Chapitre 804
« Quand vous avez étudié l’ADN des Dieux Sauvages, vous avez affirmé que leurs gènes avaient eux aussi subi d’importantes modifications. »
« C’est exact. Les gènes implantés dans l’ADN de ces sauvages sont en grande partie constitués de ces éléments modifiés. On peut dire que les sauvages et les Dieux Sauvages ont reçu le même ensemble de traitements génétiques. »
Le docteur Tillman s’étendit encore un peu sur les gènes, mais presque personne ne comprit où elle voulait en venir. En voyant son auditoire décrocher, elle résuma rapidement sa conclusion.
« En bref, nous ignorons ce que les exobiologistes cherchaient réellement à faire avec ces gènes. Ils sont loin d’être simples, et leur complexité dépasse délibérément ce qui aurait été nécessaire. Il me faudra au moins quelques décennies pour déchiffrer le rôle de ces gènes extraterrestres. »
« Que pouvez-vous nous apprendre sur les sauvages, alors ? »
« Eh bien, ils sont prédisposés à se comporter d’une certaine manière. Leur structure cérébrale a été modifiée, principalement pour les aider à supporter la forte gravité, mais nous avons découvert que leur intelligence n’a pas réellement été diminuée. Au contraire, certains instincts ont été renforcés, tandis que d’autres comportements ont été réprimés.
Je ne serais pas surprise que ces sauvages soient totalement incapables de bâtir une civilisation comme le feraient des humains normaux. Oubliez l’idée qu’ils puissent évoluer jusqu’à lancer des satellites en orbite. Ils ne sont même pas capables de construire quoi que ce soit de plus compliqué qu’une maison. »
« Le Peuple béni a-t-il subi le même genre de modifications cérébrales ? »
« Étonnamment, non. » L’exobiologiste secoua la tête. « Leurs gènes ont eux aussi été remaniés, mais ils restent des versions améliorées des humains de base. Les quelques modifications qui diffèrent des traitements génétiques de grade officier visent toutes à les adapter à cette planète.
Par exemple, leur cœur et leur système circulatoire renforcés leur évitent de perdre connaissance aussi vite sous une forte gravité. »
« Ça ressemble à une expérience de savant fou, à mes yeux », déclara Ves en plissant légèrement les yeux. Pour une raison ou une autre, il se mit à voir dans les étranges organismes de la planète un immense terrain d’expérimentation.
« Si certains exobiologistes et généticiens, ou même tous, cherchaient à créer une souche humaine capable de survivre au mieux aux conditions hostiles de cette planète, ils ont peut-être opté pour une solution extrême avec les sauvages, tout en gardant le Peuple béni dans les villes comme groupe témoin. »
Du point de vue des exobiologistes, le Peuple béni, avec sa constitution fragile d’humains de base, n’aurait tout simplement pas pu survivre sur la planète. Même s’ils avaient réussi, d’une manière ou d’une autre, à perpétuer leur existence en inventant un moyen de produire des champs antigravitationnels sans technologie, ces gens stagnants ne s’étaient jamais aventurés au-delà des villes en ruine bâties par leurs ancêtres.
Aux yeux des Vandales, les sauvages, eux, étaient capables de survivre dans la nature et avaient donc peut-être répandu leur peuple sur toute la planète !
Avec le temps, leur population ne cesserait de croître et, malgré leur intelligence limitée, ils deviendraient probablement plus rusés et inventifs — même si cela pouvait prendre des millions d’années.
« Il y a un autre détail sur les sauvages que vous devriez connaître », ajouta le docteur Tillman. « Les exobiologistes ont accru la fréquence des variations génétiques chez eux. Leur ADN est recopié avec un taux d’erreur supérieur à celui des humains de base. Cela entraîne de nombreuses fausses couches et une forte mortalité infantile. Les survivants peuvent conserver certaines faiblesses, mais aussi présenter un avantage rare et remarquable.
En fait, les sauvages que nous avons rencontrés sont déjà plus intelligents que ceux de la première génération. Leur intelligence progresse lentement. »
« Autrement dit, les sauvages connaissent beaucoup plus de mutations que les humains de base, et ceux qui sont plus intelligents que les autres en tirent souvent un avantage ? »
« C’est exact. »
« Ça ressemble beaucoup à l’évolution des humains sur la Vieille Terre. »
Les différents experts ne comprenaient pas ce qui avait traversé l’esprit des exobiologistes et des généticiens de la CFA. Pourquoi transformer leurs soldats du rang en nains noirs à l’intelligence limitée, puis leur offrir à long terme un moyen de s’en sortir ? Cela prendrait peut-être quelques millions d’années, mais cette race pourrait finir par dépasser le Peuple béni en intelligence !
