Chapitre 821
Ves s’adossa à son siège tout en jouant avec le mécanisme qui lui permettait de dégainer Cadisis de son brassard. La combinaison C22 Earth Ant lui allait bien jusqu’ici, et Ves était satisfait de son confort comme de son niveau de protection. Sur le terrain, aucun Vandal ni aucune Épéiste n’enlevait sa combinaison et son armure de combat, sauf pour prendre une douche ou quelque chose du genre.
Beaucoup dormaient même dans leur combinaison, au cas où ils devraient se réveiller en pleine urgence.
Pourtant, l’encombrement et le poids des combinaisons gênaient les mouvements de tout le monde et ralentissaient le travail. Cela n’avait pas grande importance pour Ves, qui travaillait surtout derrière un terminal, mais bon nombre de techniciens de méchas n’étaient toujours pas habitués à entretenir des méchas avec une combinaison de protection et tout le reste sur le dos.
Ves claqua la langue, déçu. « Ces ratés nous ralentissent. »
Pour ne rien arranger, certains outils et équipements divers se mirent à tomber en panne de façon aléatoire. Un jour, un robot flottant qui transportait une pièce de mécha s’éteignit sans prévenir, et la pièce lui tomba dessus, droit sur une équipe de techniciens.
Après cet incident, Ves et les chefs techniciens révisèrent rapidement les règles de sécurité. Désormais, les robots et les techniciens de méchas se déplaçaient chacun dans des zones délimitées des ateliers.
Ces pannes inexplicables rappelaient à Ves et aux autres que les effets néfastes des vents astraux continuaient d’user leurs machines. Rien ne pouvait empêcher les turbulences de l’espace-temps de perturber leur fonctionnement, surtout lorsqu’elles étaient en activité.
Ves s’inquiétait tout particulièrement pour leurs imprimantes 3D. En ayant déjà reconstruit une de fond en comble, il savait pertinemment à quel point ces appareils dépendaient de composants fragiles et minuscules pour accomplir leurs tâches complexes.
C’était pourquoi il avait ajouté une vérification quotidienne au programme déjà chargé des techniciens de méchas. Ils devaient effectuer un diagnostic détaillé des imprimantes 3D et de certains outils plus sensibles, comme les découpeurs plasma.
Ce serait catastrophique si les découpeurs plasma perdaient leur confinement et déversaient tout leur plasma brûlant sur la combinaison de protection du technicien qui les utilisait ! Aussi résistantes à la chaleur que prétendaient être ces combinaisons, le plasma brûlant, conçu pour découper lentement le blindage des méchas, traverserait leur surface sans le moindre délai !
« C’est comme garder des chats toute la journée ! »
Il y avait trop de travail à faire. Il fallait réparer les méchas, réviser les procédures de sécurité, corriger les erreurs et remettre les idées des techniciens de méchas en place.
Pour ne rien arranger, Ves devait compenser les défaillances de certains chefs techniciens récemment promus. Les Vandales souffraient encore de l’assassinat de plusieurs anciens officiers et chefs.
Certes, cela l’aidait à exercer ses talents de meneur et à mieux commander les hommes et les femmes, mais Ves commençait vite à s’agacer du nombre d’incendies qu’il devait éteindre chaque jour.
En habitué de la délégation, Ves se mit à chercher un moyen de refiler ce travail à quelqu’un d’autre. Il avait mieux à faire de son temps que de régler seul chaque petit problème. Il se tourna vers la seule conceptrice de méchas qui n’avait pas de responsabilités précises.
« Ketis. »
« Oui, Ves ? » La jeune femme se tourna vers lui, l’air perplexe.
« Je crois qu’il est temps que tu apprennes à superviser les techniciens de méchas. »
« Euh… non merci. Je préfère les laisser faire à leur guise. »
« Tu ne seras pas une vraie conceptrice de méchas tant que tu ne prendras pas en main ton propre atelier. Allez, Ketis, c’est pour ton bien. Tu as assez de bases théoriques pour régler la grande majorité des problèmes qui surviennent dans les ateliers. Ce sera une expérience enrichissante. Quand tu retourneras auprès des Épéistes, tu pourras prendre en charge certaines des fonctions de Mayra à sa place.
N’est-ce pas ce que tu as toujours voulu ? »
À force de persuasion, Ves convainquit son élève de reprendre une partie de ses tâches de supervision de l’atelier.
Il était plutôt inapproprié qu’une conceptrice de méchas des Épéistes s’implique autant dans le fonctionnement d’un atelier vandale, mais personne ne se soucia assez de la question pour y mettre un terme. Grâce à ses nombreuses contributions, Ves jouissait du respect et de la crainte des soldats du rang.
