Chapitre 754
Si Ves et les autres gardaient leur calme, c’était uniquement parce que la distance ne pouvait être réduite en peu de temps. Pourtant, la lumière qui avait rebondi sur la flotte des Épéistes flagrants un peu plus tôt avait déjà poussé les Vesiens à accélérer en direction de leurs ennemis.
Les Épéistes flagrants auraient facilement pu semer les Vesiens en maintenant leurs distances, mais toute leur flotte subissait actuellement un sérieux ralentissement. Non seulement ils n’avaient pas encore pris entièrement le contrôle des porte-vaisseaux légers fraîchement conquis, mais les Vandales s’empressaient aussi de réparer les propulseurs subluminiques et les moteurs supraluminiques du Finmoth Regal et du Linever Swan.
Les Épéistes flagrants fuyaient à la moitié de leur accélération maximale ; les nouveaux venus vesiens finiraient donc par les rattraper !
« Dans combien de temps les Vesiens intercepteront-ils notre flotte ? demanda-t-il, de plus en plus inquiet. Et avons-nous identifié leur régiment de méchas ? »
« Seize heures. Et non, les opérateurs des capteurs et les analystes n’en ont pas la moindre idée. Les Vesiens qui sont arrivés semblent utiliser des classes standard de porte-vaisseaux de combat vesiens. À cette distance, il est trop difficile de distinguer les marquages ou les variantes. »
Si les Vandales avaient disposé d’une corvette de reconnaissance ou d’un appareil du même genre, ils auraient peut-être pu obtenir davantage de détails. Pour l’instant, les origines de cette sinistre flotte vésienne demeuraient un mystère pour tous. Venait-elle d’Imodris ? De Venidse ? De Hafner ?
Leur origine exacte changeait tout. Jusqu’ici, il ne semblait guère probable qu’ils viennent de Venidse, car leur flotte se déplaçait bien plus vite que les lourds vaisseaux de combat blindés que les Venidsans privilégiaient habituellement.
Les Vesiens savaient qu’ils disposaient d’un avantage en matière d’information et s’employaient activement à le creuser. Presque aussitôt après leur sortie du saut, ils activèrent plusieurs contre-mesures.
« Ils déploient un nuage de poussière réfléchissante pour brouiller nos capteurs optiques à longue portée. Leurs méchas armés de lasers orientent aussi leurs armes selon un angle dispersé vers la flotte. »
Pour empêcher à peu de frais les capteurs optiques de distinguer les détails à longue distance, il suffisait de les inonder de données parasites. La poussière réfléchissante renvoyait la lumière qui la traversait dans toutes les directions, assombrissant et déformant ainsi les images captées par les appareils optiques.
Les émissions laser dispersées ne faisaient qu’aggraver le problème. À cette distance, un faisceau laser perdait la majeure partie de son énergie en se dispersant. Mais essayer d’observer la flotte tandis que des lasers lointains brillaient dans les capteurs optiques revenait à tenter de distinguer des détails en fixant un soleil éclatant !
« Ves ? Pourquoi est-ce si important pour toi de savoir quelle unité tu affrontes ? »
Comme Ketis n’avait pas participé à leur traversée de l’espace vésien, Ves lui résuma brièvement la situation. « Parmi les trois duchés vesiens que les Vandales ont récemment mis en rogne, ceux d’Imodris et de Hafner nous vouent une véritable haine. Les premiers parce que nous avons attaqué deux de leurs planètes, et les seconds parce que nous avons capturé puis rançonné l’un de leurs pilotes experts prometteurs. »
« J’en ai entendu quelques rumeurs, mais penser que tu as vécu tout ça, c’est impressionnant ! s’exclama Ketis. Ça a aussi l’air franchement humiliant pour Imodris et Hafner. Pas étonnant que vous trembliez dans vos bottes, les Vandales. Tu crois qu’ils sont venus vous traquer ? »
Ves y réfléchit, puis secoua la tête. « Ils ne seraient pas entrés dans la frontière, ni allés jusqu’aux confins de la zone frontalière, juste pour nous. Je parie qu’ils poursuivent probablement le même objectif que nous. Il leur a fallu du cran pour venir jusqu’ici sans s’allier à une bande de pirates locale. »
La façon dont ils étaient parvenus jusque-là importait peu, pour le moment. L’essentiel, c’était que les vaisseaux vesiens rattrapaient les Épéistes flagrants à moitié paralysés et qu’ils pourraient certainement les rejoindre avant le remplacement des moteurs supraluminiques !
