Chapitre 780
Lorsque Ves ouvrit la boîte décorative, il contempla l’objet posé sur un lit de tissu doux et plié.
« C’est un couteau ? »
Ves saisit le manche sobre, mais fonctionnel, et tira le couteau de son fourreau. La lame élancée en alliage brillait d’un éclat semblable à celui des grandes épées que maniaient la plupart des Épéistes.
« C’est une curiosité façonnée par le même forgeron que nous chargeons de fabriquer toutes nos épées. Je ne sais pas comment il s’y prend, mais il crée les lames les plus tranchantes de toute la Région stellaire de Faris, expliqua Mayra. Fais attention à la lame et à sa pointe ! Ne passe pas tes doigts sur le tranchant. Une pression modérée suffit pour qu’il tranche la plupart des alliages.
Même ton armure sophistiquée ne résisterait pas à cette arme. »
Ves retira précipitamment ses doigts armurés du tranchant. « Elle a un nom ? »
« Cadisis, le Poignardeur. Sa forme de stylet se prête particulièrement bien à la perforation des armures résistantes. Si tu l’entretiens correctement, elle peut transpercer de fines plaques d’alliage compressé. En tout cas, elle est assez étroite et compacte pour que tu la glisses dans ton armure personnalisée. »
« Je devrai agrandir l’un des compartiments de rangement pour y loger Cadisis, mais ça en vaut vraiment la peine. Si cette lame est de la même nature que vos célèbres épées, alors c’est un cadeau somptueux ! »
« À vrai dire, le forgeron dont je viens de parler nous a offert Cadisis. Nous avons apprécié le geste, mais nous n’avons trouvé aucune utilité à cette arme, admit la Conceptrice de méchas compagnon. Les Épéistes affrontent leurs adversaires au grand jour et s’efforcent de gagner la confiance de leurs alliés. Recourir à Cadisis ne cadre pas avec le reste de notre arsenal et envoie un mauvais message. »
« Et tu t’es dit que j’étais assez salaud pour que Cadisis me convienne ? »
« Je n’insinue rien de tel. » Mayra balaya l’accusation d’un geste de la main. « Je tiens simplement compte de ton manque d’entraînement au combat. Même si je t’offre un couteau de combat, tu risques de te couper avant d’avoir seulement blessé ton adversaire. Armé ou non, tu ne feras pas le poids face à un guerrier entraîné. »
Ves examina attentivement Cadisis et sentit sa Spiritualité effleurer les concepts ténus qui y étaient intégrés. Arme du même rang que les épées emblématiques portées par toutes les Épéistes diplômées, elle respirait la qualité jusque dans ses moindres détails. Le forgeron qui avait façonné Cadisis avait consacré beaucoup de soin et d’efforts à créer l’instrument idéal pour poignarder dans le dos.
Plus il étudiait l’arme, plus il se demandait pourquoi les Épéistes l’avaient reçue. Elle ne convenait vraiment pas à ses anciennes propriétaires. Le forgeron avait-il tenté de leur transmettre un message caché par ce cadeau ?
« Puisqu’il s’agit d’une arme façonnée à la main avec soin et amour, a-t-elle une particularité, en dehors de son tranchant ? demanda-t-il. Je ne reconnais pas vraiment ces alliages. Ils ressemblent à ceux de vos épées, mais leur texture est différente. »
Mayra applaudit et sourit. « Bon jugement. Cadisis contient une petite quantité de matériaux exotiques qui la rend presque indétectable par la plupart des capteurs. Elle n’échappe pas aux capteurs optiques, mais tu peux la faire passer devant la plupart des détecteurs d’armes, détecteurs de métaux, détecteurs de masse, et ainsi de suite. Si Cadisis porte le nom de Poignardeur, ce n’est pas pour rien. »
Ves appréciait sincèrement le savoir-faire dont témoignait Cadisis, mais il ignorait s’il pourrait un jour s’en servir. Après tout, il possédait déjà une autre arme nommée, assez puissante pour venir à bout de la plupart des menaces. Il ne comprenait pas non plus pourquoi Mayra avait choisi de lui offrir une arme symbole de trahison juste après qu’il eut promis de prendre soin de Ketis.
Il avait l’impression que tout ce cadeau était chargé de symboles et de sens cachés. Mayra cherchait-elle à lui faire comprendre que les Épéistes comptaient trahir les Vandales à l’avenir ? Lui avait-elle offert cette arme pour l’avertir silencieusement de ce qui pourrait lui arriver s’il ne tenait pas ses promesses ?
