Chapitre 790
Une fois l’invitation acceptée par les Épéistes flagrants, neuf exobêtes et leurs chevaucheurs reprirent péniblement le chemin de Mulak. Les portes de la ville s’ouvrirent à l’aide de treuils, laissant rentrer les imposantes créatures, Hokaz en tête, dans leur siège de pouvoir.
Naeduvis et Pirisa restèrent en arrière pour accompagner les deux groupes de cinq envoyés par les Vandales et les Épéistes.
Tous se firent de plus en plus inquiets à mesure qu’ils approchaient de l’immense exobête. Sa robe bleu sombre avait quelque peu pâli après le duel, mais la créature continuait de dégager une pression informe autour de son corps âgé et terriblement puissant.
Pirisa contempla avec fascination les silhouettes cuirassées des visiteurs, s’attardant bien davantage sur les Épéistes, qui ornaient leurs armures d’attributs tribaux. Pour sa part, Pirisa portait une simple robe en tissu tissé et agrémentait sa tenue de divers bijoux en métal, dont un diadème finement ouvragé posé sur sa tête.
La chevaucheuse, quant à elle, était belle et se comportait en reine. Ses origines métissées lui avaient donné une peau d’un brun profond, et ses cheveux noirs et soyeux étaient relevés en un chignon élaboré qui rehaussait sa prestance.
« Je suis Pirisa, la Gardienne du Fleuve des Âmes. Élue de Naeduvis, nous gouvernons la vie et la mort de tous les habitants de Mulak. Sur nos terres, vous devez vous souvenir que vous vivez au bon vouloir de nos dieux sacrés. Si vous offensez Hokaz ou Naeduvis, rien ne vous protégera de leur colère, quelles que soient les assurances que nous vous avons données. Ne portez donc pas atteinte à la dignité de nos dieux sacrés ! »
« Nous comprenons, répondit sans hésiter la Capitaine Clarissa. Nous respectons la souveraineté et la dignité de vos dieux sacrés, mais veuillez nous pardonner de vénérer d’autres entités. Nous sommes étrangers à ces contrées et à vos dieux. Pourriez-vous nous les présenter ? »
Naeduvis poussa soudain un grondement sourd. Les basses fréquences firent trembler le sol et donnèrent aux Vandales et aux Épéistes l’impression de traverser une douche sonique défectueuse.
« Naeduvis se réjouit de votre intérêt ! Elle est heureuse de me laisser vous conter la majesté de notre panthéon ! » s’enthousiasma Pirisa.
Nul ne savait si elle comprenait les intentions de son exobête grâce à ses rugissements ou à un lien constant entre l’humain et la bête. Ves n’avait pas de scanner en marche, à vrai dire.
Au vu du sort réservé aux drones d’espionnage que les Vandales avaient tenté d’envoyer près des bêtes ou dans la ville, ces autochtones ne semblaient pas aussi démunis face aux technologies avancées que tout le monde l’avait d’abord pensé. L’activation d’un appareil risquait d’attirer l’attention de cette créature effrayante, dont la masse dépassait aisément celle d’un mécha lourd. Ves ne tenait pas à découvrir ce qui arriverait si l’un de ses membres s’abattait sur sa tête.
« Permettez-moi de commencer par le début. » La chevaucheuse parla tandis qu’ils s’avançaient lentement vers la porte occidentale de la ville. Naeduvis se révéla étonnamment prévenante et adapta son allure à celle des visiteurs à pied. « Mulak est une ville ancienne, fondée par nos ancêtres à une époque où nos dieux sacrés n’étaient pas encore descendus de la voûte des dieux.
« Elle est au cœur de ces terres désolées et abrite plusieurs trésors antiques. Bien des dieux et des hommes convoitent ce que nous nous sommes approprié, mais nul n’a jamais vaincu nos dieux sacrés ! »
Le groupe progressait à peine vers les portes de la ville. Les visiteurs les auraient probablement déjà atteintes s’ils étaient montés sur Naeduvis, mais le dieu sacré n’aurait sans doute pas apprécié d’être chevauché par des étrangers.
« Hokaz n’est pas le premier dieu sacré à avoir régné sur ces terres désolées. Bien des cycles avant ma naissance, notre majestueux dieu-roi a défié le dieu sacré qui revendiquait ces terres ! Il a facilement vaincu ce dieu décrépit, s’emparant comme butin de tous les cristaux divins de sa dépouille !