Les sauvages possédaient déjà un avantage en matière d’adaptation. S’ils devenaient suffisamment intelligents dans certains domaines, le Peuple béni, qui se reposait sur ses lauriers derrière les remparts protecteurs de ses villes, finirait par s’éteindre !
Le chef Dakkon tira une autre conclusion. « J’ai un point de vue différent de celui de Ves. Au lieu de considérer les nains et les citadins comme un groupe expérimental et un groupe témoin, j’y vois plutôt le résultat de dissensions internes. Et si les survivants s’étaient séparés pour une raison ou une autre ? Et s’ils s’étaient disputés, et que les soldats du rang avaient perdu ?
Je doute qu’ils aient voulu se transformer en ces nains noirs. »
« Et cette tendance aux mutations ? »
« Il y avait peut-être un dissident au sein de l’équipe de généticiens et d’exobiologistes. L’un d’eux ne voulait pas qu’on transforme tous les soldats du rang en une espèce d’esclaves. Alors il ou elle a placé une sorte de bombe à retardement sournoise dans le code génétique. Docteur, ce changement est-il facile à repérer ? »
« Pas au début », répondit le docteur Tillman. « Il n’existe pas un seul généticien ou exobiologiste capable de lire un code génétique entier. Même si l’un des membres de l’équipe tentait de pervertir une partie des gènes, son sabotage ne serait pas forcément repéré.
Nous n’avons pu détecter cette variation génétique qu’en raison des nombreuses mutations mineures apparues au fil de centaines de générations. »
Cela ne confirmait pas forcément la théorie du chef Dakkon, mais la rendait un peu plus plausible. Quoi qu’il en soit, la structure génétique des sauvages était si complexe et comportait tant de modifications que personne ne savait peut-être vraiment ce qu’elle avait produit. Malgré leur apparence de nains noirs, ils recelaient une profondeur considérable.
Les Vandales n’avaient aperçu que la partie émergée de l’iceberg. Il faudrait des études bien plus poussées pour comprendre ce qui était réellement arrivé à ces sauvages. Les exobiologistes avaient déjà fort à faire avec l’étude des Dieux Sauvages. Ajouter les sauvages à leurs recherches ne ferait que les surcharger davantage.
« Pour l’instant, les sauvages ne semblent pas représenter une menace pour nous », conclut le Capitaine Byrd. « Docteur Tillman, continuez de donner la priorité à l’étude des espèces divines. Les Dieux Sauvages et les dieux sacrés sont les seules entités que nous ayons rencontrées jusqu’ici capables de menacer nos méchas. »
« Bien compris, madame. »
Les exobiologistes s’intéressaient bien davantage à l’étude des exobêtes qu’à celle des humains mutants. Personne ne manifesta grand intérêt pour la vérité sur ces nains dégénérés !
L’expédition terrestre poursuivit sa route vers l’ancienne ville de Samar. Les Épéistes flagrants dépassèrent la tribu de sauvages qu’ils avaient massacrée et continuèrent à traverser des plaines de plus en plus fertiles.
De plus grands troupeaux d’animaux leur barraient parfois la route. Et là où il y avait des troupeaux, il y avait aussi des prédateurs. Les Épéistes flagrants rencontrèrent plusieurs tribus éparses de sauvages, et même un ou deux Dieux Sauvages.
À la vue de cette marée de méchas et de transports marcheurs, les tribus de sauvages devinrent folles et tentèrent de fuir. La lente débandade amusa certains pilotes de méchas vandales et épéistes, qui s’approchaient parfois délibérément pour semer la panique chez les nains.
Ves secoua la tête devant cette conduite puérile. Le stress et cet environnement inconnu avaient rendu beaucoup de monde indiscipliné. Le professionnalisme ancré dans les réflexes des militaires commençait déjà à s’effriter.
Même les Épéistes, pourtant disciplinées, devenaient plus impulsives.
Les sauvages ne comprenaient pas ce que représentaient les méchas. Ces géants de métal se déplaçaient bien plus vite et avec beaucoup plus d’agilité que n’importe quelle créature locale.
Le fait que les méchas aient la même stature que le Peuple béni n’arrangeait rien ! À leur vue, certains sauvages, rendus hostiles au Peuple béni par leur expérience, entraient en furie et chargeaient les machines élancées !
Certains pilotes de méchas laissaient les nains stupides s’approcher de leurs pieds, offrant aux pilotes témoins de cette charge vaine une bonne occasion de rire.
Les nains idiots frappaient le blindage des méchas avec leurs lourdes massues en os ou leurs haches taillées dans des os aiguisés, sans laisser la moindre marque. Quant à leurs montures divines, leurs griffes et leurs dents ne parvenaient même pas à érafler le revêtement des méchas !
