Chapitre 799
Quelqu’un avait conçu une espèce d’exobêtes capable de remplacer les méchas !
Il devait y avoir une raison derrière tout ce travail ! Ves et le Docteur Tillman conclurent tous deux que le génome du dieu sauvage était le fruit du travail d’une équipe pluridisciplinaire composée de concepteurs de méchas et d’exobiologistes.
En temps normal, ces professions n’entraient jamais en contact. Leurs domaines d’expertise ne se recoupaient presque jamais.
Dans les rares cas où cela arrivait, leurs efforts conjugués donnaient généralement naissance à des abominations comme les méchas organiques !
D’une certaine manière, les espèces divines d’Aeon Corona VIII devaient être issues des premières recherches visant à concevoir un mécha organique.
Au lieu de partir de zéro et de tenter de créer une forme de vie perverse à partir de rien, les exobiologistes et les concepteurs de méchas qui avaient vraisemblablement survécu au crash du Starlight Megalodon avaient pris une espèce existante et tellement chamboulé ses gènes qu’elle ne ressemblait plus du tout à ses ancêtres !
Ce que le Docteur Tillman n’arrivait pas à comprendre, c’était pourquoi les exobiologistes et les concepteurs de méchas s’étaient donné tant de mal. « Il faut énormément de recherches, d’expérimentations et d’itérations pour apporter autant de modifications. Plus l’espèce est grande, plus il faut de temps et de ressources pour s’assurer que ces modifications n’ont pas entraîné d’effets indésirables. »
Ves ne put lui fournir aucune réponse. À part des hypothèses, ils n’avaient rien pour les guider. Tout ce qu’ils savaient, c’était qu’il avait fallu des décennies pour perfectionner ces modifications. Les espèces divines issues de leur labeur avaient fini par se répandre sur toute la planète, devenant les prédateurs suprêmes de cet écosystème en mutation.
Les exobêtes modifiées dominaient à tel point qu’elles empêchaient même les descendants des humains de s’emparer de la planète entière !
Les espèces divines, ainsi que le Peuple béni et le Peuple maudit, étaient tous apparus grâce à l’intervention des exobiologistes affectés au Starlight Megalodon. Après des milliers d’années de dégradation et de déclin, seul leur travail avait résisté à l’épreuve du temps.
Où étaient les méchas ?
Pourquoi le Peuple béni n’avait-il pas préservé les normes technologiques de ses ancêtres ?
Pourquoi le Peuple béni régnait-il sur la ville tandis que le Peuple maudit devait se débrouiller seul dans la nature ?
Toutes ces conséquences semblaient sorties du rêve d’un savant fou. On aurait dit que les exobiologistes ayant survécu au crash travaillaient pour le Pacte des Cinq Parchemins plutôt que pour la CFA !
Ves n’aurait jamais imaginé que les scientifiques et les chercheurs sérieux employés par l’un des Deux Grands puissent se montrer aussi débridés.
Le pire, c’était que le capitaine ou l’amiral à bord du cuirassé avait forcément approuvé une intervention aussi radicale. Les exobiologistes et les concepteurs de méchas n’auraient jamais pu mener à bien un projet d’une telle ampleur sans le soutien total des autres survivants.
À mesure que Ves identifiait avec prudence les aspects de la biologie de l’exobête liés à la conception des méchas, il devenait évident que le dieu sauvage avait été spécifiquement conçu pour faciliter le contrôle.
Une étrange cavité au centre du cerveau le déconcertait toutefois. « Je n’y connais pas grand-chose en cerveaux, mais il ne devrait pas y avoir quelque chose dans cette cavité ? »
« À ce propos… » Le Docteur Tillman prit un air prudent. « Nous avons découvert par quel moyen un dieu sauvage produisait l’énergie nécessaire pour provoquer ces tremblements. »
La docteure remplaça la projection par une image où l’on voyait plusieurs hommes en combinaison de protection sortir des cerveaux gigantesques un cristal trouble de la taille d’un enfant.
« C’est un de ces fameux cristaux divins ?! » s’exclama Ketis derrière eux.
Tillman secoua la tête. « Pas tout à fait. C’est une copie inférieure des prétendus cristaux divins. Le chef Dakkon l’étudie en ce moment dans les laboratoires mobiles, mais nous avons déjà pu déterminer qu’il est bien plus grossier que les cristaux divins enchâssés dans la peau des dieux sacrés.
À notre connaissance, il ne peut ni déclencher une tornade d’énergie ni stocker des énergies pures de dimensions supérieures. »
« Alors, qu’est-ce que c’est ? » demanda Ves.
