Chapitre 760
Après une heure d’introspection, il eut l’impression d’avoir légèrement progressé dans la remise en ordre de sa philosophie de conception, qui s’était fourvoyée. Ce ne fut pas une mince affaire, et il lui faudrait peut-être des mois pour la ramener à son état pur, mais Ves entrevit au moins une lueur d’espoir dans sa démarche actuelle.
« Il ne me faut que quelques minutes pour pousser ma philosophie de conception au bord du précipice, mais des mois pour réparer tous les dégâts que j’ai causés. »
Créer était plus difficile que détruire. C’était vrai pour à peu près tout, aussi Ves ne s’attendit-il pas à ce que sa guérison soit facile.
En attendant, Ves sentait qu’il ne devait vraiment pas soumettre sa philosophie de conception à des tensions pendant sa convalescence. Par exemple, solliciter davantage un membre cassé ne ferait qu’aggraver la blessure et prolonger la guérison.
Bien qu’il eût intérêt à se ménager pendant les deux prochains mois, Ves craignait de devoir encore bafouer ses principes, déjà bien malmenés, si le Système de la Couronne d’Éon se révélait être un véritable nid de dangers.
« J’ai l’impression d’être un mari violent qui ne cesse de trouver des excuses pour frapper sa femme. » Il grimaça.
Dans cette comparaison, sa philosophie de conception était sa « femme ». Le danger, c’était qu’il la frappe trop souvent ou trop fort, au point qu’un jour, sa philosophie de conception renonce à lui et demande le divorce.
Vu tout ce qu’il lui avait fait subir ces derniers temps, Ves l’aurait certainement mérité, mais il ne voulait pas en arriver là.
« Tu peux me pardonner, s’il te plaît ? Je te jure que je ne recommencerai pas ! »
Ves secoua soudain la tête. À quoi pensait-il ? Pourquoi venait-il d’imaginer sa philosophie de conception sous les traits de sa femme ?
« Je crois que je vais m’arrêter là pour aujourd’hui. »
Il hésitait à aller se coucher. Même si les Vandales n’étaient plus en état d’alerte rouge, le niveau d’alerte jaune indiquait qu’ils s’attendaient toujours à d’éventuelles menaces. Ce niveau permettait simplement de faire tourner les équipes, afin que tous les postes restent occupés tandis que le personnel en repos pouvait manger et dormir.
« Malgré tout, j’ai vraiment besoin de faire une pause. »
Ves se dit que quelqu’un le réveillerait si un événement grave survenait, ce qui, il devait bien l’admettre, ne semblait pas très probable.
La flotte des Épéistes flagrants avait péniblement quitté la zone où elle avait émergé au départ. La sinistre flotte vésienne qui s’était lancée à leur poursuite avait subi de lourds dégâts aux mains des pirates, tandis que les forces alliées à l’Église de Haatumak avaient appris à leurs dépens pourquoi il ne fallait pas défier un détachement d’un régiment de méchas aguerri au combat.
Il se reposa quatre heures avant qu’une alerte ne le réveille. Encore hébété, Ves émergea de son lit et jeta un coup d’œil au message sur son communicateur. Puis il bondit hors du lit et s’habilla aussi vite qu’il le put.
Il se précipita vers son bureau, où un agent de sécurité lui remit un colis important. Dès qu’il l’eut reçu, il remercia l’agent, entra dans son bureau, adressa un salut brouillon à Ketis, puis se glissa derrière son bureau. Il activa son brouilleur de signal avant d’insérer enfin la puce de données chiffrée du colis dans son communicateur sécurisé.
La puce contenait tous les journaux, les relevés et les données de télémétrie des simulations et du déploiement réel du Parallax Star !
Ves maugréa un peu d’avoir raté les tests en direct, mais au moins, rien de grave ne semblait s’être produit. Le Vénérable Xie n’était pas devenu fou et n’avait pas commencé à tuer au hasard.
D’après les relevés biométriques, le pilote expert avait fourni un effort accru, mais cela pouvait s’expliquer par l’amélioration, déjà constatée, de ses performances avec le Parallax Star.
« C’est bon de voir qu’au moins, l’un de mes changements s’est déroulé comme prévu. »
Le léger gain de performance justifiait ses modifications et dissimulait toutes ses manigances en coulisses. Pour le reste des Vandales, Ves avait réussi à régler le Parallax Star au bénéfice du Vénérable Xie.
Seuls Ves et le major Verle connaissaient la vérité et, si cela ne tenait qu’à lui, il en serait toujours ainsi.
Il trouvait toujours dommage d’avoir tendu un piège mortel à un pilote expert. Si ce dernier n’avait pas voué une dévotion aussi aveugle à ce raté de Quatrième Prince, les Vandales auraient pu nouer des liens plus étroits avec ce fugitif polyvalent du Secteur stellaire de la Plasma Sombre.
