Chapitre 788
Naeduvis et Pirisa avaient certes perdu leur duel contre le Capitaine Orfan, sans laisser le moindre doute sur l’issue, mais la puissance du prétendu dieu sacré avait impressionné toutes les Épéistes flagrants.
Le Dr Tillman et le chef Dakkon épluchèrent la masse considérable de données recueillies par les capteurs de leurs méchas et de leur transporteur, mais ils n’étaient pas plus près d’expliquer le phénomène qu’auparavant. Ce qu’avait accompli Naeduvis était impressionnant et pouvait aisément rivaliser avec les prouesses de certaines des races extraterrestres sentientes les plus puissantes que l’humanité avait combattues !
Tous deux firent plusieurs observations importantes.
« Les cristaux incrustés dans leur peau n’ont pas toujours eu cette taille. Au départ, ils étaient bien plus petits, puis ils ont grandi en même temps que les exobêtes, dont la croissance est très lente. Je ne sais pas combien de temps met cette espèce à atteindre sa maturité, mais cela doit se compter en siècles. Et elles ne cessent jamais vraiment de grandir. »
« Les cristaux servent à la fois de siphons et de réservoirs d’énergie. Ils ne peuvent pas stocker l’énergie à long terme, mais il est remarquable qu’ils soient capables d’absorber l’énergie de dimension supérieure. Cela dit, c’est l’exobête elle-même qui digère cette énergie et la transforme en une forme plus malléable, qu’elle utilise pour manipuler toute cette eau. »
« Le processus de manipulation manque de précision. Naeduvis possède une portée considérable, mais elle utilise ses pouvoirs comme un enfant brandissant une masse. Transformer ces boules d’eau en scies aquatiques lui a pris un temps notable. »
« Je pense que la créature n’a réussi à exploiter les applications les plus fines de ses pouvoirs qu’avec l’aide de sa cavalière », ajouta Ves. « Le lien qui unit Pirisa à Naeduvis s’apparente à celui d’un pilote de mécha connecté à son mécha par une interface sans fil.
Je ne sais pas si ce lien est d’origine naturelle ou artificielle, mais la seconde hypothèse est probable, vu la similitude des données recueillies. J’ai même détecté des échos de résonance. Si j’ai raison, alors Pirisa et tous les autres cavaliers de bêtes sont des candidats au rang d’expert ! »
Des candidats au rang d’expert ! Qu’est-ce que cela signifiait ? Cela voulait dire que cette ville, qui comptait selon les estimations au moins cent mille habitants, produisait d’une manière ou d’une autre des pilotes potentiellement experts à raison d’au moins un sur dix mille !
C’était une proportion insensée ! Si un État comme la République Lumineuse affichait un tel taux, il pourrait aligner un million de candidats au rang d’expert !
Même si seulement dix pour cent d’entre eux finissaient par devenir des pilotes experts, cela représenterait tout de même cent mille pilotes de mécha redoutablement doués, capables de balayer tous les secteurs stellaires environnants !
« C’est vrai ? » Le Capitaine Byrd fronça les sourcils. Peut-être auraient-ils dû emmener le Vénérable Xie à bord d’un mécha de réserve, après tout. « Êtes-vous absolument certain qu’il s’agit de candidats au rang d’expert ? »
Ves observa les exobêtes au loin et tenta de sonder leur spiritualité. Malheureusement, le transporteur rapide se trouvait trop loin, et les interférences dans l’air n’arrangeaient rien.
« Ce n’est qu’une hypothèse, madame », précisa-t-il. « C’est une explication possible à la capacité de l’exobête et de sa cavalière à produire certains de ces phénomènes apparentés à la résonance. Le mieux est de voir leur union comme un hybride entre un mécha lourd et un mécha d’expert. Ce n’est ni l’un ni l’autre, mais elle présente les caractéristiques des deux. »
Tous les Vandales présents dans le transporteur rapide grimacèrent.
« Naeduvis a perdu contre notre mécha parce qu’elle n’a probablement jamais affronté d’adversaire aussi rapide et agile », expliqua le Dr Tillman. « À en juger par le groupe d’exobêtes, je crois que tous les membres de son espèce capables de combattre ont une constitution semblable à celle d’un mécha lourd et lent.
Leurs méthodes de combat nous paraissent peut-être puissantes, mais maladroites. Pourtant, contre d’autres exobêtes aussi lentes qu’elles, elles sont redoutablement efficaces. »
Ves compléta son analyse. « La manipulation de l’eau à grande échelle et la lente préparation de ses attaques font de Naeduvis une sorte de mécha d’artillerie. Elle peut non seulement bombarder les exobêtes à distance, mais aussi ralentir, voire noyer, de grandes hordes de bêtes plus petites ou d’autres autochtones à pied. »
« Vu le titre attribué à Naeduvis, je pense que son rôle de source d’eau est encore plus important pour Mulak que ses capacités de combat. Il n’y a pas de rivière dans les environs, et il est difficile de faire vivre une colonie de cette taille sans source d’eau.
