Chapitre 806
La nouvelle mission que les officiers supérieurs confièrent à Ves lui pesait énormément. Il devait non seulement superviser les pannes périodiques causées par les caprices des vents astraux, mais aussi aborder un sujet tabou.
Ketis ne comprenait pas vraiment son dilemme. « Où est le problème ? Je sais que toucher aux interfaces neuronales est dangereux, et tout ça, mais c’est pour une bonne cause, non ? En plus, nous sommes si loin de la toute-puissante Association du Commerce des Méchas qu’elle ne tiquera pas pour si peu. Pourquoi tiens-tu encore à respecter ses règles ? »
« Ce n’est pas aussi simple que ça. » Ves grimaça, assis devant un terminal dans l’atelier mobile. Le projecteur affichait alors le schéma de conception d’une interface neuronale standard. « Tout ce que nous ferons ici sera consigné. Quand les Vandales flagrants regagneront enfin l’espace civilisé, ils transmettront les dossiers au Mech Corps, ce qui signifie que la République Lumineuse sera au courant.
Et si la République Lumineuse est au courant, l’Association du Commerce des Méchas ne tardera sûrement pas à l’apprendre. »
Tout le monde croyait que les Deux Grands plaçaient des espions dans chaque gouvernement et chaque grand corps de mercenaires. L’Association du Commerce des Méchas, en particulier, aimait se charger du maintien de l’ordre intérieur dans l’espace humain. Tandis que la CFA s’occupait généralement des affaires au-delà des frontières, l’Association surveillait toutes les organisations qui déployaient des méchas.
Selon les rumeurs, seuls les États suprêmes de première catégorie disposaient d’une puissance suffisante pour tenir tête à ces espions. Certains allaient même jusqu’à imaginer une guerre de l’ombre entre les Deux Grands et ces États suprêmes !
Bien sûr, ici, aux confins de la galaxie, aucun des États qui s’étaient établis dans cette vaste région n’avait les moyens de résister à une infiltration aussi sophistiquée. Les Deux Grands n’étaient pas les seuls à étendre parfois leurs tentacules jusqu’aux confins : d’autres organisations transgalactiques puissantes le faisaient aussi.
Malheureusement, Ketis n’avait jamais été témoin de la puissance de ces organisations en personne. Pour elle, l’Association du Commerce des Méchas et la CFA avaient toujours été des entités lointaines et silencieuses.
« Je ne vois toujours pas où est le problème. Ils n’ont jamais eu affaire à ces nains manipulateurs d’esprits capables de détourner la connexion entre l’homme et la machine. Si tu ne fais rien, tous les indigènes pourront neutraliser nos méchas dès qu’ils découvriront de quoi ils sont capables ! »
C’était l’aspect le plus effrayant des indigènes. Les modifications génétiques appliquées au Peuple maudit avaient transformé leurs cerveaux au point de les rendre méconnaissables, mais le Peuple béni n’avait pas échappé à certaines de ces transformations.
Le Peuple béni comme le Peuple maudit pouvaient relier leur esprit à celui des espèces divines !
Comment le Peuple béni aurait-il pu s’entendre avec les dieux sacrés, sinon ? Lors des duels contre Hokaz et Naevudis, de nombreux capteurs avaient enregistré la connexion entre les dieux sacrés et leurs élus, entre l’homme et la bête.
Les relevés des capteurs ne mentaient pas ! Le Peuple béni avait subi les mêmes modifications de la structure cérébrale, qui lui permettaient de se connecter à une bête sans lien physique, tout comme leurs cousins nains, plus primitifs !
Dès qu’ils parviendraient à mettre la main sur le corps d’un membre du Peuple béni, les exobiologistes pourraient confirmer ce que l’analyse de son ADN laissait déjà présager.
D’après le docteur Tillman, l’ADN du Peuple béni était peut-être plus pur que celui du Peuple maudit, mais il ne constituait pas exactement un groupe témoin. En réalité, il s’agissait d’un second groupe expérimental, destiné à tester sa capacité d’adaptation à la planète avec des modifications moins extrêmes.
C’était comme mettre deux espèces différentes de scarabées dans un bocal et les forcer à se battre ! Sauf que cette fois, les scarabées étaient des variantes de la race humaine et que le bocal était une Super-Terre géante !
Une expérience menée à l’échelle planétaire pendant plusieurs millénaires !
Tout cela soulevait une question : qui, parmi les survivants du cuirassé écrasé, avait fini par prendre les commandes ? Les officiers ? Les hommes du rang ? Les exobiologistes ? Des espions du Pacte des Cinq Parchemins ?
Personne ne le savait ! Pas même Ves ! Tout ce qu’il apprenait sur cette planète maudite l’éloignait toujours davantage, lui et le reste des Épéistes flagrants.
Personne n’aimait être traité comme un sujet d’expérience !