De tels incidents illustraient la difficulté de rallier à une autre cause un pilote expert venu d’ailleurs. Personne ne voulait renoncer à ses atouts maîtres, surtout au profit de ceux qui détenaient du pouvoir et de l’ambition. Aussi faisait-on tout son possible pour endoctriner les pilotes experts et en faire des serviteurs loyaux.
Si la MTA mettait tant l’accent sur la protection des droits et des privilèges des pilotes experts, c’était par nécessité. Sans cette protection, ils étaient vulnérables à toutes sortes de manipulations mentales et de coercition de la part d’États et d’acteurs puissants sans scrupules.
Le fait que presque tous les pilotes experts soumis à la contrainte finissaient par stagner ou régresser ne les arrêtait pas, même si cela nuisait à la MTA dans son ensemble. Pour rendre l’ascension au rang de pilote expert aussi attrayante que possible et garder ouverte la voie vers les rangs de pilote as et de pilote divin, il fallait traiter avec respect les pilotes de méchas d’élite de tous horizons.
Cette politique avait semblé judicieuse à Ves, jusqu’à ce qu’il se retrouve parmi ceux qui avaient besoin de garder un pilote expert sous leur coupe. Elle était alors devenue un obstacle, qu’il avait délibérément franchi.
Ves se plongea dans les journaux et les données de télémétrie, à la recherche du moindre signe d’effet secondaire causé par son intervention. Il trouva quantité d’indicateurs anormaux, mais ils ne devraient attirer l’attention de personne tant qu’ils resteraient minimes.
Le nombre d’anomalies l’inquiétait toutefois. Ses modifications avaient provoqué un effet de débordement qui avait entraîné dans son sillage de nombreux autres paramètres.
Le lien entre l’homme et la machine était l’un des domaines les plus complexes et mystérieux de la conception de méchas. Pour les concepteurs de méchas, il occupait une place comparable à celle de la mécanique des moteurs supraluminiques pour les ingénieurs de vaisseaux spatiaux.
Ves n’avait fait qu’effleurer ce domaine. Il s’attendait donc à ce que ses modifications tombent un peu à côté, mais il n’était pas ravi de constater qu’elles avaient pris une telle ampleur.
C’était comme demander à un mécha d’artillerie d’effectuer un bombardement de précision, et le voir se déchaîner pour raser toute la zone autour de la cible !
« Ces derniers temps, j’ai bâclé tous mes projets. »
Les batteries, ses gadgets, le Dé à six faces, la Lance Évaporante et, maintenant, l’interface neurale truquée : autant de travaux expédiés à la hâte par Ves, éternellement à court de temps et de compétences. Ses produits finis accumulaient donc bien trop de défauts.
« Je n’ai pas le choix. » Il soupira.
Ves comprenait que les circonstances l’avaient acculé à cette situation désespérée. Ses soucis actuels ne firent que renforcer son désir de gagner en autonomie. Même si le major Verle avait raison de dire que chacun était le pion de quelqu’un, travailler sous la coupe d’autrui lui était insupportable. Plus tôt il quitterait l’échiquier, plus tôt il cesserait de se retrouver dans des situations qui lui échappaient.
Ves passa une demi-heure à parcourir toutes les données. La plupart consistaient en observations sans intérêt ou incompréhensibles, et il ne parvint pas à déterminer si ses modifications avaient réellement tenu. Il conclut tout de même qu’aucun problème majeur n’était survenu, malgré sa maîtrise très limitée du code.
« Ketis ? »
« Bonjour à toi aussi, Ves. » Elle grommela.
« Désolé, j’étais absorbé par une tâche importante. »
« Ce n’est rien. Je sais comment tu es. »
Après quelques banalités, Ves s’intéressa aux progrès de Ketis. « Tu as fait ce que je t’avais suggéré tout à l’heure ? »
« Tu veux dire parler au pilote du mécha bretteur que nous avons visité ? Oui, mais le Vandale ne voulait pas m’en dire beaucoup. Je crois que c’est parce que je suis une Épéiste : il ne voulait pas révéler ses secrets. »
Il n’avait pas envisagé cette possibilité. Le pilote de mécha vandale n’avait rien fait de mal, et Ves aurait dû lui transmettre des consignes ou quelque chose du genre. Enfin, son idée était peut-être irresponsable depuis le départ.
« Tu auras l’occasion d’interroger tes camarades Épéistes quand tu les retrouveras. N’oublie pas de le faire. Pour concevoir plus tard des méchas adaptés à tes clients, tu dois vraiment comprendre leurs particularités et leurs manies. »
« Ce n’est pas une partie du marketing ? » demanda-t-elle.