Mais si Naeduvis peut faire apparaître assez d’eau pour étancher la soif de tous les habitants de la ville et irriguer leurs fermes, alors elle mérite assurément son titre de Donneur de Vie ! »
« Pas étonnant que les autochtones les vénèrent comme des dieux sacrés. Ce titre n’a rien de creux. »
« Vous pensez qu’ils sont sentients ? » demanda soudain Ves.
Tous les analystes se turent. Le Dr Tillman secoua la tête, sans toutefois paraître convaincue. « En temps normal, je répondrais non. Dans toute la galaxie, les exobêtes géantes dotées de ces caractéristiques n’évoluent généralement pas en espèces intelligentes.
Mais je ne peux pas exclure que leur génome ait été modifié par le passé, ni tenir compte des conséquences d’une interface entre une exobête et un esprit humain. Une exobête sauvage pourrait peut-être acquérir une certaine conscience d’elle-même au contact répété d’un esprit humain. Nous savons que les pilotes de mécha adoptent parfois une façon de penser plus mécanique à force de piloter des méchas. »
Ce phénomène était bien connu des pilotes de mécha comme des concepteurs de méchas. Tous deux considéraient la lente transformation de l’esprit et du système neuronal d’un pilote comme le processus d’évolution fondamental de leur profession.
Les personnes dotées d’une aptitude génétique supérieure avaient un esprit plus malléable et s’adaptaient donc mieux aux conditions nécessaires pour approfondir leur lien avec les méchas. Cette transformation finissait par culminer en une métamorphose donnant naissance aux experts, un processus qui dépassait l’entendement de la science humaine.
« Autrement dit, le lien fonctionne dans les deux sens », lança Ves. « Dans le cadre d’un lien théorique entre un homme et une bête, cette dernière peut acquérir certains traits de l’intelligence humaine, tandis que l’homme qui lui est associé peut adopter une partie des instincts animaux qui animent les bêtes. »
Cette éventualité déplut visiblement au Capitaine Byrd. Si les cavaliers de bêtes qui prétendaient parler au nom des dieux sacrés avaient adopté certains traits animaux, elle devrait s’y prendre autrement pour nouer des relations amicales.
« Hokaz passe à l’action ! »
Les Vandales flagrants et les Épéistes de Lydia n’étaient pas les seuls à se concerter. L’autre camp avait lui aussi tiré de nombreuses leçons de l’affrontement, et chacune des dix exobêtes s’était regroupée en cercle, dans un espace exigu, pour permettre à leurs cavaliers de discuter.
Étrangement, les exobêtes participaient elles-mêmes à la discussion en rugissant. Naeduvis, en particulier, poussait de nombreux rugissements qui semblaient exprimer son mécontentement.
Les transporteurs rapides déployèrent de minuscules mouchards audio pour tenter d’espionner leur conversation, mais ceux-ci court-circuitèrent soudain à quelques centaines de mètres des redoutables bêtes.
Les Vandales eurent davantage de succès en lisant les lèvres à distance, mais ne parvinrent à saisir qu’une partie de l’échange.
Peu importait. Le lieutenant Dise, dans son Devil Razor, allait affronter le roi des dieux en combat singulier !
Hokaz s’avança d’un pas lourd et massif, avec une majesté incroyable. Il était un peu moins grand que Naeduvis, mais bien plus corpulent, et semblait terrifiant à affronter au corps à corps. Contrairement à sa compagne, il était couvert d’écailles plus épaisses, aux rayures jaunes.
Si Naeduvis évoquait une créature marine échouée sur la terre ferme, Hokaz avait la majesté d’un tigre sous la forme d’un lézard !
Ses puissantes pattes devaient être assez fortes pour démolir un pan de muraille en quelques coups !
Son cavalier, un homme à la longue crinière blonde et ébouriffée, prit la parole. « Vous avez l’honneur d’affronter Hokaz, le Tyrant des Terres désolées ! Je suis Karawin, le Seigneur du Gris et l’élu de Hokaz. Vous trouverez en ce dieu sacré un adversaire bien plus digne que sa compagne ! »
Les paroles de Karawin laissaient entendre que les exobêtes formaient une meute.