Presque tous les canaux de communication se remplirent de rires et d’insultes.
« Ces nains sont vraiment trop cons ! Et c’est censé être les plus intelligents ? Il leur reste quelques millions d’années de développement ! »
Alors que les féroces guerriers nains continuaient de frapper en vain le pied du Devil Razor des Épéistes, le chef de la tribu s’avança enfin sur sa monture divine à l’allure imposante.
Contrairement à toutes les autres montures divines qu’ils avaient rencontrées jusque-là, celle-ci faisait un tiers de la taille d’un mécha. Elle avait atteint l’âge sans précédent de cinquante ans. Si elle survivait cinquante années de plus, elle pourrait devenir un Dieu Sauvage adulte !
Malheureusement, à mesure que les montures divines grandissaient, leur agressivité et leur appétit augmentaient eux aussi. De petites bêtes dociles, elles devenaient des adolescentes plus imposantes et plus dangereuses, poussées par leurs hormones à chasser activement leurs proies.
Elles n’avaient pas le choix : il leur fallait avaler beaucoup plus de calories pour survivre ! Plus leur poids augmentait, plus elles dépensaient d’énergie. Les méchas n’échappaient pas non plus à cette règle.
Quoi qu’il en soit, aussi grande qu’elle fût devenue, la jeune bête divine ne pouvait toujours pas défier un mécha. Le Devil Razor la repoussa d’un coup de poing sans même forcer. La créature gémit et faillit désarçonner son cavalier.
Le chef nain rugit de colère contre le mécha escrimeur. De quel droit ces géants de métal maltraitaient-ils sa tribu ?!
Bien sûr, les pilotes continuèrent de rire et de railler les nains impuissants.
« Regardez ce grand gaillard qui rugit ! Quand les IA de traduction auront fini de déchiffrer leur langue, je parie que la moitié des mots seront des insultes ! »
« Ces nains puent tous ! Regardez celui qui s’accroupit là-bas ! Il prend la plaine pour des toilettes ! Dégoûtant ! »
Tandis que les pilotes de méchas continuaient de se divertir, le chef sauvage cessa de déverser sa colère et tendit le bras vers le Devil Razor, toujours juché sur sa monture gémissante.
Rien ne se produisit pendant une douzaine de secondes, et tout le monde ignora le geste inutile du chef.
Jusqu’à ce que la pilote du mécha épéiste pousse soudain un cri sur le canal de communication !
« AAAAAH !! J’ai mal ! Putain, j’ai mal au crâne ! »
Le Devil Razor fit soudain quelques pas frénétiques, comme s’il avait perdu le contrôle ! Les nains qui attaquaient les pieds du mécha furent projetés au loin tandis qu’il agitait les jambes.
Alors que l’Épéiste touchée continuait de crier sur le canal, les autres pilotes de méchas paniquèrent.
« Qu’est-ce qui se passe ?! »
« Pourquoi elle crie ?! »
« On nous attaque ?! »
« C’est ce chef ! Tuez-le d’abord ! »
Un autre Devil Razor s’avança et abattit sa large lame, tranchant instantanément le chef nain en deux et sectionnant le cou de sa monture divine !
Cette mise à mort instantanée mit fin à la crise ! L’incident avait alarmé les Épéistes flagrants, et certains méchas se mirent à tirer sur les nains survivants, pris de panique.
« Repli ! Reculez, bon sang ! Vous êtes pires qu’une bande de voyous ! Et toi, là ! Va récupérer le cadavre du chef ! On laissera les toubibs examiner ses pouvoirs ! »
Un mécha vandale recueillit avec précaution les restes coupés en deux du chef et s’enfuit avec les autres.
Le spectacle de méchas fuyant une tribu de nains primitifs avait de quoi laisser perplexe ! Beaucoup de pilotes éprouvaient de la honte à battre en retraite et brûlaient d’envie d’exterminer les sauvages indigènes !
L’incident attira aussi l’attention de Ves. Il avait déjà une bonne idée de ce qui s’était passé. Il voulut aussitôt examiner les données de télémétrie du Devil Razor, puis se rappela que celui-ci relevait des Épéistes.
Ves demanda une communication à Mayra. Dès que son visage apparut dans la projection, il lui exposa son hypothèse. « Le chef nain a-t-il perturbé la connexion homme-machine d’une manière ou d’une autre ? »
« J’étudie encore les journaux de bord », répondit la Compagnonne avec gravité. « Tu devrais venir jeter un œil. Tu t’y connais mieux que moi en interfaces neuronales. Peut-être que tu comprendras ce qui s’est passé. »
« J’arrive tout de suite ! »