Chapitre 801
« Ça veut dire qu’on peut purifier le cristal trouble ? »
« Malheureusement, ce n’est pas aussi simple. » Le chef Dakkon secoua la tête d’un air contrarié. « Quand nous avons approché le cristal trouble du cristal divin, les deux se sont mis à réagir, mais pas comme nous l’aurions voulu. Le cristal trouble a effectivement commencé à perdre une partie de son opacité, mais certaines zones du cristal divin se sont troublées à leur tour ! Nous avons dû les séparer immédiatement, avant que cette réaction ne ruine notre cristal divin ! »
En d’autres termes, c’était comme mélanger de l’eau chaude et de l’eau froide. Une fois mêlées, elles donnaient deux portions d’eau tiède.
Si les Épéistes flagrants voulaient obtenir de l’eau chaude, se retrouver avec davantage d’eau nettement plus froide revenait à faire marche arrière.
Elles ne voulaient pas que l’eau refroidisse ! Elles voulaient la chauffer tout entière afin qu’elle soit uniformément brûlante !
Quoi qu’il en soit, cette réaction inattendue prouvait que les deux types de cristaux étaient étroitement liés. « Bon, on dirait que chasser les dieux sauvages pour leurs cristaux troubles ne nous servira pas à grand-chose. Tous les Vandales et les Épéistes qui espéraient que nous continuerions à les traquer pour pouvoir savourer sans fin leur viande divine au dîner vont être déçus. »
La chasse aux dieux sauvages et le transport de tonnes de leur chair exigeaient des efforts considérables. Les Épéistes flagrants avaient déjà rempli les soutes de leurs transports de conteneurs bourrés de rations nutritives. Cette source de nourriture très efficace apportait un maximum de nutriments dans un minimum d’espace.
Les dieux sauvages semblaient fournir beaucoup de viande, mais celle-ci n’apportait pas tous les nutriments nécessaires pour maintenir le corps humain en pleine forme et occupait bien plus de place au regard des calories qu’elle procurait.
Rien ne valait l’efficacité des rations nutritives. C’étaient, sans conteste, les reines de la nourriture de survie et des rations militaires !
Tandis que le chef Dakkon relatait à Ves les premiers résultats des recherches de son équipe, il devint évident qu’ils ne comprenaient pas grand-chose à ces étranges cristaux.
« Qu’il s’agisse du cristal trouble ou du cristal divin, tous deux sont constitués d’une matière que nous n’avons jamais vue. Elle n’a rien à voir avec les matériaux exotiques auxquels j’ai été confronté ! » L’homme plus âgé laissa éclater sa frustration. « Nous n’avons même pas le bon équipement dans ce laboratoire mobile pour étudier le cristal.
La Capitaine Byrd me talonne dans mon dos pour que je lui fournisse des résultats, mais je ne suis pas un chercheur spécialisé dans la matière et l’énergie de dimensions supérieures ! »
Les régiments de méchas comme les Vandales flagrants embauchaient quantité d’officiers scientifiques et d’experts, mais aucun ne possédait les compétences d’un chercheur à plein temps. Les gens assez brillants pour être recrutés comme professeurs ne rejoindraient jamais l’armée pour participer à des missions dangereuses !
Les forces terrestres avaient donc des capacités de recherche bien moins impressionnantes que tout le monde ne le croyait. Surtout pour une chose aussi complexe que le cristal divin : même le chef Dakkon, pourtant expérimenté, et Ves, pourtant extrêmement érudit, ne parvenaient pas à comprendre cette fichue chose !
À la surprise générale, Ketis leur proposa une autre façon d’obtenir ce qu’ils voulaient. « Vous savez, je parie que les autochtones connaissent deux ou trois choses sur les cristaux divins. Ils ont bien réussi à les utiliser à leur manière, non ? Pourquoi se casser la tête à tout comprendre nous-mêmes, alors qu’on peut simplement profiter de l’expertise de quelqu’un d’autre ? »
« C’est vrai. » Une lueur s’alluma dans les yeux de l’ingénieur en chef. « Nous pourrions passer des décennies à nous creuser la tête avant d’apprendre quoi que ce soit de concret. Ce serait beaucoup plus simple si les autochtones nous indiquaient la bonne voie ! »
C’était la même méthode que les Épéistes employaient quand elles manquaient de compétences techniques pour faire fonctionner leurs vaisseaux ou entretenir leurs méchas. Plutôt que de forcer ces guerrières assoiffées de combats à se coltiner toutes ces corvées rébarbatives, pourquoi ne pas capturer des experts et les réduire en esclavage pour qu’ils fassent le sale boulot à leur place ?
