Chapitre 76
Chapitre n°76 – Tueur
Traducteur/Checker : SP76
Ves n'avait jamais vu autant de sang de toute sa vie. Il s'accumulait en quelques flaques aussi écarlates que la cornaline qu'il avait installée sur son premier Mécha. Les deux corps des pirates en armure gisaient en un tas indigne, aussi pathétique que la manière dont ils étaient morts.
« Miaou. » Lucky lâcha prise en rétractant ses griffes, et en frôlant doucement les jambes de son propriétaire. C'était comme si la dernière minute n'avait pas eu lieu.
« D'accord, d'accord. D'accord. Mon animal de compagnie est un tueur assassin. Ok. Là c’est trop. »
Si Dietrich pouvait le voir maintenant, il lui donnerait probablement une claque dans le dos et lui dirait de se reprendre. Les pirates étaient à ses trousses, et le seul moyen pour lui de rester libre était de leur prendre leur vie.
Après de nombreuses semaines avec le pilote confiant, Ves avait dû en prendre pour son grade, car il se reprit au bout de quelques minutes seulement. « Je suis pathétique. Nous sommes dans l'ère des Méchas. J’imagine et fabrique d'énormes machines de guerre, bon sang. J'ai déjà beaucoup plus de sang sur les mains. »
Après tout, n'avait-il pas vendu un Mécha à Vincent Ricklin, qui l'avait utilisé pour massacrer des dizaines d’innocents ? Ce n’était pas comme si Ves avait ignoré les conséquences. L'impact réel de ses actes était trop éloigné, et il avait reçu une formation à l'université pour rationaliser ses actions.
Pourtant, le fait d'être si proche de la mort le rendait extraordinairement mal à l'aise.
« Il faut que je me ressaisisse. Les pirates doivent toujours être liés les uns aux autres. Si j'ai raison, ils ont déjà dû remarquer les morts. »
Ves se remit en route. Si d'autres pirates venaient à le voir étourdi devant les corps de leurs camarades, ils le tueraient en un clin d'œil. Il entra rapidement dans la salle de bain, et rinça son vomi. Il retourna ensuite dans la cabine principale, et s'empara d'un pistolet laser tombé à terre.
« Tss. C'est verrouillé, mais ça ne m'arrêtera pas. »
Il se dirigea vers la commode à moitié brûlée et récupéra un petit paquet d’outils dans ses bagages. En tant que créateur, il s'assurait toujours d'avoir accès à quelques outils essentiels, au cas où il voudrait bricoler quelque chose, ou aurait besoin d'effectuer des réparations d'urgence. Il ne s'arrêta pas pour jouer avec le pistolet laser, mais quitta sa cabine le plus rapidement possible.
« Allez Lucky ! On ne peut pas se faire attraper par un pirate en ce moment. »
Le chat suivit consciencieusement Ves, tandis qu'ils couraient tous deux dans les couloirs. Maintenant qu'ils avaient quitté la cabine insonorisée, ils entendaient clairement des bruits de pas, des cris et des tirs d'armes. Il s'avéra que d'autres passagers avaient également introduit des armes en contrebande. Malheureusement pour eux, tout ce qu'ils avaient réussi à faire passer en douce ne réussissait qu’à égratigner la peinture des exosquelettes de pointe.
Pour être honnête, même le pistolet qu'il avait volé n'était pas assez puissant, mais il l'avait quand même emporté avec lui. Après avoir dévalé les escaliers et être entré dans une cabine ouverte au hasard, il pénétra dans la salle de bain et s'y enferma.
« Bon. Pistolet. On va voir ce que tu vaux. » chuchota Ves, en ouvrant sa boîte à outils miniature, et en commençant à manipuler le module de contrôle du pistolet laser. Bien qu'il n'ait pas d'expérience dans les armes d'infanterie, sa familiarité avec leurs homologues de la taille d'un Mécha lui permit d'identifier presque tous les composants sous le boîtier de l'arme.
« Ok, ici on a le module de contrôle. Comment désactiver son contrôle d'identité ? »
Ves n'avait aucun moyen de pirater le logiciel. L'arme moderne semblait être un modèle de luxe, ses dispositifs de sécurité devaient donc être assez importants. Pourtant, en tant qu'arme compacte, son fabricant n'avait pas consacré trop de composants au verrouillage de l'arme.
Après quelques minutes passées à identifier le rôle de chaque composant, il récupéra quelques outils, et se mit au travail avec la plus grande concentration. Sa concentration accrue lui permettait de faire taire sa peur et les autres influences extérieures. Ses compétences en bricolage lui permirent de résoudre son problème avec des solutions non conventionnelles.
Ses mains restèrent aussi stables qu'une machine, tandis qu'il coupait délicatement certaines pièces, et en soudait d'autres de force. Après avoir terminé avec le mécanisme de verrouillage, il commença même à s'occuper de la cellule d'énergie et du condensateur.
« Voilà. Ça devrait suffire. » dit-il en rangeant ses outils, et en attachant son set à sa ceinture. Il prit avec précaution le pistolet laser et l'alluma. Les lumières devinrent vertes, tandis que l'arme commençait à accumuler une charge. En le bricolant à la hâte, il avait réussi à déverrouiller l'arme.
