Chapitre 756
Quand Iris séjourna chez les Vandales en tant qu’invitée du Front révolutionnaire vesien, elle initia Ves aux principes fondamentaux du fonctionnement des interfaces neurales.
Celles-ci jouaient l’un des rôles les plus importants dans un mécha, car elles permettaient à la pensée humaine et au traitement informatique de se fondre harmonieusement en une entité combinée, dotée d’une capacité exceptionnelle à traiter l’information et à prendre des décisions.
À eux seuls, les humains se débrouillaient avec leur cerveau et leur moelle épinière, qui formaient le système nerveux central régissant leur corps et leur permettant de penser.
Un mécha pouvait accueillir toute la puissance de calcul brute que son concepteur parvenait à y entasser, mais sans un esprit efficace pour le faire fonctionner, il en gaspillait l’essentiel.
À l’époque, les IA remplissaient bien leur rôle de cerveaux rudimentaires pour les méchas, mais les pilotes chevronnés parvenaient toujours, grâce à leur créativité et à un entraînement intensif, à déjouer ces méchas robotisés à l’esprit limité.
Placer l’esprit humain au cœur du mécanisme de contrôle d’un mécha s’était donc révélé être la formule gagnante.
Pourtant, la tension que les pilotes éprouvaient en fusionnant leur esprit avec les processeurs froids d’une machine avait incité les développeurs d’interfaces neurales à perfectionner ce composant à l’aide d’instructions et d’algorithmes avancés, conçus pour filtrer et traiter plus efficacement les données entrantes et sortantes.
Le Duel de Rédemption de l’Église de Haatumak avait appris à Ves ce qui arrivait quand les choses tournaient mal. Le fait d’avoir travaillé sur une interface neurale mal configurée et d’en avoir subi les conséquences lui avait fait comprendre à quel point il était facile de détruire un pilote de mécha.
Chaque fois qu’un pilote de mécha se connectait à un mécha, il confiait l’intégrité de son esprit au concepteur qui avait conçu le mécha, ainsi qu’aux techniciens qui avaient fabriqué et entretenaient la machine.
En somme, c’était comme si Ves tenait un pistolet et que le pilote de mécha appuyait volontairement sa tête contre le canon, convaincu que Ves ne presserait pas la détente.
L’AMT veillait à ce que les concepteurs de méchas aient bien trop peur des conséquences pour presser la détente.
Et pourtant, cette fois, Ves avait conclu un accord avec le major Verle qui le contraignait à franchir toutes les limites de l’éthique et à presser la détente.
Même travailler sur la Lance Évaporante de l’Acolyte Gien n’avait pas été aussi grave ! Au moins, quelqu’un d’autre avait déjà pressé la détente. Ves n’avait fait que se rendre complice du crime. Cette fois, il serait le meurtrier en personne et se couvrirait les mains du sang d’un véritable mécha expert !
Un concepteur de méchas moins aguerri se serait effondré face à ce dilemme implacable.
Pour Ves, tout dépendait de sa capacité à plier ses principes sans les briser. Le défi était de taille, car manipuler l’interface neurale d’un mécha dont il avait la charge allait directement à l’encontre de ses convictions les plus profondes.
Il n’était pas du tout à l’aise à l’idée de se livrer à cette pratique.
« Peut-être que la limite de trois heures est une bénédiction. Si je vais plus loin, je risque de renier ma philosophie de conception. »
En limitant le temps consacré à ce projet répugnant, Ves pourrait s’en tirer, de justesse. Il n’arrivait toujours pas à croire que le major Verle l’ait convaincu de participer à ce plan insensé.
Et le pire, c’était que Ves reconnaissait lui-même la nécessité de cette mesure. Le Vénérable Xie discutait régulièrement avec le Quatrième Prince par comm dès qu’ils sortaient de l’espace supraluminique ; son absence actuelle devait forcément inquiéter son ancien garde du corps.
Pour l’instant, les Vandales parvenaient à faire patienter le pilote expert en diffusant sur le canal de communication une simulation IA du prince.
Ça ne pourrait pas durer éternellement. Le pilote expert était peut-être déjà en train de se méfier, si le duo avait truffé ses conversations de codes cachés que l’IA avait pu ou non déchiffrer.
« Le temps presse. Plus vite j’aurai terminé, plus vite le danger sera écarté. »
Il commença par patrouiller dans tout l’atelier de méchas, inspectant chaque recoin où quelqu’un aurait pu se cacher. Il utilisa son détecteur de furtivité à pleine puissance et sa vision spirituelle, afin d’être absolument certain que personne ne pourrait assister à ses actes.