Si le recours à des experts extérieurs comportait de nombreuses réserves, il facilitait grandement la vie des Épéistes flagrants. Elles devaient absolument découvrir au plus vite comment utiliser les cristaux divins si elles voulaient trouver une solution à leurs problèmes de pénurie d’énergie.
Sinon, leur progression s’arrêterait à mi-chemin !
À mesure qu’ils se rapprochaient du Starlight Megalodon, la distorsion de l’espace-temps dans le ciel s’intensifia, jusqu’à couper les forces terrestres de leur précieuse ligne de ravitaillement avec la flotte en orbite.
À ce moment-là, s’ils n’avaient toujours pas trouvé de solution, les Épéistes flagrants devraient se contenter de leurs maigres générateurs pour recharger leurs cellules énergétiques. Ceux-ci ne leur fourniraient assez d’énergie que pour parcourir une dizaine de kilomètres par jour, tout au plus !
« Nous devrions soumettre cette idée à la Capitaine Byrd et à la Commandante Lydia, si elles n’y ont pas déjà pensé. » suggéra Ves. « D’après notre itinéraire, notre prochaine étape nous fera longer l’ancienne cité de Samar. »
« Bonne idée. Nous avons déjà épuisé notre capital de sympathie à Mulak. Si nous impressionnons les autochtones de Samar, nous pourrons les plumer de la même façon. »
Parmi les informations que les Épéistes flagrants avaient obtenues à Mulak figurait une carte des environs et des villes proches, très mal dessinée.
La carte présentait des divergences évidentes avec les images prises depuis l’orbite, mais elle permettait au moins aux forces terrestres de repérer les villes alentour.
L’ancienne cité de Samar se trouvait au cœur d’une région bien plus fertile. Plus grande et plus prospère que Mulak, elle avait aussi servi de centre industriel.
Les autochtones de Mulak pensaient qu’aucune des anciennes usines et machines ne fonctionnait encore, mais les Épéistes flagrants ne croyaient pas tout à fait cette affirmation. Peut-être que le déclin technologique avait surtout frappé Mulak parce que la ville n’avait été qu’un centre d’extraction des ressources.
Si une ville comprenait l’importance de la technologie, Samar devait forcément compter parmi les endroits éclairés de la planète.
En revanche, si le niveau technologique de Samar s’avérait aussi faible que l’ignorance générale qui régnait à Mulak, ce phénomène ne pouvait plus s’expliquer par des causes naturelles !
Un déclin et une stagnation d’une telle ampleur ne correspondaient tout simplement pas à la soif de progrès des humains !
Personne ne savait pourquoi le Peuple béni avait été incapable de préserver ne serait-ce qu’un niveau technologique moderne rudimentaire, mais Ves n’excluait pas l’existence d’un complot. Il était absurde que des humains renoncent de leur plein gré aux avantages de la technologie pour vivre comme au temps jadis !
Ves et Ketis quittèrent le laboratoire mobile et regagnèrent un transport lourd aménagé en atelier de méchas particulièrement exigu.
Il n’était pas facile pour les techniciens de méchas d’entretenir un mécha sur une plateforme en mouvement, mais ils n’avaient pas le choix. Avec autant de méchas sur le terrain, quelques-uns tombaient en panne de temps à autre, à cause des conditions éprouvantes.
Les sacs à dos gravitiques que les Vandales avaient récupérés sur Harkensen I luttaient sans relâche contre la gravité de la planète, presque à leur capacité maximale. Si la gravité de la planète n’avait été que de cinq g au lieu de six, les sacs à dos gravitiques auraient subi bien moins de contraintes, puisqu’ils auraient fonctionné largement en dessous de leur puissance maximale. Dans ces conditions, ils auraient duré au moins deux fois plus longtemps.
Hélas, ni les Vandales ni les Épéistes n’avaient d’autre recours. Les sacs à dos comme les méchas eux-mêmes subissaient de fortes contraintes, qu’ils soient ou non soumis à un champ antigravitationnel. Même à l’arrêt, la gravité écrasante continuait de peser sur leurs composants les plus vulnérables.
Leurs transports et certaines des marchandises qu’ils convoyait souffraient eux aussi des effets néfastes de la forte gravité. Le chef Dakkon avait beau faire tout son possible pour renforcer les transports lourds, rien ne pouvait les empêcher de subir de petites pannes qui les obligeaient malgré tout à s’arrêter pour procéder aux réparations.
« Si toutes les machines doivent subir ça, pas étonnant que les autochtones aient abandonné la technologie. » Ketis se plaignit lorsque leur convoi de ravitaillement s’arrêta de force une nouvelle fois. La Capitaine Byrd n’osait pas abandonner un transport en panne. « Depuis notre arrivée sur cette planète, les pannes sont beaucoup trop fréquentes. Comment peut-on supporter de telles conditions ? »
À cause de ces pannes à répétition, le chef Dakkon consacra une partie de son précieux temps à essayer d’en trouver la cause profonde.