D’après les rapports des ingénieurs chargés du remplacement, le sabotage n’avait pas seulement mis hors service le moteur supraluminique : il avait également endommagé le réseau de correction qui l’entourait. Tout réparer exigeait un démontage complet, qui prendrait énormément de temps.
Même en prenant tous les raccourcis possibles pour accélérer les travaux, les ingénieurs manquaient toujours de chefs ingénieurs compétents dans le fonctionnement des moteurs supraluminiques ! Composant le plus sophistiqué d’un vaisseau, ceux-ci n’étaient pas à la portée d’une bande de jeunes ingénieurs ! Il fallait des décennies à un ingénieur moyen pour obtenir toutes les certifications nécessaires à leur manipulation responsable.
« Selon la dernière mise à jour, les ingénieurs estiment qu’il faudra au moins vingt heures pour réparer le moteur supraluminique du Finmoth Regal, et au moins trente-six heures pour celui du Linever Swan ! »
Ces deux réparations prendraient beaucoup trop de temps ! Les Acolytes avaient vraiment posé leurs charges explosives avec une grande habileté !
Les Vandales se retrouvaient ainsi face à un terrible dilemme. Devaient-ils abandonner un autre porte-vaisseaux de combat et un navire logistique essentiel pour passer en supraluminique sans eux, ou rester sur place et attendre la fin des réparations ?
La seconde option semblait clairement irréalisable. Les Vesiens n’avaient pas amené un régiment complet de méchas, mais ils en avaient au moins la moitié. Si leur parc de méchas était composé à parts égales d’unités spatiales et terrestres, cela signifiait que les Vandales devraient affronter au moins cinq cents méchas spatiaux !
À leur apogée, la Force opérationnelle de Verle aurait peut-être pu rivaliser avec eux, mais après toutes les batailles et les pertes subies, les Vandales ne pouvaient plus engager que la moitié de leurs effectifs. En réalité, même moins, maintenant qu’ils avaient perdu plusieurs capitaines de méchas.
« Ce n’est vraiment pas bon. La mort nous talonne, mais nous ne pouvons pas fuir assez vite pour échapper à ses griffes avides ! Pas sans abandonner notre queue blessée ! »
Après avoir déjà perdu l’Antecedent, ils auraient du mal à devoir se séparer aussi du Finmoth Regal et du Linever Swan. Entre-temps, les autres vaisseaux pirates indépendants s’étaient éloignés autant que possible des Épéistes flagrants ; certains avaient même effectué un saut supraluminique pour quitter entièrement le système stellaire !
Ves analysa la représentation tactique et parvint à une conclusion accablante. « Tous les vaisseaux pirates neutres ou hostiles à portée ont quitté la zone d’interdiction supraluminique, même pour les moteurs les moins coûteux. Ils se sont assez éloignés de la naine brune pour ne plus subir l’effet de sa faible gravité. Ils peuvent passer en supraluminique dès que nous envoyons nos méchas dans leur direction. »
« Donc, nous ne pouvons pas détourner d’autres vaisseaux pour remplacer les deux que vous êtes sur le point de perdre, comprit Ketis. »
« Seulement le Finmoth Regal. Le Linever Swan est presque irremplaçable pour nous. Nous comptons tous les deux sur lui pour nous assurer un approvisionnement régulier une fois arrivés dans le Système de la Couronne d’Éon. »
Si les Épéistes avaient capturé quelques vaisseaux de réserve quand elles en avaient eu l’occasion, leur situation aurait pu être meilleure : elles auraient au moins disposé de places pour les méchas d’une compagnie entière. Malgré tout, même si elles avaient raté cette occasion, le reste de la flotte pourrait encore caser les méchas excédentaires quelque part, mais pas plus de la moitié, et peut-être même moins.
La décision d’abandonner ou non le Finmoth Regal et le Linever Swan dépendait entièrement du major Verle. À son retour de l’infirmerie, il avait l’air de mauvaise humeur. Il leur restait moins de seize heures pour déterminer s’ils pouvaient accélérer les réparations ou s’ils devaient abandonner leurs vaisseaux endommagés afin d’éviter d’affronter la flotte vésienne, plus importante.
En tant que régiment de raid, les Vandales étaient généralement désavantagés face à la plupart des méchas vesiens spécialisés dans le combat, même lorsqu’ils étaient plus nombreux. Or, ils devaient désormais composer avec ce handicap, et, pour une fois, les Vesiens étaient aussi avantagés en nombre !