« D’après ce que nous avons pu constater, il stocke une forme intermédiaire d’énergie, issue des énergies de dimensions supérieures lorsqu’elles se dégradent en quelque chose de plus simple en débordant dans les dimensions matérielles. C’est le processus d’accumulation qui est particulièrement intéressant. »
« Comment ça, docteure ? »
« Le chef Dakkon et moi avons élaboré une théorie dès que nous avons identifié les propriétés de ces cristaux troubles — c’est ainsi que nous les appelons. Les énergies de dimensions supérieures sont principalement contenues dans les vents astraux qui soufflent à au moins cent kilomètres au-dessus de la surface de la planète, mais une infime quantité s’en échappe quand même.
Rien n’est jamais parfait, et même les vents astraux dérogent parfois à la règle. »
« Vous pensez que l’énergie de dimensions supérieures qui s’échappe des vents astraux se dégrade en une forme d’énergie inférieure une fois qu’elle descend sur la planète ? »
« Exactement. Et la faune indigène est capable, d’une manière ou d’une autre, de l’absorber. L’énergie se dépose lentement sur l’herbe, que broutent les herbivores. Ces derniers sont dévorés par des prédateurs, qui mangent à leur tour des proies contaminées par une infime quantité d’énergie intermédiaire.
Les prédateurs continuent d’accumuler cette substance au fil du temps, jusqu’à leur mort, après quoi d’autres prédateurs les dévorent. »
Ce que décrivait le Docteur Tillman, c’était le processus de bioaccumulation des substances. Même si les vents astraux ne libéraient qu’une infime quantité d’énergie intermédiaire, celle-ci finissait par se concentrer à mesure que les plantes et les animaux étaient dévorés par d’autres animaux.
« Et dans cet écosystème modifié, les espèces divines se trouvent au sommet de la chaîne alimentaire, déclara Ves. Ces dieux sauvages et ces dieux sacrés grandissent tant et vivent si longtemps qu’ils sont probablement capables d’accumuler une quantité effrayante d’énergie intermédiaire ! »
Le Docteur Tillman révéla une autre découverte. « Les cristaux troubles eux-mêmes ne sont pas tout à fait ordinaires non plus. D’après le chef Dakkon, ils sont constitués d’énergie intermédiaire ! C’est pourquoi nous avons tant de mal à les analyser. Nos appareils et nos scanners ne sont pas conçus pour traiter quelque chose d’aussi avancé ! »
Ves et Ketis écarquillèrent les yeux. Ils comprenaient les implications de cette découverte. L’énergie et la masse étaient liées. Dans certaines conditions, la masse se transformait en énergie, et inversement. Toutefois, une telle transformation s’accompagnait souvent d’une libération ou d’une absorption massive d’énergie !
L’exemple le plus courant de ce phénomène était l’omniprésente arme nucléaire. La fission et la fusion nucléaires reposaient toutes deux sur de minuscules réactions qui libéraient une faible quantité d’énergie.
Si elles étaient si destructrices, c’était parce que ces réactions se produisaient un nombre incalculable de fois simultanément, jusqu’à ce que ces minuscules quantités d’énergie libérées s’accumulent en une explosion colossale !
Par conséquent, tout phénomène impliquant une transformation de la masse en énergie, ou inversement, devait être traité avec précaution.
Pour l’instant, Ves se concentrait sur un point : si le processus de formation des cristaux troubles pouvait être inversé, les Épéistes flagrants seraient peut-être en mesure de résoudre leurs pénuries d’énergie !
« Savez-vous si les cristaux troubles peuvent servir de source d’énergie ? »
L’exobiologiste haussa les épaules. « Il faudra le demander au chef Dakkon. Pour autant que je sache, les cristaux troubles ne remplissent pas très bien leur fonction. Ils sont pleins d’impuretés qui entravent leur fonctionnement. »
Ves comptait lui poser la question plus tard. Pour l’instant, il voulait discuter des implications de la découverte de caractéristiques semblables à celles des méchas dans la carcasse du dieu sauvage. L’influence des concepteurs de méchas était en réalité assez limitée, à l’exception de l’ajout d’une interface neuronale biologique. L’intégration de cette excroissance était si flagrante que le crâne de l’exobête s’était déformé pour lui faire de la place !
Ce fut au tour du Docteur Tillman de poser une question. « Ce n’est pas mon domaine d’expertise, mais pensez-vous qu’un pilote de mécha pourrait s’interfacer avec un dieu sauvage sans complications ? »
« Je m’y connais à peine en interfaces neuronales et en neurologie, alors je ne peux pas répondre à cette question. En revanche, je pense qu’il serait imprudent de la part d’un pilote de mécha de tenter de s’interfacer avec une bête sauvage, surtout si nous l’avons irritée en la capturant ou quelque chose comme ça. »
« Pourquoi pensez-vous que ce serait le cas ? Les autochtones n’y sont-ils pas parvenus ? »
« Si, mais le Peuple béni a noué un lien avec ces créatures. Un dieu sauvage, lui, est une bête qui se montre forcément hostile envers des organismes étrangers comme nous. Avez-vous déjà entendu parler de ce qui s’est passé lorsque la technologie des interfaces neuronales a fait son apparition ? »
La docteure grimaça. « Il y a eu beaucoup trop d’accidents. De nombreux participants ont subi des lésions cérébrales permanentes. »
« Ce n’est que tout récemment que nos chercheurs ont perfectionné la technologie au point de rendre plus ou moins sûr le fait de s’interfacer avec l’esprit d’un animal. Avant cela, la plupart des tentatives pour relier l’esprit d’un humain à celui d’un animal se soldaient par un échec. Les rares réussites concernaient des animaux fidèles, comme le chien de la famille.