Quoi qu’il en soit, Ves ne parvenait pas à percer le mystère pour le moment. Il rengaina l’arme, la remit dans la boîte et referma celle-ci. Il devrait modifier sa Fourmi terrestre pour pouvoir transporter Cadisis. Il n’avait peut-être pas encore trouvé à quoi ce cadeau pourrait lui servir, mais il ne perdait rien à ajouter un outil de plus à son arsenal.
« Ah, à force de parler de tout ça, j’ai presque oublié la raison de ma visite. J’aimerais te consulter sur certains problèmes techniques rencontrés par les Vandales. Je voudrais te demander conseil, si ça ne te dérange pas. »
« N’hésite pas. Les problèmes que vous rencontrez, vous autres Vandales, sont loin d’être uniques, remarqua Mayra en faisant signe à Ketis de venir s’asseoir à côté d’elle. Ketis, viens par ici. Tu pourras peut-être apporter ton avis, toi aussi. »
Ves lui expliqua ensuite certains des problèmes les plus difficiles qu’il avait rencontrés, par exemple comment modifier les cockpits pour que les pilotes puissent rester conscients même en l’absence de champ antigravité actif.
Dans l’ensemble, Mayra lui prodigua de sages conseils. Elle n’avait pas de solution à tous les problèmes, mais elle lui indiqua au moins la bonne direction ou le poussa à les envisager sous un autre angle.
Ketis resta pour l’essentiel silencieuse, faute d’expérience pour faire des suggestions de son propre chef. Les problèmes qui accablaient Ves dépassaient largement ses capacités. Elle n’en absorba pas moins une foule de connaissances au fil de leur échange.
Après deux heures de discussion fructueuse, Ves prit congé des deux femmes et quitta l’atelier. En regagnant le côté du camp occupé par les Vandales, il continua d’admirer les différents méchas utilisés par les Épéistes.
Les Devil Razors et les Silver Valencias côtoyaient plusieurs autres modèles de méchas portant la marque distinctive de Mayra. Comparé aux méchas que les Épéistes avaient dû se procurer ailleurs, ceux qu’elle avait conçus partageaient un même fil conducteur, qui permit à Ves de cerner sa philosophie de conception.
« Si je ne me trompe pas, sa philosophie consiste à tirer le meilleur parti de matériaux imparfaits. Les méchas de Mayra ne sont peut-être pas les plus impressionnants pour une conceptrice de méchas compagnon, mais ils sont très efficaces et économiques. »
À Ves, sa philosophie de conception rappelait par certains aspects celles du Skull Architect et de Maître Katzenberg, de l’Institut de technologie de Leemar. Elle convenait parfaitement à une conceptrice de méchas travaillant aux confins de l’espace, où nombre de ressources étaient difficiles à obtenir.
De manière générale, les philosophies de conception axées sur l’efficacité et l’atténuation de la pénurie de matériaux de haute qualité devaient être très répandues dans les confins galactiques.
Cette région, moins riche en étoiles et beaucoup moins bien pourvue en matériaux exotiques rares et énergétiques, n’incitait pas les concepteurs de méchas à se concentrer sur la création des méchas les plus puissants. Ils n’en avaient tout simplement pas les moyens. À la place, ils cherchaient à optimiser les performances de leurs méchas avec les ressources disponibles.
Certains poursuivaient cet objectif de manière plus directe, comme Maître Katzenberg, qui cherchait activement des substituts bon marché aux matériaux exotiques de grande valeur, ou le Skull Architect, qui tentait de résoudre l’impossible en misant sur la conception pure.
D’autres s’attaquaient au problème par un biais différent. La spécialité de maître Olson — la longévité, l’endurance et la conception de moteurs — lui permettait de concevoir des méchas capables de tenir plusieurs jours sur le champ de bataille, réduisant ainsi la pression logistique sur les forces qui déployaient ses produits.
Ves appartenait lui aussi à cette catégorie. Sa philosophie de conception cherchait à exploiter le Facteur X, une source de puissance des méchas encore largement inexplorée, qui amplifiait leurs performances sans rien coûter d’autre qu’une part de sa Spiritualité.
