réalité, cela représentait une quantité d’énergie incroyable. Plus encore, le dieu sacré utilisait cette énergie avec une efficacité inégalée, et ne dissipait qu’une infime partie de ce qu’elle consommait sous forme de chaleur résiduelle.
Aux yeux de Ves, tout chez Qilanxo évoquait un dieu sacré conçu avec soin. Même parmi les méchas as pilotés par des pilotes as chevronnés et dotés de capacités comparables, Qilanxo se situait dans le haut du classement.
Le problème majeur, pour l’heure, était que Qilanxo semblait pleurer la perte de son chevaucheur de bête, son élu. Les Vandales savaient seulement, d’après les images du combat, que sa compagne humaine était une femme. Ils n’avaient rien pu découvrir d’autre, car Qilanxo était manifestement incapable de parler.
Les drones espions qui survolaient les environs de Samar n’avaient pas non plus trouvé d’informations utiles. Les citoyens mortels gardaient tous une distance prudente avec les dieux sacrés. De plus, Pailanon étant aux commandes, personne n’osait plus parler du culte des anciens dieux.
Le manque d’informations sur son ancienne chevaucheuse de bête compliquait la nouvelle mission confiée à Ves. Il avait été chargé du projet visant à trouver un nouveau chevaucheur de bête pour Qilanxo.
Il ne savait pas par où commencer.
Heureusement, les Vandales affectèrent à son projet quelques exobiologistes et autres spécialistes, choisis un peu au hasard. Ils auraient toutefois préféré rejoindre les autres projets, plus passionnants à leurs yeux, qui étudiaient la physiologie de ces espèces divines. Ces pauvres bougres avaient écopé du mauvais rôle.
Ves convoqua le petit groupe de spécialistes dans une salle libre, attenante à l’immense enclos construit autour de Qilanxo, toujours prisonnière. On avait également aménagé de nombreux laboratoires temporaires pour l’aider à se rétablir et étudier son organisme vivant.
Comparée aux grandes équipes, celle que dirigeait Ves ne pesait pas lourd, même si son travail jouait un rôle crucial dans le renforcement des Épéistes flagrants.
« Bien, messieurs, vous savez tous pourquoi nous sommes réunis. » Il prit la parole après un bref tour de présentation. Aucun des spécialistes ne l’impressionna particulièrement. « Qilanxo est le premier dieu sacré que nous ayons capturé, et la garder prisonnière est un gâchis alors qu’elle pourrait nous apporter bien davantage.
« La même puissance défensive qui lui a permis de protéger ses congénères contre la puissance de feu combinée de tous nos méchas et de nos canons pourrait servir à protéger nos propres forces lors des prochains combats. L’avoir de notre côté reviendrait presque à disposer d’un mécha as supplémentaire ! »
Comparer Qilanxo à un mécha as impressionna aussitôt les spécialistes autour de la table. Certains eurent les yeux brillants en prenant la mesure d’un tel résultat.
Avec une entité comparable à un mécha as à leurs côtés, les forces terrestres auraient bien plus de chances de l’emporter !
Mais il ne serait pas facile d’en arriver là.
« Pour le moment, Qilanxo ne veut pas révéler grand-chose, rapporta un spécialiste chargé des communications. Nous avons confirmé qu’elle sait parler et comprendre la langue standard, mais elle n’est pas d’humeur à communiquer. Quant à la raison, vous la connaissez déjà. »
« Serait-ce cruel de lui imposer un nouveau chevaucheur de bête ? Peut-être devrions-nous lui laisser plus de temps pour faire son deuil. »
« Vous traitez Qilanxo comme une humaine traumatisée. Elle est bien plus âgée que nous et, à tous égards, son dernier chevaucheur de bête n’était pas le premier avec lequel elle s’était liée. Je pense que le dieu sacré est beaucoup plus résilient que vous ne le croyez. »
Ves partageait cet avis. « Que Qilanxo soit disposée ou non à accepter un nouveau chevaucheur de bête, nous n’avons pas le temps de la laisser digérer sa perte. Elle doit tourner la page et en accepter un nouveau de notre part, même si cela affecte son humeur. »
Il ne pouvait pas s’éterniser sur ce projet. Il leur fallait quelqu’un qui puisse se rapprocher de Qilanxo, afin que les Épéistes flagrants aient davantage l’assurance qu’elle ne se retournerait pas contre eux. Sans chevaucheur de bête, un dieu sacré resterait une bombe à retardement, susceptible de les attaquer à tout moment.
Ils devaient nouer de nouveaux liens avec Qilanxo et l’endoctriner pour qu’elle combatte au nom des Épéistes flagrants.
« Qui sera son chevaucheur de bête ? Un Vandale ou une Épéiste ? »
« Un Vandale, évidemment ! C’est uniquement grâce à nos efforts que nous avons réussi à la capturer vivante et à la rallier à notre cause ! »
« D’après nos études sur les dieux sacrés et leurs élus, le dieu et son chevaucheur doivent avoir des tempéraments assez proches pour que l’association fonctionne au mieux. Plus un dieu sacré est âgé, moins son esprit est malléable et plus il est redoutable. Je déteste le dire, mais beaucoup de nos Vandales n’ont ni le tempérament ni la maturité nécessaires pour faire un bon partenaire à Qilanxo. »
Jusqu’ici, tous les chevaucheurs de bête observés par les Vandales étaient du même sexe que le dieu sacré auquel ils étaient liés. Cela avait forcément une raison, et l’explication la plus répandue parmi les Vandales était que les chevaucheurs de bête et les dieux sacrés ne pouvaient pas être trop différents l’un de l’autre.