Ce double désavantage — en nombre et en qualité — condamnait les Vandales flagrants à une défaite certaine ! L’ajout des Épéistes de Lydia ne changeait guère la donne, car elles étaient encore plus handicapées que les Vandales. Leur force résidait dans leur redoutable parc de méchas terrestres. Dans l’espace, les Vesiens pouvaient facilement mettre en pièces les Faucheuses brumeuses, si individualistes.
La distance empêchait Ves de disposer de la moindre donnée. Les méchas de patrouille déployés par les Vesiens étaient encore plus difficiles à identifier que leurs vaisseaux. Il pouvait toujours garder un œil sur les concepteurs de méchas, mais une autre tâche, plus importante encore, l’attendait. Ves regarda le major Verle, qui acquiesça.
« Voici les dossiers dont vous avez besoin sur les sujets que vous avez demandés », dit sans façon l’officier commandant, en tendant la paume sur laquelle reposait une puce de données sécurisée. « Elle s’autodétruira après utilisation ou au bout de deux heures. Les données chiffrées qu’elle contient ne peuvent être consultées qu’avec un code d’accès que je vous ai transmis. Une fois utilisé, ce code modifiera le chiffrement lui-même.
Vous avez trois heures pour étudier les connaissances liées à votre mission avant que le chiffrement ne brouille irrémédiablement le contenu et le réduise à des données inutilisables. Quant à l’autre sujet, vous avez une semaine pour assimiler les informations avant qu’elles ne soient brouillées elles aussi. »
Peut-être que, s’il s’était spécialisé dans le piratage informatique ou l’informatique et avait possédé un communicateur adapté, Ves aurait pu suspendre les délais. Mais il ne bénéficiait d’aucun de ces avantages ; il devait donc se contenter de ces limites.
« Trois heures, c’est beaucoup trop peu, monsieur, protesta-t-il. Comment pouvez-vous espérer que je devienne expert dans un domaine aussi délicat en aussi peu de temps qu’il n’en faut pour faire démarrer le moteur supraluminique d’une corvette ? »
« Débrouille-toi. Le Vénérable Xie doit s’habituer aux nouvelles améliorations aussi vite que possible, de préférence en moins de seize heures si nous décidons de combattre. »
« Quoi ?! »
Bon sang. Le major Verle comptait-il déclencher le processus de lavage de cerveau en provoquant une bataille ici ? C’était de la folie !
« Pas de discussion. Une navette vous attend sur le pont des navettes. Montez à bord du Regard de la Gorgone et effectuez vos améliorations. Et n’oubliez pas de les intégrer aussi au simulateur du Vénérable ! »
Ves lança un regard noir en quittant le centre de commandement d’un pas lourd. Non seulement devait-il « améliorer » le Parallax Star en moins d’une journée, mais il lui fallait aussi intégrer les mêmes modifications au simulateur réservé au pilote expert, tout en les gardant secrètes pour les autres.
Toutes ces difficultés continuèrent de l’accaparer tandis qu’il se dirigeait vers le pont des navettes. Après un contrôle de sécurité approfondi, il monta à bord de la navette qui lui avait été assignée et s’attacha. Il était tenté de consulter aussitôt la puce de données, mais il avait le pressentiment qu’activer son brouilleur de signal à bord de la navette compromettrait son propre trajet.
Tandis que la navette grondait et quittait le hangar de combat des navettes, une pensée cruciale lui traversa l’esprit. Un Acolyte était toujours en liberté, non ? Ves n’avait reçu aucune nouvelle indiquant que l’assassin du prince Hixt-Klaaster avait été capturé.
Il devina aussi qu’il s’agissait de la première navette à décoller du Bouclier depuis le confinement.
Ves commença à redouter ce trajet. Suivant son instinct, il se concentra et dirigea une partie de son énergie spirituelle vers son œil gauche. Il détacha les sangles qui le maintenaient contre son siège de sécurité et se leva, comme pour s’étirer.
En réalité, il se servait de ces mouvements comme prétexte pour balayer les alentours du regard. Son œil droit ne vit que des sièges vides, mais son œil gauche repéra une présence particulièrement sinistre.
Juste derrière lui.
Son œil tressaillit. L’Acolyte qui se tenait derrière lui avait dû le remarquer ! Déjà, la silhouette encapuchonnée levait le bras, comme pour lancer une attaque.
« Merde ! Qu’est-ce que tu fais là ?! »
Ces incapables d’agents de sécurité avaient effectué tant de contrôles avant de laisser partir la navette, et ils avaient quand même laissé passer l’ennemi !