« Après avoir chassé les faibles dieux sacrés qui avaient juré de servir l’ancien dieu, Hokaz revendiqua le titre de Tyrant des Terres désolées et attira d’autres dieux sacrés sous son règne divin. »
La façon dont Pirisa qualifiait les exobêtes de dieux ne laissait guère de doute sur sa foi en leur divinité. Elle leur témoignait un respect sincère, comme à des êtres hors de portée des mortels !
Ves ne parvenait toujours pas à déterminer si des exobêtes comme Hokaz ou Naeduvis tiraient les ficelles. Étaient-elles réellement douées de conscience au point d’exercer un contrôle absolu sur la ville et les terres alentour ?
Les Épéistes flagrants préféraient croire que les chevaucheurs prétendaient parler au nom des dieux sacrés et se servaient de leur influence sur les exobêtes comme d’un symbole d’autorité. Cette hypothèse était bien plus rassurante que d’avoir affaire à des exobêtes pensantes, aussi intelligentes que les humains, mais toujours soumises à leurs instincts animaux !
« Naeduvis a prêté allégeance à Hokaz la première, après qu’il l’a vaincue lors d’un combat rituel ! Impressionné par ses pouvoirs divins, Hokaz l’a aussi prise pour compagne il y a plus de dix cycles. Depuis, Hokaz règne sur les terres désolées en dieu-roi, tandis que Naeduvis gouverne l’antique ville de Mulak en déesse-matriarche ! C’est ainsi que notre panthéon a prospéré.
« L’union sacrée de Hokaz et de Naeduvis nous a donné trois enfants divins, tandis que cinq autres dieux ont reconnu Hokaz pour roi et souverain ! »
« Quelle est la durée d’un cycle ? » demanda la Capitaine Orfan. Elle n’avait pas vraiment cru à toute cette histoire.
Pour elle, les exobêtes n’avaient rien de divin. Ce n’étaient que des lézards démesurés ou des créatures dotées de quelques tours supplémentaires. Dès que les Épéistes flagrants auraient compris comment elles accomplissaient leurs prouesses métaphysiques, elle n’aurait plus rien à craindre de ces animaux géants.
« Un cycle est un cycle. Je ne peux pas vous expliquer ce que c’est. Tout ce que je peux dire, c’est que j’ai vécu quatre cycles et demi. »
« Un cycle correspond probablement à une année locale, conclut Ves après un rapide calcul mental. Une année sur Aeon Corona VII dure trois mille deux cent quarante-neuf jours. Cela fait presque neuf années standard. Pirisa a donc trente-cinq ans ! »
La femme fronça les sourcils en entendant ces termes inconnus. En réalité, elle paraissait un peu plus âgée que trente-cinq ans, mais les Vandales et les Épéistes attribuèrent cela à la dureté de ses conditions de vie.
Pirisa reprit son récit. « Ces terres peuvent sembler désolées et dénuées de vie, mais l’antique cité a survécu grâce à ses nombreux trésors. L’arrivée de Naeduvis a revigoré Mulak et lui a rendu sa splendeur d’antan ! En tant que Donneur de Vie, Naeduvis a généreusement enrichi la ville qu’elle gouverne des bienfaits de ses pouvoirs divins.
« Bien que notre dieu sacré ait pris de nombreuses vies, on la connaît surtout pour les offrir à ses sujets reconnaissants. »
Constatant que Pirisa se montrait assez aimable pour répondre aux questions, la Capitaine Byrd tenta de prolonger leur échange cordial. « Naeduvis donne-t-elle accès à de l’eau à Mulak ? »
« Mulak a toujours été en mesure de subvenir aux besoins de ses habitants, mais seulement en partie, corrigea la chevaucheuse. Depuis que Naeduvis lui a prêté ses pouvoirs, aucun de nos sujets ne manque d’eau ou de nourriture. Nos surplus font l’envie de toutes les contrées alentour, car ils nous permettent de nourrir dix dieux sacrés ! »
On aurait dit que Hokaz était le guerrier qui protégeait leur royaume, tandis que Naeduvis, épouse dévouée restée au foyer, faisait prospérer leur maisonnée. Chacun excellait dans un domaine différent, et leur entente semblait bénie des dieux.
D’après les relevés orbitaux de leur flotte, les Épéistes flagrants savaient que la plupart des cités anciennes s’étaient établies près de rivières ou de terres fertiles entourées de fermes. Ils s’attendaient à ce que ces villes soient les plus difficiles à approcher et peut-être les moins accueillantes envers les visiteurs venus des étoiles.
Les Épéistes flagrants avaient cru que A27 ou Mulak comptait parmi les établissements les plus faibles d’Aeon Corona VII, mais ils s’étaient manifestement trompés.