Quoi qu’il en soit, Ves ne mit pas longtemps à trouver une solution au problème. L’interface neuronale intégrait déjà plusieurs couches de vérifications et de filtres destinés à empêcher toute intrusion.
En fait, ils auraient dû bloquer l’intrusion du chef nain !
Sa première tâche consistait à découvrir pourquoi ces filtres avaient failli.
Pourtant, il se heurta immédiatement à un mur lorsqu’il tenta d’enquêter. L’esprit du chef nain avait réussi, d’une manière ou d’une autre, à contourner les filtres et à s’insérer directement au milieu des flux de données.
C’était comme sauter par-dessus les remparts d’une ville au lieu d’essayer de défoncer ses défenses. Cette dernière méthode aurait forcé l’interface neuronale à déclencher ses mécanismes de défense, tandis que la première l’empêchait de donner l’alarme.
Plus Ves étudiait les méthodes employées par le chef nain pour s’introduire dans le système, plus ce qu’il découvrait l’effrayait.
« Qu’est-ce qui ne va pas, Ves ? » demanda Ketis.
Elle n’y connaissait rien aux interfaces neuronales, mais pouvait tout de même l’aider à étudier les conséquences de la perte de contrôle d’un mécha.
« Celui qui a conçu ces sauvages est un génie. » Il chuchota, partagé entre la terreur et l’admiration. « Un génie complètement fou. Si tous les potentats sauvages sont capables de se connecter ainsi à un mécha ou à une bête, alors ils sont des pilotes de mécha nés ! Tu ne vois pas ? »
« Quoi ? Mais ce ne sont que des sauvages stupides ! »
« Ce n’est pas la question. Celui qui a réussi à concevoir ces nains pourrait tout aussi bien appliquer les mêmes modifications à d’autres branches de l’humanité. En fait, je pense que le Peuple béni pourrait être la deuxième itération d’une expérience visant à concevoir le pilote de mécha parfait ! Si j’interprète correctement ces données, les capacités mentales de ce chef nain égalent celles d’un pilote de mécha doté d’une aptitude génétique de catégorie A ! »
« C’est impossible ! » s’exclama Ketis. « Ces nains puants et crasseux sont censés être une espèce d’esclaves, non ? Comment pourraient-ils être de meilleurs pilotes de mécha que nous ?! »
Ves ne disposait que d’un seul exemple, mais lorsqu’il extrapolait ses conclusions à l’ensemble de la population naine, les chiffres lui donnaient le vertige. Combien de potentats exceptionnellement doués étaient nés parmi les nains ?
Le groupe auquel les Épéistes flagrants s’étaient heurtés plus tôt ne comptait qu’une petite tribu de quelques centaines de nains !
Et les tribus plus puissantes ? Celles qui avaient réussi à domestiquer un dieu sauvage ?
Des milliers de potentats nains dotés d’une aptitude génétique de catégorie A erraient peut-être en ce moment même à la surface d’Aeon Corona VII !
« Et ce ne sont que les nains. Je parie que le Peuple béni compte lui aussi des potentats aussi doués ! Toute cette planète est un terrain de reproduction pour pilotes de mécha d’élite ! »
Ketis avait encore du mal à suivre son raisonnement. « Ça n’a aucun sens. Ces indigènes descendent de gens qui servaient autrefois la CFA. Quel rapport entre une bande de fanatiques des vaisseaux spatiaux et les méchas ? »
« Rien de mécanique ne fonctionne sur cette planète, sauf dans des circonstances particulières. N’est-ce pas toi qui as avancé cette théorie ? » fit remarquer Ves. « Ils ont peut-être conçu leur descendance et les dieux sauvages pour remplacer les pilotes de mécha et les méchas. J’ignore dans quel but, mais ceux qui en sont responsables poursuivent clairement un dessein plus vaste ! »
En tant que concepteur de méchas, Ves était particulièrement sensible aux démarches guidées par un dessein précis. De nombreuses professions recouraient à la méthode qu’il appliquait dans son processus de conception, car elle pouvait s’appliquer à toute forme de création !
Pour créer quelque chose, on pouvait soit se laisser guider par ses envies, soit se fixer un objectif précis et tenter de l’atteindre ! Ves sentait à présent que les exobiologistes et les généticiens qui avaient manipulé les gènes de tous les organismes vivants de la planète poursuivaient un but précis.
Ils n’avaient pas agi au hasard !
« Je pense toujours qu’on devrait essayer d’apprivoiser nos propres dieux sauvages », grommela Ketis. « Si c’est si important, pourquoi ne pas essayer nous-mêmes ? »
En fait, de nombreux pilotes de mécha avaient fait cette proposition. Malgré les risques liés à une connexion avec une créature extraterrestre vivante, beaucoup s’étaient enthousiasmés à l’idée de chevaucher une bête majestueuse.