Après avoir appuyé sur un bouton, une projection apparut à l'arrière du canon. Des chiffres simples indiquaient la charge et la capacité thermique du pistolet. Actuellement, le pistolet indiquait qu'il était prêt à tirer une charge de 200 % en un seul rayon puissant. Une telle charge dépassait largement les limites de sécurité de l'arme. Seul son récent bricolage avait permis au pistolet de dépasser ses limites.
« Bon, je doute que le pistolet tienne toute la journée, mais au moins j'ai plus de chances de pénétrer une armure lourde. »
Une telle arme était extrêmement dangereuse. Si Ves ne visait pas bien, le laser pourrait traverser une cloison et endommager les pièces à l'avant. Si des passagers se blottissaient à proximité, Ves risquait de tuer un innocent. Il aurait de gros ennuis, s'il causait la mort d'autres personnes que des pirates.
« C'est un risque que je dois prendre. Je ne peux pas rester assis et laisser les pirates décider de ma vie. »
Il voulait aussi assurer la sécurité de Lucky. Même si le chat se comportait le plus souvent comme un paresseux, il ressentait un lien profond avec celui qui pourrait être son seul lien avec son père disparu.
« Allons chasser les pirates, Lucky. » chuchota-t-il, et tous deux sortirent en douce de la salle de bain pour jeter un coup d'œil à l'extérieur du couloir. « Je ne veux pas me battre avec eux, mais je ne me laisserai pas faire non plus. Nous devons reprendre le contrôle du vaisseau. »
Il doutait que les membres de l'équipage appréciaient son implication, mais il ne leur faisait pas confiance pour avoir les intérêts des passagers à l'esprit. Bien que les lois les obligeaient à défendre les passagers jusqu'à la mort, il tombait parfois sur des articles de presse où le capitaine et l'équipage se montraient moins courageux, face à un canon.
Deux pas lourds s'approchèrent de sa cachette. Ves devina qu'ils possédaient des capteurs capables de détecter la chaleur, et qu'ils pouvaient donc suivre les traces de pas et la chaleur de son corps. Vu leur manque d'empressement, ils ne s'étaient probablement pas rendu compte que Ves était l'un des salauds qui avaient tué les pirates. C'était une bonne chose.
« VOUS. DANS CETTE CABINE. SORTEZ DE LÀ. »
Ves se leva lentement en tenant son pistolet chargé. Comme les exosquelettes possédaient toutes sortes de capteurs, il ne prit pas la peine de dissimuler ses importantes émissions de chaleur.
« L’ENFOIRÉ ! IL EST ARMÉ ! »
Les pirates restaient humains. Les deux hommes en armure concentrèrent toute leur attention sur son pistolet rayonnant, ignorant le chat qui se faufilait par derrière. En tant qu'animal de compagnie mécanique, Lucky dégageait à peine de la chaleur, tant qu'il ne déployait pas ses griffes énergétiques. En se déplaçant lentement et régulièrement, il était aussi discret que les robots de nettoyage standard du vaisseau.
Au moment où ils le visaient à travers la cloison, Ves cria. « Lucky ! Maintenant ! »
Tel un tueur silencieux, Lucky sauta dans les airs et atterrit sur le dos de l'armure du cou du pirate le plus éloigné. Ses griffes s'enfoncèrent profondément dans le blindage, et déchiquetèrent la chair vulnérable en dessous.
Alors qu'un des pirates mourait en grognant, Ves sortit son corps de l'encadrement de la porte brisée et tira en toute hâte. Son objectif dériva un peu vers la gauche, ce qui lui fit toucher l'épaule du pirate, survivant au lieu de son abdomen. Cependant, le rayon laser surchargé réussit à transmettre beaucoup de chaleur en un seul point, ce qui gâcha la visée du pirate. Son pistole tira vers le haut, bien au-dessus de la tête de Ves.
« Bon sang ! Lucky, achève-le ! » jura Ves, en sautant à l'intérieur de la cabine vide. Son pistolet commençait à fumer, et sa confiance s'évanouissait. Il attendit que le cri s'arrête pour jeter à nouveau un coup d'œil. Ses yeux se posèrent sur une autre paire de corps. Cette fois-ci, il avait assimilé l'acte de tuer sans perdre le contrôle de son estomac.
Il parvint à s'approcher de l'arrière du Saint Hearst avec une rapidité remarquable, après ses récents meurtres. Les équipes d'embarquement avaient concentré leurs efforts sur le contrôle de quelques compartiments critiques et sur la maîtrise des passagers. Comme la plupart des passagers restaient blottis dans leurs chambres, une fois que Ves eut quitté la zone des cabines, il rencontra beaucoup moins de patrouilles.