Pour que l’opération soit sans danger, il fallait que les esprits des deux sujets soient en phase dans une certaine mesure. »
« J’en ai entendu parler ! » s’écria Ketis en fond. « Il paraît qu’un passionné de chiens complètement cinglé a essayé de remplacer la conscience de son chien par la sienne ! On ne nous a jamais dit si l’opération avait réussi, mais les autorités sont vite arrivées et ont fermé tout l’établissement. »
« Oui… C’est arrivé il y a longtemps. » Ves pinça les lèvres. « Le résultat final était probablement si atroce que les autorités n’osent pas le rendre public. Quoi qu’il en soit, ces incidents montrent qu’interfacer son esprit avec celui d’un animal est extrêmement risqué.
Je dirais que l’interface organique qui s’est développée à l’intérieur de la tête de ces exobêtes rend l’opération possible sans machines complexes. En revanche, elle ne réduit probablement en rien les risques inhérents à une telle procédure. »
Il n’accepterait absolument pas qu’on tente de faire monter un pilote de mécha sur le dos d’une exobête prise au hasard pour l’interfacer avec elle. Le résultat ne serait pas différent des innombrables échecs et histoires d’horreur qui avaient jalonné le passé.
Même si les autochtones avaient réussi leurs tentatives, les Épéistes flagrants devraient au moins découvrir comment ils s’y étaient pris sans danger avant de faire leurs propres essais.
Après plusieurs heures de discussion, Ves et Ketis quittèrent enfin la chambre froide. On n’avait plus besoin de son expertise pour analyser le reste de la carcasse du dieu sauvage.
À l’extérieur, l’ambiance était devenue bien plus joyeuse. Une odeur de viande grillée commençait à se répandre dans l’air.
Le barbecue avait commencé ! Les exobiologistes avaient enfin déclaré certaines pièces de viande propres à la consommation !
Même si les scientifiques avaient avoué ne pas être tout à fait certains que la viande ne nuirait pas à leur organisme ou ne provoquerait pas de réactions imprévues, aucun Vandale ni aucune Épéiste ne s’en souciait.
Tout ce qu’ils voulaient, maintenant, c’était de la viande !
« Allez, ça fait plus d’une heure que tu fais cuire la même tranche de viande ! C’est prêt, oui ou non ?! » cria un Vandale.
« Doucement, tu veux bien ? » répliqua un cuisinier furieux. « On les fait cuire aussi vite que possible, mais cette viande résiste à la chaleur ! Il faut du temps pour bien cuire l’intérieur ! »
Une Épéiste impatiente ne put s’empêcher de rétorquer : « Et alors ? J’ai mangé des centaines d’exobêtes crues ! Mon estomac génétiquement modifié peut digérer presque n’importe quoi ! »
Sous la pression des Épéistes, les cuisiniers finirent par céder et servirent un morceau de steak divin encore un peu saignant au vainqueur de la compétition invisible.
D’après ce que Ves put comprendre en écoutant les hommes, la Capitaine Orfan et le lieutenant Dise prétendaient toutes deux mériter la première bouchée.
Comme on pouvait s’y attendre, elles ne réussirent pas à se mettre d’accord.
La Capitaine Orfan avait peut-être remporté son duel contre Naeduvis, mais le dieu sacré n’avait pas été un adversaire particulièrement impressionnant.
Le lieutenant Dise, elle, avait au moins eu l’honneur de survivre à un duel contre le Tyrant of the Wastes, une exobête si puissante que ses redoutables pouvoirs liés à la foudre rivalisaient avec ceux d’un mécha as !
Elles décidèrent de régler leur différend de la façon la plus simple qui soit : en entrant dans le ring d’entraînement pour se distribuer des coups !
Comme on pouvait s’y attendre, l’officière épéiste l’emporta.
Dès qu’elle eut pris la toute première bouchée, les Épéistes poussèrent des acclamations tandis que les Vandales faisaient grise mine. La Capitaine Orfan dut se contenter de l’honneur de prendre la deuxième bouchée.
Ce jour-là, presque tout le monde mangea à sa faim.