« Exactement. Ce que je viens de décrire, c’est le principe même d’une étude de marché. Je ne peux pas concevoir un mécha au hasard et le jeter sur le marché. Enfin, je pourrais si j’en avais vraiment envie, mais je ne devrais pas m’attendre à ce qu’il soit rentable : il ne se vendrait pas beaucoup. Le marché des méchas est immense. Même dans le Secteur stellaire de Komodo, les méchas changent constamment de propriétaire. »
« La concurrence est telle que tu ne peux tout simplement pas te permettre de n’en faire qu’à ta tête. Les concepteurs de méchas doivent placer leurs clients au cœur de leur vision. Sans clientèle à laquelle s’adresser, qui achètera tes méchas ? »
« Je ne vois pas en quoi ça me concerne. Je suis juste une conceptrice pirate, et le marché des méchas dans les confins ne m’intéresse pas du tout. Je ne peux pas faire ce qui me chante ? »
Ves secoua la tête. « Ce n’est pas parce que tu as lu ça dans un manuel de marketing que ces théories ne s’appliquent pas hors du commerce. Toute forme de travail effectué par un concepteur de méchas s’accompagne d’une transaction, d’une manière ou d’une autre. Mayra serait-elle aussi appréciée des Épéistes de Lydia si elle ne concevait et ne fabriquait que des méchas lanciers ? »
« Bien sûr que non ! Ce serait idiot ! »
« C’est parce qu’elle connaît ses clients, qui sont en l’occurrence les membres de son groupe. Le fait qu’elle en fasse partie ne rend pas toutes les théories du marketing invalides. Au contraire, elles comptent encore plus, parce que concevoir des méchas mal adaptés aux Épéistes met directement sa sécurité en jeu. »
« D’accord… Je comprends ce que tu veux dire. Tu ne veux pas que je conçoive les méchas que j’ai imaginés ? »
« Pas exactement. Si tu es convaincue qu’un mécha, né de ta propre expérience et de tes propres observations, a du potentiel, alors vas-y, conçois-le. Assure-toi simplement qu’il soit assez attrayant pour que quelqu’un ait envie de le piloter. Ça peut sembler idiot, mais beaucoup de concepteurs de méchas qui se lancent dans les affaires oublient de vérifier si leurs produits sont susceptibles d’intéresser le marché ! »
Tous les concepteurs de méchas n’étaient pas faits pour devenir entrepreneurs. Les concepteurs de méchas tenaient à créer de bons méchas, tandis que les hommes d’affaires voulaient faire le plus de bénéfices possible. Leurs priorités différaient, mais un concepteur de méchas indépendant devait constamment accorder autant d’attention aux deux.
« Les plus grands fabricants de méchas n’hésitent pas à dépenser des millions de K-coins pour mieux comprendre leur clientèle cible. »
« Vraiment ? Ça coûte si cher que ça d’interroger deux ou trois pilotes de méchas ? »
« Ils ne se contentent pas de mener quelques entretiens », répondit sèchement Ves. « C’est toute une science, mais tu n’as pas besoin d’en connaître les détails. Quand tu auras atteint mon niveau et que tu posséderas ta propre entreprise, tu pourras demander un rapport et laisser tes subordonnés ou une agence de marketing externe faire le gros du travail. »
« Ça recommence. » Elle leva les yeux au ciel. « Tu répètes toujours que je suis destinée à créer ma propre entreprise de méchas ou je ne sais quoi. »
« C’est parce que je crois que tu es faite pour de grandes choses. J’ai une confiance absolue en tes capacités. »
Elle ne sut pas quoi répondre. Les propos de Ves étaient si absurdes qu’elle ne les envisagea même pas comme une possibilité réaliste.
Ves n’y vit pas d’inconvénient. Tant qu’elle garderait confiance en elle, elle pourrait dépasser les Épéistes. Mais si elle franchissait un jour ce cap, elle aurait absolument besoin de se familiariser avec les bases de la gestion d’une entreprise.
Si Ves ne lui rappelait pas qu’elle devait concevoir ses méchas en tenant compte de ses clients, elle risquait de faire un faux pas tôt ou tard.
Ketis finit par montrer qu’elle avait compris ce qu’il voulait dire.
« À bien y réfléchir, même si concevoir le mécha de ses rêves est amusant, ce n’est pas un jeu. Parfois, il faut concevoir des méchas qu’on n’aime pas pour payer les factures », remarqua-t-elle avec une sagesse inhabituelle.
« Mayra reçoit souvent des commandes de nos amies, et il lui arrive de revenir en se plaignant de détester leur façon de se battre et d’avoir dû l’intégrer à ses créations. Certaines sont de vraies ordures qui… »
Tandis que Ves l’écoutait s’égarer dans ses explications, il se sentit un peu plus serein. Le malaise qui pesait au fond de son cœur s’était légèrement dissipé. Surpris, Ves se concentra sur lui-même et découvrit avec étonnement que sa philosophie de conception avait retrouvé un peu d’éclat !