« Je m'en doutais. Si ces pirates se battent toujours avec les Méchas à l'extérieur, cela signifie qu'ils ne peuvent pas risquer d'envoyer trop de navettes pour attaquer. Ils ont simplement envoyé assez de pirates pour maîtriser les passagers et l'équipage. S'ils perdent quelques hommes, ce n'est pas grave pour eux tant qu'ils récupèrent leur matériel. »
Ves n'enviait pas la vie des pirates. À moins de savoir piloter des Méchas, ils n'étaient pas mieux traités que des robots de combat légèrement plus intelligent. L'utilisation de corps vivants avait au moins l'avantage de ne pas pouvoir être piratés.
« Ce n'est pas parce que les gros bonnets ne se soucient pas de leur vie qu'ils vont se laisser faire docilement. »
Ves n'avait que très peu de moyens pour repousser la centaine de pirates à bord du Saint Hearst. Le contingent de sécurité de ce paquebot bon marché n'avait manifestement pas d'exosquelette, car les membres d'équipage morts que Ves avait rencontrés ne portaient rien de plus que des combinaisons légèrement blindées.
Il s'approcha du compartiment technique, où se trouvaient les moteurs du navire et le réacteur de puissance. Beaucoup d'autres pirates s'agitaient juste à l'extérieur de l'écoutille lourdement blindée. Ils avaient installé une foreuse laser portable qui était en train de démanteler le blocus.
Une fois que les pirates auraient accès aux zones critiques, c’était foutu. Les ingénieurs pirates pouvaient faire beaucoup de choses, de la coupure de la connexion à la passerelle à la réorientation de la trajectoire du Saint Hearst. En dernier recours, ils pouvaient aussi menacer le navire tout entier, en faisant exploser son réacteur vulnérable.
« Lucky. Peux-tu t'approcher et compter combien de pirates il y a ? »
Le chat hocha sa jolie tête, et se faufila dans le coin. Une minute s'écoula avant qu'il ne revienne. Le chat gratta doucement une cloison avec une seule griffe.
« Vingt-quatre pirates. Ils sont tous dans un exosquelette ? ...D'accord, ils n'ont que deux ingénieurs en armure légère. D'accord. Je sais quoi faire maintenant. »
Il donna une brève instruction à Lucky, puis se prépara à passer à l'action. Il se tint à bonne distance des pirates pour ne pas déclencher leurs capteurs. Il s'approcha d'une écoutille et, à l'aide de ses outils, en manipula les mécanismes de contrôle. Après avoir terminé son travail, il rangea ses outils, et prépara son pistolet. La longue attente le fit à nouveau transpirer. Il était sur le point de faire quelque chose de très imprudent.
« INGÉNIEUR À TERRE ! PROTÉGEZ L'AUTRE ! ABATTEZ CE ROBOT ! »
Les deux escouades de pirates entrèrent en action, tandis que Lucky s’était lancé à l'assaut. Pendant que Lucky bondissait et gâchait l'objectif des pirates en se cachant derrière leurs camarades, Ves se faufila rapidement dans le coin, et pointa son pistolet fumant sur la foreuse.
Le faisceau fit fondre la foreuse laser en un tas de métal fondu. Il fit immédiatement un bond en arrière, mais deux pirates qui avaient ignoré l'agitation et gardé les yeux rivés dans sa direction tirèrent avec leurs propres armes en réponse.
Un laser l'atteignit presque avant que Ves n'atteigne le coin de la rue. La cloison bloqua le faisceau suffisamment longtemps pour permettre à Ves de s'enfuir.
L'autre pirate ajusta la visée de son canon léger. Sa taille massive ne pouvait être portée que par une armure motorisée. Le pirate appuya sur la gâchette, provoquant l'accélération d'un obus vers l'intersection où Ves avait brièvement tiré.
Bien que Ves ait réussi à reculer de quelques pas, l'obus explosa en une onde de choc. Elle le fit tomber de ses pieds, tandis qu'un petit fragment vint frapper le côté de son torse.
« Argh ! »
Sa combinaison à vide referma automatiquement la brèche, et endigua l'écoulement de sang du mieux qu'elle put. La combinaison lui injecta une petite dose de calmants afin d'atténuer son agonie.
« Merde, j'ai été touché. Lucky ! Sors de là ! »
Ves s'éloigna en boîtant, tandis que des pirates en colère tonnaient après lui. Il sauta rapidement par l'écoutille la plus proche, et attendit.
« LE ROBOT S'ENFUIT ! »
Il n'eut pas à attendre longtemps avant que son chat ne s'enfuie. Maintenant qu’il avait réussit, Ves frappa de la paume de sa main la console de commande de l'écoutille. Une lourde plaque de métal tomba, le coupant momentanément des pirates enragés.
« On n'emmerde pas un créateur de Mécha. » cracha Ves sur l'écoutille fermée, alors qu'un petit groupe de pirates frappait la surface de l'autre côté. Il leva son majeur, et salua la bande de criminels frustrés.
« Allez, sortons d'ici. Ils vont se méfier de nous maintenant. »
Accompagné de son fidèle chat, ils se firent discret. Même si Lucky possédait des capacités inimaginables, Ves ne voulait pas risquer sa vie contre deux escouades entières de pirates lourdement armés. Tuer les ingénieurs et désactiver la foreuse était le mieux qu'il pouvait faire pour le navire. Avec un peu de chance, il avait gagné assez de temps.