Chapitre 80
Chapitre n°80 – Les Maîtres
Traducteur/Checker : SP76
Une foule immense se tenait face à une plate-forme surélevée. Plus de 50 000 créateurs de Méchas se pressaient sur le terrain. Les marcheurs restaient debout, tandis que les volants se tenaient dans l'air vide, leurs vêtements antigrav les maintenant en l'air sans effort.
Si autant de personnes étaient au même endroit, elles devraient normalement se montrer turbulentes. Cependant, personne n'osait émettre le moindre son, à cause des figures impressionnantes assises silencieusement devant eux. Sur l'estrade, une poignée de Maîtres se tenaient debout sur des piédestaux, où figuraient leurs fonctions et leurs réalisations. Une poignée d'élèves en uniforme et de serviteurs entouraient les grands piliers.
L'autre raison pour laquelle personne ne parlait, c’était à cause du colosse géant se dressait au-dessus de leurs têtes. Il bloquait le soleil, les projetant tous dans son ombre gigantesque. L'effet était prononcé, et toute leur confiance s’était évanouie, alors qu'ils ressemblaient à des fourmis.
Un vieux monsieur à l'allure distinguée s’approcha du devant de la scène. L'âge, la dignité, et une aura presque palpable de transcendance émanaient de lui. Il s'agissait sans aucun doute d'un homme qui avait bénéficié d'un traitement de longévité. Si Ves devait deviner, cet homme avait plus de 500 ans. Cela signifiait qu'il était né avant l'ère des Méchas, et qu'il avait assisté à son essor !
L'homme fixa la foule de ses yeux perçants, ce qui coupa le souffle à tous les visiteurs. La plupart d'entre eux ne savaient pas qui il était, mais les rares qui le savaient baissaient la tête et n'osaient pas croiser son regard. Même Ves n'avait pas la moindre idée de qui il s'agissait, ce qui n'était pas anodin, puisqu'il avait étudié la faculté de développement des Méchas de manière approfondie au cours de ses voyages.
« Êtes-vous fiers ? » demanda le vieil homme, provoquant la confusion de la foule.
Bien sûr qu'ils l’étaient ! Ils représentaient l'avenir de la création sur leurs planètes d'origine. Ils étaient les meilleurs des meilleurs, et se jugeaient dignes de concourir à un niveau supérieur.
« Vous êtes jeunes. La fierté vous rend courageux. C'est une bonne chose. Sans audace, personne ne va loin, dans ce monde. La galaxie ne s'arrête pas à votre guise. Elle change sans cesse. Ne vous arrêtez jamais. Ne renoncez jamais. Et surtout, ne trahissez jamais la race humaine. »
La confusion s'empara des gens autour de Ves. Ce vieil homme dodu était-il sur le point de divaguer ?
« L'humanité est à l'abri des agressions extraterrestres depuis des siècles, et nous avons oublié leur férocité. Les principales menaces extraterrestres sont encore à l'état d'ébauche, se préparant à une offensive majeure. En tant qu'humains, nous faisons de même ! Nous avons discrètement développé des navires de guerre plus meurtriers, et nous nous sommes engagés dans d'horribles recherches sur des armes de destruction massive plus dévastatrices. Ne pensez pas que vous êtes les gardiens de la souveraineté de l'humanité. À nos yeux, vous n'êtes que des enfants qui s'amusent avec des jouets. »
Cette phrase suscita un murmure d'incrédulité et de mécontentement. C'était l'ère des Méchas ! Les bénis recevaient d'innombrables privilèges dès l'âge de dix ans, et les créateurs les plus célèbres étaient traités comme des membres de la famille royale. Le fait d'entendre quelqu'un dire qu'ils ne valaient rien provoqua la colère de nombreuses personnes dans la foule.