Les Vandales savaient qu’il avait proposé le plan audacieux consistant à surcharger les générateurs d’énergie et à les larguer sur le dieu sacré qui les avait envahis. Ce plan leur avait coûté cher à bien des égards, mais il valait mieux que les solutions de rechange et leur avait évité d’essuyer davantage de pertes.
Ses premières expériences lui avaient aussi valu une bonne dose de crainte. En fait, les pilotes de méchas profitaient d’un répit temporaire : les nains captifs qu’on exploitait d’ordinaire dans le Mélangeur mental reposaient tous dans l’estomac de Pairixan, qui était mort.
La Capitaine Byrd avait déjà envoyé des éclaireurs capturer d’autres chefs et guerriers nains dans les tribus voisines, mais il fallait du temps pour remplir à nouveau les cellules du Mélangeur mental et reprendre les séances d’entraînement à la résilience mentale.
Quoi qu’il en soit, toutes ces contributions rendaient Ves presque intouchable. En l’absence d’un concepteur de méchas plus haut gradé, comme un compagnon ou le professeur Velten en personne, personne ne savait vraiment quelle autorité Ves détenait.
La Capitaine Byrd était peut-être la seule à pouvoir le tenir en bride, mais elle croulait sous le travail et ne prêtait guère attention à ce qui n’avait pas un caractère urgent.
Les techniciens de méchas vandales commencèrent donc à s’habituer à recevoir leurs ordres d’une Épéiste.
Heureusement, les techniciens affectés à l’expédition au sol n’avaient pas déjà une mauvaise opinion de Ketis. Contrairement à ceux qui travaillaient à bord du Bouclier d’Hispania, les équipes au sol ne l’avaient pas entendue tenir des propos désobligeants à l’égard des techniciens de méchas. Elle partait donc pour ainsi dire d’une page blanche.
Les Vandales avaient tous appris que les Épéistes recouraient largement aux esclaves, mais ils étaient devenus extrêmement doués pour ne pas voir ce qui ne les concernait pas directement. Ce n’était pas comme si leurs propres mains étaient parfaitement propres.
Pendant les jours qui suivirent, Ves lui montra les ficelles du métier. Malgré l’incertitude entourant son autorité réelle, sa présence à ses côtés faisait passer un message clair : Ketis prolongeait sa propre autorité considérable.
Cela facilita grandement les choses au début, même si, pour une raison ou une autre, de nombreux techniciens continuaient de résister à ses consignes.
Ketis fronça les sourcils en voyant les équipes reprendre leurs vieilles habitudes, alors qu’elle venait de leur demander de faire autrement. Comme si elle n’existait pas !
« Qu’est-ce que je fais quand les hommes ne m’écoutent pas ? »
« Tu leur donnes un bon coup de pied aux fesses », répondit Ves sans remords. « Ce n’est pas la bonne façon de diriger. Si ce sont tes propres employés, tu dois gagner leur confiance et leur respect. Mais ce n’est pas toujours possible.
Parfois, tu te retrouves à devoir prendre en main une équipe de techniciens de méchas que tu ne connais pas et qui ne te respectent pas. Dans ce cas, il faut savoir s’imposer physiquement. »
Cette situation disait quelque chose à Ketis. Elle commença à sourire. « Jusqu’où est-ce que je peux aller avec eux ? »
Ves remarqua qu’elle avait mal compris. « Il ne s’agit pas de leur faire mal, ni de les punir. Rien de bon ne sortira du fait d’envoyer les techniciens à l’infirmerie. Le but, c’est de leur faire comprendre que c’est toi le chef de l’atelier. C’est une lutte pour la domination. Ils seront bien plus enclins à suivre tes indications s’ils craignent les conséquences de s’attirer tes foudres. »
« Donc, je dois leur faire peur en les maltraitant ? »
« Ce n’est pas de la maltraitance. C’est du leadership. »
« Il y a une différence ? »
« Parfois, non », admit Ves. « S’imposer par l’intimidation est une solution à court terme, quand le temps presse et que tu n’as rien de mieux à ta disposition. Le vrai défi, c’est de passer à une forme de leadership plus fiable. Tu ne peux pas continuer à intimider les techniciens de méchas et espérer qu’ils travaillent avec acharnement et passion. »
« Alors, je dois leur plaire ? » Elle fronça les sourcils. « Je ne vois pas comment faire quand ils me prennent pour une brute. »
Ves esquissa un sourire en coin. « Le syndrome de Stockholm, ça te dit quelque chose ? La mentalité des gens peut être remarquablement malléable si tu exerces la bonne pression sur eux. L’astuce, c’est de mêler gentillesse et sévérité pour les conditionner à suivre tes ordres sans discuter. Quand ils ne remettent plus en question ce que tu leur demandes, c’est que tu as réussi à en faire tes larbins. »
À force de travail et d’efforts constants, Ves avait depuis longtemps atteint ce stade chez les Vandales. Ketis avait encore un long chemin à parcourir, mais en suivant ses progrès, Ves pourrait lui-même apprendre quelques petites choses sur l’art de diriger.