L’arrivée d’un dieu sacré capable de faire jaillir l’eau des profondeurs avait tout changé pour Mulak, qui pouvait désormais accueillir bien plus d’habitants qu’autrefois !
« Naeduvis avait-elle déjà choisi d’autres personnes avant vous ? » demanda Ves. La question lui trottait dans la tête depuis un moment.
D’après Pirisa, Naeduvis s’était unie à Hokaz plusieurs centaines d’années standard auparavant. La créature était si ancienne qu’il était impossible que Pirisa ait vécu à cette époque !
« Elle a choisi bien des gens avant moi. Je m’inscris dans une longue lignée de suppliants que Naeduvis a jugés dignes de partager une part de sa divinité, en échange du rôle de représentante auprès de ses sujets ! » répondit fièrement la chevaucheuse. « Les autres suppliants dont Naeduvis n’a pas fait ses élus ont tout de même obtenu le droit de veiller sur elle.
« C’est un honneur pour eux que de lui laver les écailles, de lui apporter sa nourriture et de nettoyer derrière elle. Si Naeduvis me juge indigne de la servir comme représentante mortelle, elle choisira son prochain élu parmi ses nombreux suppliants. »
Ves se demanda combien de ces « suppliants » se révélaient être des potentats et si Naeduvis et les autres dieux sacrés recherchaient expressément ce potentiel. Les autochtones avaient peut-être perdu les moyens de vérifier l’aptitude génétique : les détecteurs capables de repérer ces marqueurs étaient des machines assez complexes.
Enfin, ils atteignirent la porte ouverte. Les deux battants avaient été rétractés par de nombreux esclaves au moyen d’un mécanisme compliqué qui n’aurait pas détonné dans un drame historique !
L’absence de moteurs indiquait que les autochtones avaient considérablement régressé pendant leur isolement du reste de la galaxie. Même après des milliers d’années écoulées en temps accéléré, ils n’avaient ni retrouvé leur ancien savoir ni développé leurs connaissances par eux-mêmes !
C’était clairement anormal !
La Capitaine Clarissa fit rapidement taire les hommes et les femmes qui s’apprêtaient à parler du retard de la cité antique. Dire à Pirisa et à son dieu sacré à quel point sa ville était minable risquait de provoquer la grande bête.
Les habitants s’étaient rassemblés dans les larges rues pour dévisager les étranges visiteurs et leurs armures à l’allure extravagante. Ni les habitants ni les chevaucheurs ne portaient la moindre armure. Tous avaient des vêtements sommaires, qui auraient pu être tissés par de simples machines textiles de basse technologie.
Dans l’ensemble, la plupart des gens du cru ne semblaient pas si différents des ouvriers de basse extraction de planètes comme Bentheim. Ils avaient l’air pauvres, mais plutôt satisfaits de leur sort. Ves les distinguait surtout des habitants plus aisés à la sophistication de leurs vêtements et à la quantité de bijoux qu’ils portaient.
Quelques hommes et femmes se détachaient du lot ; certains s’entouraient de gardes armés de bâtons. Ves les classa mentalement dans la classe moyenne de Mulak.
Contrairement aux gens de basse extraction, qui regardaient les visiteurs avec crainte et superstition, les membres de la classe moyenne les observaient avec un espoir prudent, comme si l’arrivée des étrangers pouvait leur offrir des occasions de s’enrichir.
Les hautes structures métalliques qui dominaient l’artère principale paraissaient encore plus rouillées et délabrées de près. Ves remarqua même des marques de dégâts autrefois réparés avec des plaques de métal différentes. Cette ville avait dû survivre à plusieurs attaques au cours de sa longue existence.
Nul ne savait avec certitude quand la ville avait été fondée. Selon les estimations les plus extrêmes, elle avait près de trois mille ans, ce qui correspondait de peu à la période suivant le crash du Starlight Megalodon sur Aeon Corona VII.
Peut-être les premiers survivants avaient-ils eu assez de clairvoyance pour comprendre qu’ils devaient s’installer durablement sur cette planète, et s’étaient-ils servis des véhicules et des machines encore à leur disposition pour fonder la cinquantaine de villes qui existaient aujourd’hui.
Cela n’expliquait toujours pas pourquoi les descendants des premiers survivants avaient colonisé d’autres terres en dehors des villes. La planète était assez vaste pour accueillir mille fois plus de cités sans qu’elles empiètent sur les territoires les unes des autres. Pourquoi étaient-ils restés si peu nombreux pendant tout ce temps ?
Ves et les autres espéraient bientôt entendre la réponse à cette question.