Chapitre 752
Ves avait récemment compris qu’il n’avait plus besoin d’avancer au pas avec les principes de l’Association du Commerce des Méchas. Mais laver le cerveau d’un pilote expert avait la même gravité que l’assassiner alors qu’il était sous sa responsabilité !
En fait, s’il cédait complètement, il serait coupable de deux crimes capitaux aux yeux de l’industrie des méchas !
Se faire prendre pour l’un d’eux suffirait à ruiner la carrière de Skull Architect et à l’exiler aux confins de l’espace !
Depuis l’affaire Farund, l’Association du Commerce des Méchas était devenue extrêmement méfiante à l’égard des interfaces neuronales trafiquées.
« Je vois que la possibilité de vous faire prendre vous inquiète, intervint le major Verle. Laissez-moi vous assurer que cela n’arrivera pas. Vous et moi serons les seuls à savoir ce que vous avez fait. Avec votre dispositif de brouillage, personne d’autre ne peut nous écouter. Je vous promets que je n’en parlerai à personne et que je ne le mentionnerai dans aucun de mes rapports, officiels ou non.
Ni le colonel Lowenfield, ni le professeur Velten, ni quelque gratte-papier du Corps des Méchas n’aura connaissance de ce plan. »
Cela ne rassura pas suffisamment Ves. Après tout, même si le major Verle semblait digne de confiance, il n’en restait pas moins un être humain. Qui pouvait savoir s’il ne changerait pas d’avis un jour ?
« Comment puis-je me fier à votre parole, alors, monsieur ? Il me faut davantage qu’une vague assurance. Cette affaire est trop grave pour que je croie à vos bonnes intentions. Pas alors que vous êtes prêt à conspirer contre un pilote expert dans le même temps. »
Ves était peut-être allé un peu loin dans ses doutes, mais il s’en moquait éperdument, pour l’instant. Si le major Verle s’attendait à ce qu’il se laisse faire et commette un crime odieux qui risquait de pousser l’Association du Commerce des Méchas à le condamner à mort, il avait intérêt à lui fournir une bonne réponse !
Le major soupira pour la deuxième fois depuis que Ves le connaissait. « Très bien. Laissez-moi vous donner une assurance supplémentaire. Commençons par une question. À votre avis, les Vandales flagrants sont-ils normaux ? »
« Non, monsieur, répondit Ves sans hésiter. À vrai dire, il y a trop de différences entre les Vandales et n’importe quel autre régiment de méchas de la République Lumineuse. Même si c’est voulu, comme le laisse entendre leur nom, j’ai toujours eu de sérieux doutes sur leur véritable raison d’être.
Est-ce vraiment simplement un endroit où le Corps des Méchas se débarrasse de ses éléments indésirables avant de les envoyer en mission douteuse sur le plan légal ? »
« Vous êtes sur la bonne voie. C’est bien que vous ayez été assez vigilant pour conserver un minimum de scepticisme. Pourtant, vous n’avez pas identifié le lien essentiel qui nous unit tous. Je ne vous en veux pas, monsieur Larkinson. Nous faisons de notre mieux pour dissimuler nos autres affiliations et donner l’impression que le Corps des Méchas nous a bel et bien abandonnés. »
« Attendez… Alors toutes ces histoires de manque de financement et de trouble-fête qu’on nous colle, c’est du pipeau, monsieur ? »
« Pas du tout. En apparence, tout cela est vrai. Nous avons réellement dû nous débrouiller pour faire des soldats de femmes et d’hommes dysfonctionnels, et financer nos opérations en nous donnant du mal pour gagner notre vie. Mais ce n’est qu’un écran de fumée qui dissimule notre véritable nature.
Je suis sûr que vous avez remarqué que certains individus parmi les Vandales, en particulier les concepteurs de méchas affectés à nos unités, finissent par être transférés ailleurs. À présent, essayez de penser à un autre corps de service de la République Lumineuse qui recrute sans hésiter des fauteurs de troubles pour leurs talents particuliers et leur manière de penser non conventionnelle. »
Quel autre corps de service existait en dehors du Corps des Méchas ? Les différents corps auxiliaires ? Les concepteurs de méchas et les pilotes de méchas n’avaient aucun rôle à jouer dans l’infanterie ou les régiments de chars…
Une lumière s’alluma dans son esprit dès qu’il s’arrêta sur le mot « non conventionnelle ». Au lieu de penser à un corps comme celui des Méchas ou celui des Auxiliaires, il aurait plutôt dû songer aux services de renseignement !
