Chapitre 810
Les infirmeries des Vandales comme des Épéistes débordèrent bientôt de blessés. Les corps de dizaines de soldats, de pirates et d’esclaves furent entassés provisoirement dans un conteneur frigorifique.
Dans le camp chaotique, chargé de poussière, de lourds transports acheminèrent plusieurs méchas cabossés et déformés jusqu’aux ateliers préfabriqués.
La vie devait continuer !
La mission, elle, ne changeait pas. Aussi terribles qu’eussent été les événements de la veille pour les forces terrestres, les survivants devaient serrer les dents et faire de leur mieux pour reprendre leurs tâches.
Après le premier rapport de situation, la flotte ne leur transmit guère de nouvelles. En orbite, les Épéistes flagrants n’en savaient pas davantage que leurs camarades au sol.
À part comprendre que le Starlight Megalodon avait probablement lancé la torpille en réaction aux bombardements orbitaux indiscriminés, ils ne purent rien déterminer de plus. La concentration dense des vents astraux rendait toute observation depuis l’orbite impossible.
Ves suspendit ses expériences pour superviser lui-même les réparations. Aucun des autres concepteurs de méchas ne pouvait établir, pour chaque mécha endommagé, un plan de réparation qui gaspillerait le moins de ressources possible.
Il avait déjà fait cela maintes fois. Une demi-heure tout au plus lui suffisait pour examiner l’état de chaque mécha endommagé et indiquer quelles pièces remplacer et lesquelles restaurer.
Avec leurs réserves de ressources limitées, les Vandales ne pouvaient pas se permettre de remplacer toutes les pièces cassées qui restaient réparables.
La plupart des dégâts se résumaient en fait à des plaques de blindage cabossées et à des pièces déformées. Beaucoup de méchas avaient perdu leur champ antigravitationnel après avoir été affectés par la proximité de l’impact d’une météorite. Leur chute n’en fut que plus violente, au grand désespoir des techniciens de méchas.
« Ce serait du gâchis de remplacer ces plaques de blindage par des neuves. Remettez-les en forme à coups de marteau ! »
Les plaques de blindage des méchas étaient faites d’alliages très avancés, impossibles à recycler facilement avec l’équipement de terrain. Seuls leurs vaisseaux logistiques en orbite pouvaient ramener les plaques endommagées à leurs matériaux de base. Il leur faudrait ensuite plusieurs heures pour fabriquer une plaque entièrement neuve à partir des matériaux récupérés.
Si les Vandales faisaient appel aux capacités impressionnantes de leurs vaisseaux logistiques, les méchas endommagés pourraient facilement retrouver toute leur puissance.
Mais cela demandait bien trop de temps et d’efforts. Les méchas endommagés n’avaient pas besoin d’être restaurés à la perfection. Ves se contentait de faire redresser les bosses et les déformations. Même si les pliages et dépliages fragilisaient la structure des plaques de blindage, les Vandales ne pouvaient vraiment pas se permettre de s’attarder trop longtemps au même endroit.
Ils devaient encore avancer !
Ves donna donc la priorité à la réparation des composants internes plutôt qu’aux plaques de blindage : restaurer les premiers rendait directement au mécha ses capacités de combat, tandis que les secondes ne faisaient qu’accroître son niveau de protection.
« Espérons que l’Ancienne Cité de Samar ne fasse pas de folie pendant ce temps. »
La catastrophe avait détruit la moitié des remparts et même abattu certaines structures métalliques résistantes des quartiers extérieurs. Des milliers de membres du Peuple béni avaient perdu la vie, et des dizaines de milliers d’autres avaient été blessés à des degrés divers.
Les Épéistes flagrants y virent une occasion. Leur technologie médicale était largement supérieure. Lorsqu’ils proposèrent leur aide pour soigner les blessés, les fanatiques obsédés par la technologie firent enfin preuve d’un peu de lucidité.
Collectionner des babioles technologiques, c’était bien beau, mais sauver la vie de leurs citoyens comptait davantage !
Cependant, une nouvelle menace commença à se dessiner du côté de la ville.
« Les dieux sacrés les plus belliqueux de Samar sont furieux, lui apprit Ketis tandis qu’il achevait le plan de réparation du dernier mécha dont il avait la charge. Les exobêtes se soucient moins de leurs sujets blessés. Le Peuple béni les sert. Si un certain nombre d’entre eux meurent, elles n’ont qu’à attendre quelques décennies pour que leur population se reconstitue. »
« Alors, qu’est-ce qui les met en colère ? » demanda Ves.