Observer des personnes comme la Capitaine Orfan, la Capitaine Byrd et le major Verle exercer leur autorité avait continué d’enrichir sa compréhension de cette compétence essentielle.
Suivre l’évolution de son élève dans ce domaine lui permettait de confirmer certaines de ses théories et d’affiner sa méthode pour l’avenir.
Une fois ses instructions terminées, il poussa Ketis à passer à l’action. Elle s’avança d’un pas menaçant vers les techniciens de méchas qui traînaient les pieds. Dans son lourde armure de combat, elle avait une allure intimidante et dominait légèrement les techniciens, qui portaient pour la plupart des combinaisons de protection.
« Bon, bande de fainéants ! Puisque vous êtes tellement bouchés que vous pensez en savoir plus que moi, votre grande tante Ketis va vous donner une leçon ! RAMENEZ-VOUS, BANDE DE RATÉS ! »
Dans les dix minutes qui suivirent, elle rabroua les techniciens de méchas jusqu’à ce qu’ils reconnaissent sa domination. Le chef technicien qui tenta d’intervenir se fit plaquer au sol par Ketis, imprimant aussitôt cette image dans la mémoire de toutes les personnes présentes.
Elle ne toléra plus la moindre absurdité de la part des chefs techniciens inefficaces !
Parfois, c’était celui qui avait le plus gros poing qui avait le dernier mot. Les Épéistes avaient déjà gravé cette règle dans leurs os, mais les Vandales n’étaient pas encore tout à fait habitués à cette façon brutale d’affirmer son autorité.
La présence de Ves sur le côté découragea toute tentative de faire appel à une autorité supérieure pour mettre fin à ces brimades. Son approbation implicite et la permission qu’il donnait à Ketis d’agir à sa guise constituaient déjà un message silencieux. Et puis, elle ne leur demandait pas grand-chose.
Ketis ne laissa pas son pouvoir sur les techniciens de méchas lui monter à la tête. Elle garda le sens des priorités et se concentra sur la correction des erreurs et sur l’obligation de faire leur travail correctement, plutôt que d’abuser de son autorité pour de mesquines luttes de pouvoir.
Après quelques jours à la guider, Ves fut rassuré : Ketis savait pousser les techniciens de méchas à agir, au point qu’il estima que sa présence n’était plus nécessaire.
« Je suis très fier de toi, Ketis », félicita-t-il sans détour son élève. « Tes méthodes d’Épéiste ne sont peut-être pas très adaptées, mais tu les as suffisamment tempérées pour que les hommes ne te détestent pas trop. »
Elle adressa un sourire méprisant aux techniciens de méchas. « Ils ne sont pas si différents de nos esclaves, chez les Épéistes. Ce sont tous des moutons. Ceux-là ont juste oublié qu’ils en étaient et avaient besoin qu’on le leur rappelle fermement. »
Ves n’était pas tout à fait sûr qu’il soit sain de voir les techniciens de méchas sous cet angle.
« Diriger les techniciens de méchas ne consiste pas seulement à veiller à ce qu’ils suivent tes consignes. Le vrai leadership va au-delà et cherche à les motiver pour qu’ils travaillent davantage de leur propre chef. Un véritable meneur sait révéler leur potentiel latent et améliorer leurs performances au-delà de la normale. »
« Comme la commandante Lydia ? »
« C’est un très bon exemple », répondit Ves avec un sourire. « Pense à la façon dont la commandante Lydia a bâti une puissante bande de pirates à partir de rien, en quelques décennies. Elle n’a pas atteint ce stade en terrorisant simplement ses Épéistes. Tu crois que tu pourrais devenir la prochaine commandante Lydia ? »
Ketis parut incertaine. Il fallait beaucoup d’aplomb pour prendre la relève d’une commandante pirate légendaire !
« Tu peux y arriver, Ketis. Tu es destinée à de grandes choses. Je crois en toi. »
Elle finit par esquisser un sourire soulagé. « Merci. »