« Qu’est-ce que vous racontez ? » s’emporta un autre spécialiste. « Nous avons plein de pilotes de mécha qui ne se laissent pas marcher sur les pieds ! »
« Beaucoup d’Épéistes sont bien plus fortes que nos pilotes de mécha vandales sur le plan mental. D’après le modèle que j’ai élaboré, parmi tous les pilotes de mécha de l’expédition, la commandante Lydia est de loin celle qui conviendrait le mieux. Ses compétences, son tempérament, son aptitude au commandement, son expérience de la vie et bien d’autres qualités font d’elle la partenaire potentielle la plus prometteuse pour Qilanxo. »
Ves intervint. « Il est évident que le choix de son chevaucheur de bête a des implications politiques. Peu importe qui nous choisirons, l’équilibre des pouvoirs en sera forcément modifié. »
« Je ne vois pas où est le problème. Pourquoi ne pas choisir un pilote de mécha vandale et en finir ? Nous ne sommes pas obligés de céder notre butin aux Épéistes. »
La coopération entre les Vandales et les Épéistes était jusque-là restée harmonieuse, mais ils n’avaient capturé qu’un seul dieu sacré. Leur alliance se retrouvait dans une situation délicate. Comment partager quelque chose qui ne pouvait pas être divisé ?
Ou peut-être n’avaient-ils pas besoin de se disputer cette prise, après tout.
« Un mécha n’a pas besoin d’appartenir exclusivement à un seul pilote. C’est la convention, en général, mais il arrive qu’il y ait plus de méchas que de pilotes, fit remarquer Ves. »
Les spécialistes gardèrent tous le silence.
« Est-il seulement possible qu’un dieu sacré soit lié à deux chevaucheurs de bête ? »
« Je ne vois pas pourquoi ce serait impossible. C’est comme piloter un mécha, non ? »
« C’est différent. Un mécha ne pense pas par lui-même. Qilanxo est une bête extraterrestre consciente, capable de penser par elle-même. D’après ce que nous avons observé jusqu’ici, chaque dieu sacré ne choisit qu’une seule personne comme chevaucheur de bête. Ils ont certes choisi d’autres personnes comme élus, mais seulement après la mort de leur ancien chevaucheur ou lorsque celui-ci était devenu trop vieux pour être leur partenaire. »
« Alors, c’est une question de préférence ? »
« Nous n’en savons rien. Il faudra sonder Qilanxo pour savoir si elle accepterait d’être liée à deux chevaucheurs de bête différents. »
Ves approuva d’un signe de tête. « Faisons-en notre objectif. Notre mission ne sera pas terminée tant que nous n’aurons pas réussi à associer Qilanxo à un pilote de mécha vandale et à une pilote de mécha épéiste. »
Ils commencèrent à discuter de tout ce qu’il faudrait faire pour y parvenir. Ni Ves ni les autres spécialistes ne croyaient qu’il suffirait d’installer un pilote de mécha sur le dos de Qilanxo et de lui ordonner de relier leurs esprits.
« Nous devons communiquer avec Qilanxo et l’amener peu à peu à envisager de choisir deux nouveaux élus parmi nos pilotes de mécha. »
« Nous ignorons si un pilote de mécha peut sans danger établir une interface avec l’esprit de cette bête redoutable. Il nous faudra mener de nombreuses expériences de sécurité pour évaluer les risques. »
« Qilanxo serait-elle offensée si nous essayions de la lier à l’un des nains ? Les espèces divines comme les humains autochtones ont des structures cérébrales fortement modifiées. Nous devons observer de près une connexion entre un humain et une bête pour construire un casque ou une machine capable d’imiter les aptitudes des autochtones. »
Leurs nombreuses suggestions finirent par former un plan simple, dans lequel chaque spécialiste étudierait un sujet différent. Les Vandales ignoraient tant de choses sur les dieux sacrés qu’ils ne pouvaient que mener des recherches approfondies avant d’exposer l’esprit d’un pilote de mécha à celui, bien plus redoutable, d’une bête ancienne et puissante.
Ves devait lui aussi s’impliquer. Pour une raison quelconque, il ne pensait pas pouvoir construire un cockpit sur le dos de Qilanxo et faire établir une interface entre le pilote de mécha et le dieu sacré de cette façon. Il lui fallait combiner chair et machine pour permettre à leurs propres pilotes de mécha de se lier à la bête.
Les risques étaient élevés, et la moindre erreur pouvait causer des dommages irréparables aux pilotes de mécha qui espéraient établir une interface avec l’esprit de Qilanxo.
Ves pressentit qu’il allait devoir une fois de plus repousser les limites de ses maigres connaissances en interfaces neuronales, ouvrir une voie dans l’obscurité et espérer atteindre sa destination.
Le défi l’intimidait autant qu’il l’enthousiasmait. Il avait l’impression que c’était cela, être Concepteur de méchas senior. « Aussi difficile qu’il soit de réaliser leurs rêves, ils avancent avec une confiance absolue dans leur réussite. »