« Certaines exobêtes plus petites de leur groupe partagent plusieurs caractéristiques avec Hokaz et Naeduvis, dit le Dr Tillman. S’ils forment un couple reproducteur, alors au moins la moitié du groupe appartient à leur famille. Je ne pense toutefois pas que les autres exobêtes aient des liens de parenté avec eux. Elles sont de races complètement différentes. »
Le Devil Razor lança sa propre déclaration. « Je suis le lieutenant Dise, Épéiste et championne des méchas au service de la commandante Lydia ! J’ai chassé plus de cent exobêtes sur plus de vingt planètes ! »
Aucun des deux camps ne souhaitait échanger des provocations. Dès qu’ils eurent terminé, Hokaz invoqua aussitôt une tornade d’énergie.
La vision d’un étroit entonnoir qui s’élevait jusqu’à la prétendue voûte des dieux pour aspirer une partie des vents astraux impressionna tous les visiteurs. Maintenant qu’ils savaient quoi chercher, ils avaient mis en œuvre tous les scanners adaptés pour enregistrer le phénomène.
En Épéiste chevaleresque, le lieutenant Dise laissa le Tyrant des Terres désolées rassembler ses forces sans l’interrompre. Son mécha d’escrime tendit son épée en forme de lame de rasoir, prêt à attaquer. Vu la puissance apparente de Hokaz, elle aurait été folle de croire que son Devil Razor pourrait encaisser les coups du dieu sacré.
Au bout de quelques minutes, les dix-sept cristaux incrustés en divers endroits du corps de l’exobête brillèrent comme des étoiles ! Hokaz poussa un cri de guerre tonitruant, libérant aussitôt une boule d’énergie électrique crépitante !
« Esquive ! »
Heureusement, le lieutenant Dise éloigna son mécha d’un bond sur le côté, bien avant que la boule n’atteigne l’endroit où il se trouvait.
Les yeux lumineux de l’exobête se plissèrent tandis qu’elle prenait de la vitesse. La créature prit une profonde inspiration et lança une nouvelle boule électrique dévastatrice ! Mais toucher un mécha en mouvement était plus facile à dire qu’à faire. La boule ne pouvait pas suivre sa cible et passa sans danger à côté du mécha d’escrime.
Le Devil Razor contourna même l’exobête pataude et lui asséna quelques coups avant de battre en retraite ! Il s’était éloigné juste à temps : la queue venait de fouetter l’endroit qu’il occupait un instant plus tôt !
Le duel précédent se répéta. Le lieutenant Dise avait beau avoir l’honneur de laisser Hokaz accumuler son énergie, elle n’hésita pas à exploiter son terrible manque de vitesse et de réflexes.
Karawin, juché sur le dieu sacré de plus en plus furieux, plissa les yeux. « Toutes vos machines sans dieu sont-elles aussi pénibles à combattre ? Peu importe ! Je vais vous montrer pourquoi Hokaz est le Tyrant des Terres désolées ! Allons, mon vieux compagnon ! Déchaîne la fureur de la voûte céleste sur ces automates sans vie ! »
Hokaz rugit soudain vers le ciel. Étonnamment, le ciel rugit à son tour ! Pour une raison inconnue, les vents astraux dans les hauteurs se déchaînèrent en turbulences extrêmes, faisant dérailler les capteurs du transporteur rapide.
Les vents astraux déchaînés déclenchèrent soudain un orage sur une vaste zone autour du lieu du duel ! Certains éclairs manquèrent même de frapper les exobêtes et les méchas qui observaient le combat, les forçant à reculer encore davantage !
Les éclairs anormaux qui tombaient de la voûte des dieux ne ressemblaient pas à de la foudre ordinaire ! Les éclairs jaune vif s’abattaient avec une telle fréquence que de nombreux Vandales et Épéistes peinaient à voir à travers leur éclat, même avec leurs visières correctrices.
Quant au Devil Razor, au cœur de la tempête, les éclairs qui tombaient à proximité semblaient attirés par sa carcasse métallique et déviaient aussitôt pour le frapper !
Le mécha parvint à fonctionner malgré plusieurs impacts, mais après avoir été frappé une douzaine de fois, il se mit rapidement à fumer et à trembler !
Tandis que la foudre continuait de s’abattre sur le malheureux mécha et sur une vaste zone alentour, un sentiment d’horreur s’empara des Épéistes flagrants. Si ces tempêtes atteignaient leur camp, elles les anéantiraient presque tous sur-le-champ, méchas compris !
Les éclairs anormaux, surchargés, coupèrent toutes les connexions et brouillèrent tous les capteurs. Malgré l’absence de données, Ves voyait parfaitement que la résistance électrique intégrée du Devil Razor avait rapidement atteint ses limites.
Le lieutenant Dise risquait de finir grillée si cette pluie d’éclairs ne cessait pas !
« Interrompez le duel ! » cria-t-il par-dessus le tonnerre et les éclairs. « Dites aux Épéistes de s’avouer vaincues avant que le lieutenant Dise n’y laisse la vie ! »
« Impossible ! Nous avons perdu la communication avec le transport des Épéistes et leurs méchas ! »