Il découvrit que la plupart des pannes concernaient des pièces mobiles. Au cours d’une réunion d’urgence avec la Capitaine Byrd, plusieurs ingénieurs et des experts, l’ingénieur en chef annonça l’origine du problème.
« La cause fondamentale de nos problèmes mécaniques, c’est la distorsion de l’espace-temps à laquelle nous sommes soumis. » Il l’affirma avec assurance. « Les vents astraux qui soufflent au-dessus de nos têtes ne sont pas uniformes. C’est comme le vent, en quelque sorte. Ils tourbillonnent, faiblissent, se renforcent, s’enroulent sur eux-mêmes, et ainsi de suite. Cette turbulence affecte à son tour la distorsion de l’espace-temps à la surface de Seven. »
« Quel est l’impact de ces turbulences ? » demanda Ves en fronçant déjà les sourcils : les méchas comportaient un grand nombre de pièces mobiles. Même si la plupart de leurs méchas terrestres devaient être assez robustes, une forte variation pouvait amener un mécha à se briser lui-même la jambe au cours d’une marche ordinaire !
Le chef Dakkon n’avait pas de bonnes nouvelles pour les participants à la réunion. « À l’échelle microscopique, le temps peut s’accélérer ou ralentir de quelques millisecondes. L’espace peut s’étirer ou se contracter de quelques millimètres. Si cela ne se produit que de temps en temps, nos machines peuvent encore supporter ces écarts.
Mais lorsque les vents astraux au-dessus de nos têtes deviennent exceptionnellement turbulents ou violents, le risque de panne augmente de cinq mille pour cent ! »
Une hausse aussi colossale signifiait pratiquement que l’un de leurs méchas ou de leurs transports subirait à coup sûr une panne au moins une fois par jour standard !
Ces réparations ralentissaient leur progression et consommaient les réserves prévues pour les travaux. Pour leur bien à tous, ils avaient intérêt à trouver vite une solution, sous peine de devenir fous à force d’accumuler les pannes !
Après tout, une fois qu’une pièce était cassée, elle ne retrouvait jamais son état optimal !
Chaque panne rendait le même dysfonctionnement un peu plus probable à l’avenir.
C’était aussi l’une des raisons pour lesquelles les méchas ne dépassaient généralement pas cinq ans de combat intensif, ou dix ans d’utilisation modérée. Ils subissaient tant de dégâts au combat et faisaient l’objet de tant de réparations sur le terrain et de raccommodages bâclés que leur efficacité au combat finissait par chuter de plus de moitié.
À ce stade, mieux valait vendre le mécha et utiliser le produit de la vente pour en acheter un neuf.
Quant à l’ancien mécha ? Les ateliers de remise à neuf et les réparateurs lui faisaient généralement subir une révision complète avant de le revendre comme mécha d’occasion.
Cependant, même une révision relativement complète ne prolongeait jamais vraiment la durée de vie d’un mécha d’occasion. C’était pourquoi beaucoup de gens du secteur désapprouvaient la vente de méchas d’occasion.
En tant qu’armes de guerre, les méchas devaient rester fiables pour leurs pilotes en toutes circonstances !
Ves avait vu de nombreux méchas d’occasion rendre l’âme trop tôt, en particulier chez les anciens Baleiniers de Walter. Certains de leurs méchas rafistolés s’étaient éteints au beau milieu du champ de bataille après avoir subi des dégâts modérés qu’ils auraient dû pouvoir encaisser.
À présent, les Vandales comme les Épéistes craignaient de rencontrer le même problème, rien qu’en se déplaçant sur la planète.
« Cette situation est inacceptable. » La Capitaine Byrd afficha son mécontentement. « Notre taux d’attrition est beaucoup trop élevé. Quand nous atteindrons le Starlight Megalodon, nous aurons peut-être déjà perdu la moitié de nos méchas et de nos transports à cause de ces vents à la con ! Quelles sont nos solutions ?! »
Le chef Dakkon prit de nouveau la parole. « Madame, même si nous ne pouvons pas protéger nos machines des effets des turbulences, nous pouvons tout de même atténuer le problème. Nous pouvons surveiller les vents astraux au-dessus de nos têtes. Dès qu’ils deviennent exceptionnellement violents, nous pouvons obliger l’expédition à s’arrêter.
Tant que nos méchas et nos transports restent immobiles, les distorsions turbulentes de l’espace-temps ne pourront pas les mettre en défaut. »
« À quelle fréquence devrons-nous nous arrêter, si nous procédons ainsi ? »
« Au moins dix heures par jour standard. Nous devrons aussi faire une pause au moins vingt fois par jour, madame. »
« C’est beaucoup trop ! »