« Notre travail a de la valeur ! Nous ne sommes pas un tas de déchets ! »
« Retourne à l’EHPAD, le vieux ! »
« Les navires de guerre ne sont pas aussi cool que les Méchas ! »
« HAHAHAHAHA ! » Le vieil homme se mit à rire. Son changement soudain rendit tout le monde silencieux. « Ça, c’est ce que je voulais voir ! Ne vous contentez pas de votre fierté illusoire ! Battez-vous pour votre métier et pour vos Méchas ! Continuez d'avancer, et mettez le monde des Méchas sur le devant de la scène ! »
L'homme se retourna après avoir terminé son court et déconcertant discours. La moitié de la foule applaudit, tandis que d'autres grommelaient d'avoir été rabaissés de façon aussi désinvolte.
Cette fois, c’était une vieille femme qui prit la parole. Heureusement, tout le monde la connaissait. Doyenne de la faculté de développement des Méchas, Edith Marshall était une professeure renommée, et une créatrice chevronnée. Elle a dirigé la faculté pendant plus de 50 ans, maintenant ainsi sa réputation.
« Bienvenue aux jeunes créateurs de Méchas au 73e concours ouvert de de l'Institut Technologique de Leemar. En tant qu'administrateur de l'un des centres de création du secteur stellaire de Komodo, je suis ravi de voir que tant d'espoirs sont venus participer à notre événement. Je vous présenterai les règles dans un instant, mais d'abord, laissez-moi vous présenter les Maîtres qui superviseront la compétition. »
D'une manière ou d'une autre, la zone s'assombrit, au point que l'on ne pouvait plus voir son propre doigt, si l'on tendait le bras. Seul le professeur Marshall restait visible. Elle fit un geste vers le pilier le plus à gauche, qui s'illumina lentement, projetant le maître et tous ceux qui l'entouraient dans une ombre contrastée.
« Tout d'abord, permettez-moi de vous présenter notre plus jeune siège, Maître Guillaume Duchamp ! À l'âge de 103 ans, il a réussi à percer et à être reconnu par ses pairs pour ses innovations révolutionnaires dans l'application des systèmes d'armure liquide. Ce domaine sous-développé est riche en potentiel, et Maître Duchamp a ouvert la voie du progrès pour les générations futures telles que la vôtre ! »
Tout le monde applaudit avec enthousiasme et sans réserve. Maître Duchamp était un véritable pionnier, qui s'obstinait à développer un domaine épargné par les élites du centre de la galaxie. Avec le partenariat de nombreuses institutions de recherche différentes, il avait réussi à mener à bien le développement d'un prototype d'armure qui possédait à la fois des attributs solides et liquides. Il s'agissait encore d'un produit précoce, dont les performances n'étaient que la moitié de celles d'une armure ordinaire, mais qui présentait quelques avantages. L'un des principaux était que l'armure pouvait être facilement réparée en "versant" l’armure sous forme liquide.
En tant que nouveau Maître, Ves n'était pas très impressionné par Duchamp. En plus de ses spécialisations étroites, ses autres compétences n'étaient pas à la hauteur. Les seules fois où il avait conçu un Mécha de haut niveau, c’était lorsqu'il s’était associé à d'autres maîtres.
Pourtant, en tant que nouveau venu, Maître Duchamp devrait être le plus désireux d'attirer de nouveaux apprentis. Le nombre de personnes se tenant autour de son pilier était le plus faible. Un vrai Maître ne travaillait jamais seul. En formant des créateurs prometteurs, il pouvait non seulement étendre son influence, mais aussi former un groupe d'assistants capables de l'aider dans son travail.
« À ses côtés, nous avons l'éminent Maître Timothy Nguyen ! Professeur titulaire de notre faculté depuis plus de 200 ans, il est l’un des premiers depuis sa fondation. Sa contribution a été inestimable, pour faire de Leemar-2 un paradis des Méchas. Pour ce qui est de ses talents, ses études antérieures sur les navettes et son expertise actuelle en systèmes de vol lui ont permis de franchir de nombreuses étapes. Il est actuellement le créateur en chef des Méchas de vol de première ligne du groupe Carnegie. »
Maître Nguyen était un autre vieux qui s’était fait connaître au début de l'ère des Méchas. Il a étudié la création de navettes, mais s’était vite tourné vers les Méchas une fois qu'ils ont fait fureur.