« Nous cherchons tous à renforcer les méchas sans nous rabattre directement sur des matériaux plus coûteux. »
À titre personnel, il estimait que cela touchait à l’essence même d’une bonne conception. N’importe quel concepteur de méchas pouvait fabriquer un mécha aux performances exceptionnelles à partir de matériaux valant des milliards de crédits. Il fallait être un concepteur de méchas remarquable pour en concevoir un aussi performant avec un budget cent fois inférieur.
De retour au camp, Ves trouva la couchette qui lui avait été attribuée et tenta de dormir en oubliant ses soucis.
Son sommeil fut agité. Les baraquements préfabriqués bloquaient toute la lumière venue du ciel, mais les vents astraux qui soufflaient sans cesse faisaient parfois onduler l’espace et le temps dans les environs. Lorsque ces ondulations atteignaient la surface rocheuse de la Super Terre, leurs effets s’étaient atténués, mais tous les Vandales et les Épéistes en ressentaient encore les conséquences.
Il avait l’impression que des ondes sonores invisibles le frappaient toutes les deux minutes environ. Dans ces conditions, il lui fallut du temps pour s’endormir. Certains Vandales durent prendre des somnifères pour y parvenir.
Le lendemain, il retrouva le même ciel éclatant en reprenant le travail. Les Vandales avaient entre-temps installé une série d’ateliers où les techniciens en méchas réparaient sans relâche les méchas qui, selon eux, auraient dû supporter la forte gravité, mais n’y parvenaient pas.
Personne n’était responsable de ces défaillances, mais elles témoignaient du manque de rigueur dans la préparation du déploiement sur une Super Terre. Trop d’équipes de travail avaient fait preuve de négligence en appliquant toutes les modifications recommandées par Ves.
Si le problème n’avait pas pris plus d’ampleur, c’était uniquement parce qu’un nombre suffisant de méchas terrestres fonctionnaient comme prévu pour participer aux patrouilles et aux missions de reconnaissance habituelles. Pour l’heure, les Vandales et les Épéistes devaient encore achever leurs préparatifs avant de pouvoir se mettre en route.
Tandis que Ves mettait en œuvre certaines des solutions proposées par Mayra, notamment en modifiant les cockpits pour que les sièges de pilotage puissent s’incliner, le Capitaine Byrd finit par organiser sa première réunion d’état-major.
Ves posa son travail et entra dans le bunker du quartier général voisin, puis dans une salle de conférence souterraine exiguë. Une foule de Vandales, nouveaux ou familiers, afflua dans la pièce. Les officiers méchas se regroupèrent d’un côté, tandis que les différents membres du personnel de soutien occupaient l’autre.
Le Capitaine Byrd entra la dernière.
C’était la première fois que Ves la voyait en personne. Elle était plus âgée que le Capitaine Orfan, qui lança à sa collègue capitaine des méchas un regard jaloux. Le Capitaine Byrd ne prêta aucune attention à l’intérêt de cette dernière et marcha d’un pas assuré vers le devant de la salle.
« Bien, Vandales. Je vous ai réunis aujourd’hui pour discuter de nos projets immédiats. Nous avançons plus lentement que je ne le souhaiterais, mais nous devrions être prêts à partir d’ici deux ou trois semaines. »
Quelques Vandales grognèrent. C’était bien trop lent au goût des plus agressifs, comme le Capitaine Orfan. Si elle avait été aux commandes, elle les aurait exhortés à partir malgré leur manque de préparation.
Le Capitaine Byrd abordait leur situation sous un tout autre angle. Certains estimaient qu’elle en faisait trop.
Ves n’était pas d’accord avec ses détracteurs. Attaché à une bonne préparation, il soutenait pleinement son approche prudente et méthodique. Il préférait emporter trop d’outils et ne pas avoir besoin de la plupart plutôt que de partir les mains vides et de se retrouver impuissant, sans aucun moyen de résoudre le problème.
« Cette réunion ne porte pas sur les plans que nous avons déjà établis. Ils sont gravés dans le marbre et ne sont pas négociables », déclara l’officière la plus gradée.
Elle ne regarda ni le Capitaine Orfan ni ses proches, mais sa remarque ne pouvait viser personne d’autre que la faction agressive.
« En revanche, nos éclaireurs, envoyés vers la colonie la plus proche, sont revenus avec des images détaillées et des relevés de capteurs. Contemplez cette cité ancienne, située à six cents kilomètres au sud-ouest de notre camp. »
Une projection s’anima, représentant une vieille cité à moitié en ruines, encerclée par une immense muraille de métal rouillé !