« Vous servez de couverture à des agents secrets ! »
« C’est dit un peu rudement, monsieur Larkinson, et ce n’est pas tout à fait exact. Nous ne faisons pas d’espionnage. Nous sommes plutôt ceux qu’on envoie contre une cible une fois que les espions ont fait leur travail préparatoire. Appelez-nous des agents chargés de résoudre des problèmes par des moyens non conventionnels, si vous voulez, ou des opérateurs, pour employer le terme moins passionnant. »
En entendant cela, Ves repensa pour une raison ou une autre à Calabast. Son rôle correspondait sans doute parfaitement à cette description.
Il ne savait pas quoi ressentir après cette révélation. Elle expliquait bien des incohérences au sujet des Vandales, mais… qu’est-ce que cela changeait, au fond ? Soldats ou agents, ils servaient toujours la République Lumineuse, du moins en théorie. Cette simple prise de conscience lui permit d’accepter cette nouvelle inattendue.
Il réfléchirait plus tard aux implications plus vastes. Ce n’était pas le moment de se lamenter sur ceux qu’il servait vraiment.
« D’accord. Je peux accepter que vous fassiez partie d’un service de renseignement, monsieur. Mais lequel, exactement ? »
L’un des domaines où la République Lumineuse excellait face au Royaume de Vesia était celui du renseignement. Chacun de ses services se consacrait à des missions différentes, mais tous s’étaient révélés essentiels pour compenser le désavantage militaire de la République face à la Légion de Méchas vésienne, plus grande et plus nombreuse.
Le major Verle sortit de la fente de son armure un insigne étrange. Il le tendit à Ves, qui contempla ses motifs d’un réalisme saisissant. Ce n’était pas un insigne ordinaire. Le savoir-faire et les matériaux exotiques qu’il renfermait faisaient de cet ornement une œuvre d’art aux multiples facettes !
Une petite projection naturelle jaillit de l’insigne. Ves savait que cet effet ne provenait pas d’un composant électronique intégré à l’objet, mais d’un agencement précis de matériaux exotiques.
La projection forma des lettres flamboyantes qui révélèrent enfin à quel service de renseignement appartenaient réellement les Vandales flagrants. Presque tous les adultes de la République Lumineuse avaient déjà entendu ce nom, souvent associé à des opérations audacieuses contre les Vésiens pendant la guerre !
SERVICE DE RENSEIGNEMENT MILITAIRE « FLASHLIGHT »
DIVISION D’ACTION NON CONVENTIONNELLE « FIRESTARTERS »
« Flashlight ! » s’exclama Ves.
Il n’avait jamais entendu parler de la division des Firestarters, mais tous les habitants de la République Lumineuse vénéraient Flashlight. Cette organisation au nom étrange avait acquis sa renommée en dupant les légions de méchas vésiennes pour les attirer dans des pièges, en coupant leurs lignes de ravitaillement et en les poussant à s’affronter entre elles.
Les détails de leurs exploits étaient rares, mais cela n’empêchait pas le gouvernement d’en divulguer quelques-uns afin de remonter le moral de la population.
« C’est bien ça, Flashlight, acquiesça le major Verle en rangeant soigneusement son précieux insigne. Même si vous autres Larkinson n’avez jamais foulé le terrain trouble du renseignement militaire, nombre de victoires remportées par vos proches n’auraient pas été possibles sans les renseignements opportuns et pertinents que nous avons recueillis. Nous sommes le frère obscur du Corps des Méchas. »
« Alors… les Firestarters forment une sorte de division de Flashlight ? Un groupe d’agents ? »
« C’est presque ça, mais l’essentiel y est. Flashlight éclaire le chemin, tandis que nous, les Firestarters, l’empruntons pour mettre la cible à feu et à sang. Voilà le sens simple de nos noms, qui reflète aussi nos missions. »
« Donc, cette possibilité d’avancement qu’on me propose si nous terminons la mission et rentrons en République, c’est un transfert chez Flashlight, n’est-ce pas ? »
Verle eut un sourire en coin. « Flashlight serait trop ennuyeux pour un homme d’expérience comme vous. En vérité, les Firestarters ont de la place pour des concepteurs de méchas non conventionnels comme vous. Je ne peux pas vous donner les détails de ce que nous vous réservons, mais je peux déjà vous assurer que vous aurez davantage d’impact que si vous deveniez un rouage insignifiant d’un régiment de méchas d’élite. »
Cette révélation, ainsi que l’insigne, convainquit Ves que le major ne racontait pas n’importe quoi. Il n’en restait pas moins face au même dilemme, même s’il était un peu plus convaincu de la crédibilité de Verle.