Ce patriarche vieux de trois siècles a régné sur une dynastie de descendants, qu'il chérit tous énormément. Tous ses principaux disciples sont composés de ses rejetons les plus prometteurs. Le seul problème était qu'aucun de ses descendants n'excellait suffisamment pour prendre sa relève.
Bien qu'il consacrait toujours beaucoup d'efforts à la formation de ses petits-fils et petites-filles, il commençait à former des apprentis de l'extérieur pour compléter son influence externe. C'était une bonne affaire pour les disciples nominaux, qui ne souhaitaient pas trop s'impliquer, car le maître Nguyen n'exigeait pas grand-chose d'eux, si ce n'est de donner occasionnellement un coup de main à ses descendants incompétents.
Il restait un véritable maître des systèmes de vol, l'un des composants les plus complexes des Méchas. Ceux qui peuvent voler possèdent une grande mobilité et pouvaient être utilisés de nombreuses façons. Les systèmes de vol étaient également essentiels pour opérer dans l'espace, où les Méchas terrestres ne disposent d'aucune surface pour manœuvrer. Seules leurs immenses exigences énergétiques les empêchaient d'être mis en œuvre de manière universelle.
« Pour notre troisième siège, nous avons notre fierté et notre joie, Maître Meredith Katzenberg ! Une femme selon mon cœur, elle est l'un des esprits les plus remarquables dans la science des matériaux exotiques. Son Institut de recherche Katzenberg a été le premier à s'associer à de nombreuses autres organisations dans la recherche de substituts plus abordables aux matériaux exotiques coûteux, qui sont rares dans notre coin de la galaxie. Sans son travail incessant, nos Méchas n'auraient jamais la puissance nécessaire pour propulser la Coalition Vendredi au rang d’État de second rang ! »
Tout le monde se leva et applaudit à tout rompre Maître Katzenberg. Alors que la plupart des créateurs spécialisés dans la science des matériaux tentaient d'incorporer des produits exotiques toujours plus chers, la femme gracieusement vieillie renversait la situation.
C’était une question de répartition des ressources. Les créateurs situés plus près du centre de la galaxie étaient gâtés et pouvaient se permettre d'incorporer toutes sortes de matériaux rares sans tenir compte de leur coût. Maître Katzenberg avait reconnu que cette course constante vers des matériaux plus rares ne pouvait pas être maintenue dans le lointain secteur stellaire de Komodo, et elle s’était donc efforcée de trouver des moyens de reproduire les spécifications des exotiques rares avec des matériaux communs abondants.
Les quelques succès qu'elle a remportés avaient permis de réduire le coût des Méchas les plus performants. Même si elle n'a pas réussi à obtenir un succès total, elle a tout de même développé de nombreux alliages, où elle a dilué le matériau principal avec une poignée de matériaux bon marché, réduisant essentiellement la quantité de matériaux nécessaires sans trop affecter leur efficacité.
En raison de sa concentration sur plusieurs spécialités, ses créations n’excellaient jamais vraiment en termes de performances. Cependant, elles étaient toujours nettement moins chères et plus faciles à fabriquer que n'importe quel autre Mécha comparable. Chacune de ses créations avait été vendue en masse, ce qui la rendait extrêmement convoitée par tous ceux qui voulaient en faire leur maître. C'est ainsi qu'elle avait le plus grand nombre d'apprentis sous son aile, bien que seuls quelques-uns d'entre eux aient suffisamment de succès pour porter son nom, en raison de l'immense apprentissage nécessaire pour devenir compétent dans ses spécialités.
« En ce qui concerne notre quatrième Maître, veuillez accueillir Maîtresse Carmin Olson. Elle est notre professeure invité la plus distinguée, et a beaucoup contribué, avec son point de vue unique sur l'ingénierie mécanique. Ses travaux sur les moteurs ultra-performants ont été incorporés dans de nombreux Méchas de première ligne de la Coalition Vendredi, axés sur l'endurance. »
Maître Olson était de la même génération que Maître Duchamp. Elle était en fait un génie nourri par un autre groupe de la Coalition, et avait été reconnue comme Maître un peu plus tard que son collègue masculin. Néanmoins, sa spécialisation dans les moteurs et la mécanique était presque universellement demandée.