Une fois assuré qu’il n’y avait personne d’autre que lui dans l’atelier, il choisit un endroit encombré de caisses et ordonna à deux robots de construire autour de lui un abri de fortune qui le soustrairait aux regards.
Ensuite, il régla son brouilleur de signaux sur une puissance assez élevée pour que même les capteurs les plus sensibles ne captent que des parasites s’ils étaient pointés dans sa direction.
« Ça devrait suffire comme précautions. »
Enfin arriva le moment qu’il attendait le plus. Il sortit la puce de données chiffrées de son étui et l’inséra dans son comm sécurisé, récemment fabriqué. Après quelques secondes de connexion et de décryptage à l’aide des codes fournis, une nouvelle application apparut sur le comm, lui donnant temporairement accès à deux ensembles de documents.
Le premier lui accordait trois heures d’accès à une sélection restreinte de manuels, de plans et même d’articles de recherche sur les interfaces neurales. Le choix de lectures le déçut un peu. De toute évidence, la base de données locale ne contenait pas beaucoup d’ouvrages sur les interfaces neurales.
« Eh bien, je vais devoir faire avec. »
Le second ensemble de documents consistait en un échantillon disparate de manuels d’ingénierie consacrés aux moteurs supraluminiques !
Oui, Ves avait délibérément demandé l’accès à des manuels de qualité sur la conception et la construction de moteurs supraluminiques, un domaine qu’un concepteur de méchas était censé laisser à des gens comme le chef ingénieur Avanaeon !
Cependant, tous les incidents que les Vandales flagrants avaient subis avec leurs moteurs supraluminiques ces derniers mois avaient rendu Ves soucieux de leur dépendance envers des ingénieurs très chevronnés pour résoudre les problèmes liés à leur principal moyen de traverser les étoiles.
Et si les Vandales perdaient tous leurs moteurs supraluminiques ? Que feraient-ils ? Ves refusait de confier à d’autres ses chances de survivre et de quitter les confins de la frontière.
De plus, contrairement aux autres concepteurs de méchas, Ves possédait de solides connaissances en physique. Même si son savoir se limitait aux méchas, il était certain de pouvoir mettre à profit son intelligence surhumaine pour en apprendre assez sur la technologie supraluminique afin de réparer, au minimum, un moteur légèrement endommagé.
« Je ne pense pas pouvoir concevoir et fabriquer un moteur supraluminique aussi complexe en partant de zéro. Il faut être l’équivalent d’un Concepteur de méchas compagnon pour bricoler la forme la plus rudimentaire, déjà dépassée de quelques milliers d’années. »
Il lui manquait des bases en ingénierie spatiale, mais Ves ne reculait pas devant le défi que représentait la compréhension de la technologie supraluminique. Il n’avait une confiance absolue que dans les machines qu’il construisait lui-même. Ayant déjà fabriqué des appareils sans rapport avec les méchas, comme ses gadgets et son nouveau comm, il se sentait désormais plus capable de se constituer tout un arsenal à son seul usage !
Même s’il aurait pu demander des manuels sur des sujets plus simples, Ves restait déterminé à s’en tenir à son choix, d’autant plus qu’ils s’étaient aventurés si profondément dans l’espace des hommes des sables.
Pourtant, acquérir des notions élémentaires de technologie supraluminique était plus facile à dire qu’à faire. De nombreux ingénieurs avaient essayé sans succès. Ves venait d’une autre branche de l’ingénierie et ne pouvait donc pas s’appuyer sur ses connaissances existantes pour faciliter son apprentissage.
« Bon, laissons cette question pour plus tard. Pour l’instant, j’ai du travail. »
Il se tourna de nouveau vers le dossier qui contenait les documents sur les interfaces neurales. Un rapide coup d’œil aux pages lui donna aussitôt le tournis.
« C’est trop complexe ! »
Pour ne rien arranger, les documents supposaient une connaissance extrêmement approfondie de la biologie humaine et de la neurologie. Les textes multipliaient les références aux aspects mécaniques comme aux aspects biologiques, parfois au sein d’une même phrase !
« À ce rythme, impossible pour moi de comprendre les théories sous-jacentes ! »
Les interfaces neurales faisaient le lien entre l’humain et la machine. Ves maîtrisait le second domaine, mais ne comprenait pas suffisamment le premier.