« D’accord, monsieur. » Ves prit une profonde inspiration et s’efforça de peser les implications. « Renseignement militaire ou pas, cela justifie-t-il la demande franchement scandaleuse que vous m’imposez ? Ce que vous me demandez n’a rien d’anodin ! Vous me demandez de laver délibérément le cerveau d’un pilote expert contre son gré, puis de l’éliminer quand il ne vous sera plus utile ! »
Ves ne parvenait toujours pas à se faire à l’ampleur d’un tel crime. Laver le cerveau d’un pilote de mécha ordinaire était une chose. La galaxie en comptait des milliers de milliards, et l’Association du Commerce des Méchas ne se souciait pas d’eux, comme le prouvait l’existence persistante des Dragons du Vide, malgré leur penchant pour le contrôle mental et la manipulation des souvenirs.
« Je suis conscient des risques, monsieur Larkinson. En tant qu’officier des méchas ayant proposé cette ligne de conduite, je ne peux pas non plus échapper à mes responsabilités. Nous sommes dans le même bateau. Cela vous rassure-t-il suffisamment ? »
Il secoua la tête. « Il vous faudrait me verser cent milliards de crédits pour me convaincre de trahir les principes de l’Association du Commerce des Méchas. Elle peut se montrer terrifiante quand il s’agit de punir les concepteurs de méchas qui s’écartent du droit chemin ! »
Bien qu’il eût l’air effrayé, Ves fixa le major Verle d’un regard acéré. En réalité, il avait presque accepté qu’il lui faudrait une fois de plus renier ses principes pour assurer sa survie, mais il ne voulait pas céder au major Verle sans rien obtenir en échange !
Ves comprit qu’on l’avait entraîné dans une négociation depuis son arrivée à l’infirmerie. Il ne s’en était rendu compte que tardivement, à cause de toute la pression que le major Verle exerçait sur lui. L’officier voulait sans doute le pousser à prendre rapidement une décision avant qu’il ne comprenne qu’il avait beaucoup de poids dans ce bras de fer verbal !
L’officier des méchas s’était adressé directement à Ves parce qu’il était le seul concepteur de méchas de toute la flotte capable de répondre à sa demande ! Pas à la perfection, mais assez bien pour assurer une chance raisonnable de réussite !
Comme l’issue de la mission dépendait de sa participation, Ves disposait d’un levier non négligeable dans ces négociations !
C’était pour cela qu’il avait avancé cette somme absurde de cent milliards de crédits. Il voulait faire comprendre au major qu’il attendait de véritables contreparties en échange des risques qu’il prenait pour répondre à sa demande !
« Même si je ne peux pas mentionner directement cette demande dans des documents, je peux tout de même consigner dans votre dossier que nous avons bénéficié de votre aide exemplaire, déclara le major Verle. C’est ainsi que nous reconnaissons votre contribution tout en en dissimulant la nature illégale.
Flashlight pourra déduire les risques que vous avez pris pour nous servir et saura gré de votre sacrifice et de votre discrétion. Avec ma recommandation personnelle, je ne doute pas que Flashlight vous accordera davantage de confiance et d’attention qu’auparavant. Vous continuerez à bénéficier de cet avantage même après la fin de la guerre. »
Tout cela semblait formidable, mais en quoi cela profitait-il à Ves ? Le major Verle ne lui avait fait que de vagues promesses : Flashlight le traiterait avec un peu plus d’égards. Ves ne faisait confiance à aucune promesse qui ne figurait pas sur un contrat.
« Je pense que ce que vous attendez de moi mérite un peu plus de reconnaissance, vous ne trouvez pas, monsieur ? Flashlight ne peut pas me protéger contre la colère de l’Association du Commerce des Méchas. En outre, que j’accepte ou non, comment pouvez-vous être certain que mes connaissances élémentaires des interfaces neuronales suffiront à laver le cerveau d’un pilote expert ?
Je n’ai même jamais démonté d’interface neuronale ni touché à sa programmation ! »
« Je vous laisserai consulter sans restriction tous les manuels, plans et autres documents relatifs aux interfaces neuronales de la bibliothèque technique de notre base de données locale, ajouta Verle sans hésiter. Notre base de données hors ligne est moins complète que la bibliothèque centrale, mais je suis entièrement libre de décider qui peut y accéder. Je peux vous en donner l’autorisation à tout moment.
Aucune tracasserie administrative ne vous en empêchera. »
La proposition était extrêmement tentante, mais aussi un peu plus inquiétante pour Ves. Détourner le fonctionnement d’une interface neuronale allait à l’encontre de sa philosophie de conception, et étudier comment y parvenir lui causerait un véritable tort au plus profond de son ADN de concepteur !
Sa philosophie de conception, fragile mais souple, pouvait plier sous le vent, mais il doutait qu’elle résiste à un ouragan !