« Les bombardements orbitaux. Les dieux sacrés ne croient pas à une coïncidence : ils en ont été victimes peu après notre arrivée, alors que nous cherchions à commercer avec leur ville. Nos deux arrivées ont eu lieu en même temps, si bien qu’ils ne peuvent s’empêcher de faire le lien entre nous et les rochers qui ont failli pulvériser leur domaine. »
Ves grimaça. « Nous n’y sommes pour rien. Notre camp a lui aussi subi les bombardements ! »
« Toi, tu le sais, moi aussi, et tous les Vandales et les Épéistes le savent. Mais pour les autochtones, tout ce qui est étranger et vient d’au-delà de la voûte des dieux est forcément lié. »
« Qu’est-ce qu’ils mijotent, en ce moment ? »
« Les dieux sacrés sont divisés. La faction belliqueuse essaie de rallier des partisans à l’idée d’une attaque. Ils veulent prendre l’initiative et assaillir notre camp ! »
Ves s’immobilisa. Une attaque serait catastrophique pour eux, et ce pour plusieurs raisons ! « Combien Samar compte-t-elle de dieux sacrés ? »
« Douze ! Et ce n’est pas tout. Leurs dieux sacrés sont plus vieux et mieux nourris. Les environs de Samar sont moins arides que les terres désolées autour de Mulak. Si l’un des dieux sacrés veut se régaler, il peut sortir de la ville et rattraper lentement un troupeau d’animaux. C’est aussi pour cela que les dieux sacrés sont furieux.
Les météorites ont probablement anéanti une bonne partie des troupeaux sauvages ! »
Ves imagina ce qui arriverait si douze dieux sacrés attaquaient le camp en même temps. La ville n’en était pas très éloignée. Selon leur vitesse de déplacement, les dieux sacrés pourraient atteindre le camp en moins d’une demi-journée.
Ce ne serait pas assez pour évacuer le camp, surtout avec quelque quatre-vingts méchas endommagés qui ralentissaient les Vandales et les Épéistes !
À moins que les forces terrestres n’abandonnent résolument les quatre-vingts méchas ainsi qu’au moins la moitié de leurs provisions, elles n’auraient d’autre choix que de tenir bon et de repousser les dieux sacrés.
Si le chef des dieux sacrés était aussi puissant que Hokaz, de nouvelles pertes seraient inévitables !
Malgré tout, Ves avait assez confiance dans la puissance de feu de leurs méchas encore opérationnels pour abattre les dieux sacrés à distance. La seule chose qui l’inquiétait, c’était de savoir s’ils pourraient les tuer ou les effrayer assez longtemps pour épargner à leur camp le courroux des dieux.
Mais tout cela ne dépendait pas de lui. Cette fois, il ne participait pas aux négociations, car la ville n’utilisait aucun mécha. En fait, aucune des usines en ruine qui occupaient une grande partie du territoire de la ville n’était une usine de méchas.
Comme à Mulak, les habitants de Samar dépendaient tous de leurs dieux sacrés pour se protéger.
« Je ne m’inquiéterais pas trop pour les dieux sacrés, tout de même. » Ketis sourit à Ves. « Puisqu’on sait qu’ils pourraient venir, on a préparé quelques pièges pour ces bêtes. Aucun autochtone ne peut nous égaler dans l’art de la guerre. »
« Tu as raison. » Ves se calma un peu. « Les dieux sacrés sont extrêmement redoutables au combat, mais il est trop facile de contourner leurs points forts et d’exploiter leurs faiblesses. »
Pour l’instant, Ves se remit au travail. Après avoir réparti les réparations, il laissa les techniciens de méchas s’occuper du reste et retourna à son laboratoire pour achever ses expériences.
Alors qu’un affrontement contre les dieux sacrés se profilait à l’horizon, il devenait plus important que jamais de protéger leurs méchas de l’influence mentale de leurs cavaliers bestiaux !
Tout pouvait arriver au combat. Si les cavaliers bestiaux découvraient que leurs pouvoirs mentaux pouvaient perturber le fonctionnement d’un mécha, les Épéistes flagrants ne pourraient plus déployer leurs méchas de mêlée !
Depuis le débarquement des forces terrestres, les pilotes de méchas de mêlée vivaient généralement un véritable calvaire. La plupart du temps, les méchas de tir à distance tenaient le haut de l’affiche, reléguant les méchas de mêlée au rôle d’escorte.
Leur situation délicate sur cette planète suscitait beaucoup de mécontentement. Ils se plaignaient souvent d’avoir à se mêler aux autochtones, et la Capitaine Orfan plus que tous les autres.
À ses yeux, tenter de commercer avec les villes antiques ne faisait que détourner leur attention de leur mission !