Elle s'associait souvent avec d'autres Maîtres, qui lui demandaient d'utiliser ses moteurs efficaces. Cela lui permit de découvrir le fonctionnement interne des autres Maîtres et d'améliorer ses points faibles. Ses récentes créations en solo avaient instantanément été appréciées par ses clients, en raison de leur excellente endurance et de leur polyvalence.
En tant que professeur invité, elle était destinée à passer à autre chose après quelques années. Elle ne se mêlait donc pas trop des affaires de Leemar, et se tenait à l'écart de tout ce qui était trop sensible. L'une de ses particularités était qu'elle avait des tendances très élitistes. La quasi-totalité de ses disciples et de ses serviteurs étaient issus de la haute société de Coalition.
« Je préférerais manger de la nourriture pour chien, plutôt que de devenir son apprentie. » se murmura silencieusement Ves à lui-même. Certaines rumeurs circulaient autour de Maître Olson disant que c’était une salope en privé. Dommage qu'elle ait le soutien de tout un partenaire majeur de la Coalition.
« Notre dernier maître à présider la compétition, je vous présente notre célèbre Maître Null. Du moins, c'est le nom que vous devriez tous avoir appris. Si vous connaissez son vrai nom, veuillez vous présenter à nos officiers de sécurité afin que nous puissions l'effacer de vos mémoires. »
[ndt : je suis pas totalement sûr, mais je crois que l’auteur a fait une ref' à Kill The Sun]
Tout le monde rit à cette petite plaisanterie, mais personne n’était vraiment amusé.
L'homme assis sur le dernier piédestal agita élégamment sa main lisse et maigre, ce qui n'était possible que s'il était jeune, ou s'il avait reçu le meilleur traitement de prolongation de la vie. Bien sûr, sa caractéristique la plus intrigante était qu'il cachait son visage sous un masque noir et inexpressif.
« Je suis sûr que vous avez entendu les rumeurs et les théories du complot, il n'est donc pas logique que nous nions qu'il s'agit d'un fugitif. Quelles que soient ses origines, Maître Null ne cherche qu'un foyer tranquille, il est donc un trésor vivant pour notre faculté. Bien que nous n'osions pas révéler ses spécialités, il n'a jamais été pris en défaut dans aucun domaine. »
En tant que fugitif supposé d'un État avancé de seconde rang, ou d'un super-État de premier rang, Maître Null se comportait comme un touche-à-tout, convenable dans n'importe quel domaine, mais n'excellant dans aucun. Bien sûr, tout le monde savait qu'il cachait quelque chose de spécial, mais pour éviter que ses poursuivants ne le démasquent, il ne révélait jamais publiquement ses spécialités.
Comme il n'avait ni faiblesse ni force apparentes, il était le second choix de tous les jeunes créateurs. Maître Null avait peut-être renoncé à se faire un nom, car il était aussi un enseignant prolifique. Il avait le plus grand nombre de disciples principaux sous son nom, et enseignait même ses disciples nominaux avec assiduité.
Malheureusement, son manque de courage dans la transmission de ses spécialités faisait que ses disciples ne développaient qu'un méli-mélo de spécialités médiocres. Elles étaient suffisamment bonnes pour être utilisées seules, mais pas assez pour les propulser au plus haut niveau de la création de Méchas.
À présent, tous les piédestaux brillaient dans l'obscurité. Le professeur Marshall sourit et écarta les bras. « Cinq des 13 maîtres de notre faculté ont manifesté leur intérêt pour accueillir un apprenti, et ils sont là, devant vous. Faites attention à votre comportement, et donnez le meilleur de vous-même, car vous ferez peut-être partie de la poignée de personnes choisies pour atteindre les cieux. »
Maître Duchamp.
Maître Nguyen.
Maître Katzenberg.
Maîtresse Olson.
Maître Null.
Si Ves voulait progresser dans sa carrière, il devait attirer l'attention de l'une de ces éminentes personnalités. À l'exception de la snob Maîtresse Olson, Ves commençait déjà à formuler des stratégies destinées à atteindre un objectif aussi difficile.