Malheureusement, ni la commandante Lydia ni le Capitaine Byrd ne prêtèrent la moindre attention à ces idées fantaisistes. Leur force résidait dans les méchas. Elles étaient convaincues de pouvoir mener la mission à bien et quitter la planète avant que leurs méchas et leurs transports ne tombent tous en panne.
Le chef Dakkon avait même simulé leur rythme de pannes et estimé qu’il leur faudrait environ deux années standard pour perdre la majeure partie de leurs méchas.
Quoi qu’il en soit, Ves rédigea rapidement un rapport sur ses découvertes et le transmit à Mayra, au docteur Tillman et au Capitaine Byrd. Pour l’heure, son travail ne consistait pas à découvrir la vérité sur la planète, mais à renforcer les défenses de leurs méchas contre les intrusions mentales des indigènes.
Ves réfléchit à la marche à suivre. Il pouvait modifier les filtres en ajustant leur logiciel, mais cela ne servirait pas à grand-chose. Le chef nain avait déjà démontré qu’il pouvait sauter par-dessus les remparts. Peu importait la sophistication ou la robustesse de ces murs : tant que les indigènes sautaient assez haut, ils pouvaient continuer à ignorer les filtres.
« Il va donc me falloir trouver une solution matérielle. »
Cependant, Ves se heurta à d’autres difficultés. Il ignorait les mécanismes derrière la capacité du chef nain à se connecter à distance à un mécha ou à un dieu sauvage.
Après une heure passée à se creuser la tête sans résultat devant le schéma d’une interface neuronale quelconque, Ves comprit qu’il était complètement dépassé ! Il ne possédait pas les bases théoriques nécessaires pour modifier le matériel d’une interface neuronale afin de mieux la protéger contre une connexion à distance.
Ves en conclut qu’il ne pourrait pas résoudre ce problème par la conception !
Il existait cependant une autre façon de s’y attaquer, qui ne nécessitait pas forcément de solides connaissances dans les domaines complexes des interfaces neuronales et de la neurologie.
« Je peux expérimenter par tâtonnements ! »
Les chercheurs qui repoussaient les frontières de la science ne savaient pas nécessairement exactement ce qu’ils faisaient. Cela ne les empêchait pourtant pas de poursuivre leurs recherches. À force d’essais et d’erreurs, ils établissaient des règles et confirmaient ou réfutaient leurs hypothèses.
En général, les concepteurs de méchas comme Ves préféraient s’appuyer sur les connaissances existantes pour concevoir leurs méchas, mais ils n’hésitaient pas à mener leurs propres recherches, surtout lorsqu’elles concernaient les principes fondamentaux de leur conception.
Comme ils s’aventuraient en terrain inconnu, ils ne savaient souvent pas quel chemin les conduirait à une impasse.
C’était pour cette raison que les concepteurs de méchas compagnons et seniors réalisaient tant d’expériences. À force d’essais et d’erreurs, ils apprenaient quels chemins étaient sans danger et lesquels menaient à une impasse ou à un gouffre sans fond.
Ves conclut qu’il devait aborder le problème de la même façon pour compenser son manque de bases théoriques.
Il présenta son projet de recherche au Capitaine Byrd, qui le parcourut d’un air légèrement déconcerté.
« Si je comprends bien votre proposition, vous voulez que nous kidnappions des chefs nains ou d’autres indigènes dotés d’une aptitude génétique élevée, pour que vous puissiez mener des expériences sur eux de leur vivant ? Vous vous rendez compte à quel point cela semble contraire à l’éthique ? »
Ves eut un rire gêné. « Ce n’est pas aussi horrible que vous le pensez. Je ne vais pas ouvrir ces chefs nains ou quoi que ce soit du genre. Écoutez, vous m’avez demandé de trouver un moyen de protéger nos méchas contre leurs pouvoirs occultes. Je m’y connais un peu en interfaces neuronales, mais ce n’est pas ma spécialité, et je suis à peu près le concepteur de méchas le plus calé dans ce domaine.
La seule façon de résoudre ce problème, c’est donc de créer de nombreuses variantes de l’interface neuronale standard et de laisser les potentats nains s’en donner à cœur joie avec. Il finira bien par y en avoir une qui tiendra le coup. »
C’était une façon plutôt idiote de trouver une solution, mais Ves était à court d’idées.
Le Capitaine Byrd ne semblait guère enthousiaste à l’idée de kidnapper les nains pour en faire des cobayes, mais Ves ne lui laissait pas d’autre choix.
Soit ils le faisaient, soit ils devaient se résigner à laisser leurs méchas vulnérables au piratage mental !
« Très bien », grommela-t-elle, les yeux fatigués. Diriger cette expédition lui avait épuisé l’esprit. « Je vous trouverai vos prisonniers nains. »
« Vous ne le regretterez pas, madame ! » Ves sourit. « Les cobayes seront entre de bonnes mains, ne vous inquiétez pas. C’est pour une bonne cause. »