Ils auraient simplement dû continuer leur route vers le Starlight Megalodon !
Bien sûr, elle faisait commodément abstraction du déficit de leur budget énergétique. Sans assez d’énergie pour propulser leurs méchas et leurs transports, ils n’auraient même pas pu parcourir la moitié du trajet.
Quelques jours passèrent, pendant lesquels les Vandales et les Épéistes firent tout leur possible pour réparer leurs méchas endommagés et leur rendre leurs capacités. Ves s’investit à corps perdu dans ses expériences et privilégia la vitesse au détriment de la sécurité.
Il s’attira même les reproches de la Capitaine Byrd, car ses expériences téméraires envoyaient de plus en plus de pilotes de méchas à l’infirmerie, en proie à d’affreux maux de tête.
Il lui répondit simplement : « Maintenant que nous réparons tous ces méchas endommagés, beaucoup de nos pilotes sont privés de mécha. Comme ils n’ont rien à faire pour l’instant, autant qu’ils se rendent utiles dans mon laboratoire. »
Elle ne put rien répliquer à cet argument.
Son rythme de recherche effréné poussait de nombreux pilotes de méchas à le maudire dans son dos, mais ses progrès s’accéléraient tout autant. À mesure que les pilotes ressortaient du centre d’essai sur des brancards, les mains crispées sur la tête, Ves se rapprochait d’une configuration efficace pour les interfaces neuronales.
En quelques jours, Ves parvint à faire passer l’influence des connexions étrangères de cinquante à quatre-vingts pour cent de réduction. Mais ses progrès rapides s’arrêtèrent là. Il avait déjà épuisé toutes ses astuces.
Pour avancer davantage, il devait apporter des changements plus radicaux à l’interface neuronale.
C’était risqué. Ves ne comprenait pas entièrement la construction d’une interface neuronale. Il pouvait en modifier les éléments de base, mais pousser plus loin augmentait considérablement les risques.
Il devait trancher. Devait-il rendre ses expériences plus dangereuses et tenter de trouver une solution plus parfaite, ou s’arrêter là et se contenter du résultat obtenu ?
À présent, une réduction de quatre-vingts pour cent de l’intensité des connexions étrangères permettait aux pilotes de méchas de résister à toute influence étrangère et de la repousser. Ils avaient encore assez de force pour garder le contrôle de leurs méchas et protéger leur esprit des attaques extérieures, mais ils ne pouvaient pas rester sur leurs gardes bien longtemps.
Ce n’était qu’une solution partielle, mais elle donnait au moins une chance aux pilotes de méchas.
Ves observa un chef nain capturé tendre la main vers le mécha d’essai camouflé en mécha de divinité mineure. Cette fois, Ves avait désactivé tous les dispositifs de sécurité. Le mécha était pleinement fonctionnel et se déplaçait avec autant de vitesse et de puissance qu’une véritable divinité mineure.
Il pouvait même détruire tout le centre d’essai s’il échappait à tout contrôle !
Bien entendu, Ves avait aussi intégré un dispositif d’arrêt d’urgence au mécha d’essai. Ce n’était de toute façon pas un vrai mécha ; il ne se sentait donc pas coupable d’ajouter cette fonction à la machine d’essai.
Le chef nain se mit à exercer sa magie. Après des centaines de répétitions, Ves avait, sans le vouloir, dressé les nains capturés comme les chiens de Pavlov. Chaque fois qu’ils utilisaient leurs facultés d’interfaçage à distance, ils recevaient un copieux paquet nutritif !
Pour une raison ou une autre, les nains adoraient le contenu de ces paquets nutritifs ! Les parfums fruités avaient leur préférence.
Ves s’amusa de voir à quel point il était facile de manipuler ces nains. Il avait dû les rouer de coups à maintes reprises avant qu’ils ne deviennent assez dociles pour coopérer à ses expériences. Il n’avait toujours pas réussi à leur apprendre à se servir des toilettes, mais il ne pouvait pas tout avoir.
« Ah ! Ça fait mal ! J’ai la tête qui va exploser ! » cria le pilote d’essai par le canal de communication. « Pourquoi l’expérience ne s’arrête pas ?! J’ai appuyé sur le bouton ! J’ai appuyé sur ce putain de bouton ! »
« Tiens bon, pilote, répondit Ves. Cette expérience doit durer au moins dix minutes d’affilée, mais vous autres, pilotes d’essai, l’arrêtez toujours au bout de la première minute. C’est pour ça que j’ai désactivé le bouton d’arrêt d’urgence ! Il te reste neuf minutes, alors arrête de faire ta chochotte et tiens le coup ! »
« AAAAAH ! Espèce de salaud sans cœur ! »