C’était comme essayer de participer à une course à pied avec une jambe sciée. Il pourrait avancer en sautillant sur quelques pas, mais finirait par s’étaler de tout son long avant même d’avoir franchi la ligne de départ !
Bien sûr, avec seulement trois heures à sa disposition, il n’aurait pas pu acquérir dans ce domaine une maîtrise élémentaire comparable aux bases qu’il avait acquises sur les systèmes de stockage d’énergie ultracompacts.
Il n’avait pas besoin d’aller si loin pour ce projet.
« Dieu merci, j’ai reçu quelques plans et schémas de conception. »
Ves repéra rapidement un dossier à part qui contenait un ensemble de fichiers, véritable pierre angulaire de son projet. Le major Verle avait réussi, d’une manière ou d’une autre, à obtenir et à copier l’intégralité des spécifications de conception de l’interface neurale sur mesure du Parallax Star !
« C’est… c’est annoté ! Tout y est ! »
Les spécifications ne se contentaient pas de détailler les propriétés de l’interface neurale : elles en décomposaient aussi le fonctionnement interne ! Ves avait non seulement reçu un guide expliquant la conception de son matériel, mais aussi des commentaires détaillés sur les milliards de lignes de code qui composaient sa programmation personnalisée, laquelle modifiait et manipulait efficacement le pilote du Parallax Star !
« Ce projet va être beaucoup plus facile ! »
Au lieu de tâtonner à l’aveuglette, en espérant atteindre une destination lointaine, Ves tenait maintenant une petite bougie qui lui permettrait de se frayer un chemin dans ce labyrinthe sombre et complexe sans s’y perdre.
Il se plongea aussitôt dans les commentaires et les annotations du programme de l’interface neurale. La quantité de code était telle — et une bonne partie concernait des opérations triviales — qu’il dut choisir avec soin les éléments qui lui offraient les meilleures chances de manipuler l’état d’esprit d’un pilote de mécha.
Il limita sa sélection aux sections qui traitaient de l’association entre un mot déclencheur mental et l’activation d’une séquence de résonance précise dans le mécha.
Par exemple, si un pilote expert voulait invoquer un champ d’énergie protecteur, il transmettait généralement à son mécha le mot « bouclier », ou quelque chose d’approchant. L’interface neurale repérait ce mot déclencheur et lançait automatiquement un ensemble d’instructions qui facilitait l’activation du champ d’énergie.
Ces paramètres devaient être adaptés à chaque pilote de mécha pour garantir une activation fluide de la résonance.
La complexité du code stupéfia Ves. Il aurait pu passer des mois à en étudier le fonctionnement sans en maîtriser ne serait-ce que vingt pour cent, avant de se heurter à un mur infranchissable : il lui aurait fallu une connaissance approfondie des exotiques résonants et des déclencheurs neurologiques associés.
Ves n’avait pas besoin d’en comprendre autant. En fait, il n’avait même pas besoin d’en comprendre un seul pour cent. Il lui suffisait de modifier quelques paramètres et d’ajouter quelques lignes de code pour transformer une fonction anodine en quelque chose de bien plus malveillant.
C’était comme lorsqu’il prenait un réacteur et modifiait une douzaine de petits éléments pour en faire une bombe assez puissante pour désintégrer tout le mécha. En réalité, un tel sabotage demandait bien moins d’efforts qu’on ne le croyait !
« Voilà ce qu’est l’interconnexion. Un seul changement peut provoquer une immense onde de choc qui affecte des millions de variables. »
Bien sûr, cette interconnexion faisait aussi de toute la structure du programme un château de cartes. Si Ves commettait une erreur et retirait par inadvertance une carte, l’interface neurale entière pouvait facilement se transformer en désastre dangereux, à l’image des interfaces trafiquées du Duel de Rédemption.
Cela lui rappelait que chaque fois qu’ils partaient au combat, les pilotes de méchas confiaient leur vie même à la fiabilité de leurs interfaces neurales.
Ves comprit la véritable valeur d’un spécialiste des interfaces neurales. Son rôle ne se limitait pas à assurer le bon fonctionnement d’un petit rouage de la machine. Il n’était pas exagéré de dire qu’il détenait le pouvoir de vie et de mort sur chaque pilote de mécha utilisant ses interfaces neurales.
Un seul instant d’inattention pouvait déformer à jamais la personnalité d’un pilote de mécha !