Chapitre 750
Tandis que chacun, dans le centre de commandement du Bouclier d’Hispania, s’employait sans relâche à éteindre les incendies dès qu’ils se déclaraient, le major Verle reçut soudain un message prioritaire. L’officier prit à peine le temps de le lire que son visage se décomposa.
Il jura à voix basse et bondit de son siège de commandement.
« Continuez à faire votre travail et empêchez la flotte de se disloquer. »
La nouvelle crise devait être particulièrement grave pour que le grand homme en personne quitte son poste. Les Vandales flagrants pouvaient se débrouiller sans lui, mais sa présence constante et son assurance mesurée avaient largement contribué à dissiper la confusion et à raffermir leur moral déclinant.
Pour l’heure, les Épéistes et les Vandales consacraient chacun une grande partie de leurs efforts à prendre en main les porte-aéronefs légers qu’ils venaient de capturer et d’arracher à leurs anciens propriétaires.
Bien sûr, comme les pirates étaient ce qu’ils étaient, les quatre porte-aéronefs étaient presque tous des repaires de crasse, de ferraille et d’autres choses peu ragoûtantes. Le nettoyage des compartiments et l’éjection des déchets dans l’espace prirent bien plus longtemps que prévu. À cela s’ajoutait l’inspection minutieuse de tous leurs systèmes.
Le Canard bouilli — nom peu flatteur du porte-aéronefs léger que les Épéistes leur avaient remis après avoir tué son équipage d’origine — dissimulait un grand nombre de pièges. Ceux-ci avaient déjà causé quelques soucis aux Épéistes lors de la prise du vaisseau et étaient devenus un véritable casse-tête pour les agents de sécurité, qui les repéraient peu à peu et désamorçaient leurs mécanismes mortels.
Ketis n’avait pas l’air surprise. « Tout capitaine pirate qui se respecte truffe son propre vaisseau de pièges. C’est la procédure habituelle, ici, où les grands gangs de pirates n’hésitent jamais à s’emparer de ton vaisseau si tu es seul. En le bourrant de pièges, tu incites au moins les autres à réfléchir à deux fois avant de s’attaquer à ton bébé. »
« Comment se fait-il que vous, les Épéistes, ayez pu si facilement aborder ces porte-aéronefs légers et vous en emparer ? »
« Nous sommes très douées pour les combats d’abordage. » Elle sourit. « Nos épées sont assez affûtées pour percer les sections les plus fines des cloisons, ce qui nous permet de contourner complètement les points d’étranglement. Et puis, ces pirates ne sont pas très bien équipés, à la base. Au moins la moitié d’entre eux ne portent sans doute rien de plus épais qu’une combinaison de protection. Les capitaines ne veulent pas que leurs subordonnés soient trop bien armés, tu vois.
Ils pourraient se croire assez forts pour réclamer une plus grosse part du butin, ou imposer un changement de direction. »
Ves ricana. « Je n’envie pas les capitaines pirates. Même leur propre équipage leur paraît constamment suspect. C’est étonnant qu’ils parviennent à rester à flot dans ces conditions. »
Une demi-heure s’écoula, puis ils reprirent chacun leurs tâches. Il chargea Ketis de répertorier et de dresser le profil des méchas pirates encore présents dans l’espace, au cas où ils lanceraient une attaque, tandis qu’il se mit lui-même à encadrer les autres concepteurs de méchas.
Ils devaient prendre davantage d’initiatives pour éviter que les techniciens en méchas ne sombrent dans le chaos, maintenant que des techniciens incompétents avaient été promus chefs.
Il rencontra bien des obstacles dans cette entreprise, car la plupart des concepteurs de méchas n’avaient tout simplement pas l’étoffe de dirigeants.
Mais s’ils ne se ressaisissaient pas, qui pourrait alors freiner certaines des décisions absurdes que les nouveaux chefs avaient déjà commencé à prendre ?
Presque tous les vaisseaux et tous les services subissaient les conséquences de la perte d’autant de Vandales expérimentés. Leur seul réconfort, c’était que nombre de blessés se rétabliraient complètement au cours des deux prochaines semaines.
Pourtant, cette absence faisait déjà beaucoup de mal aux Vandales, alors que la mission avait atteint un moment crucial. C’était comme se présenter à un match dans une arène de méchas avec trois de ses cinq athlètes vedettes hors jeu parce qu’ils étaient montés ivres dans une navette et l’avaient écrasée dans un océan.
Les athlètes de réserve qui remplaçaient les pilotes de méchas incapables de combattre n’étaient pas à la hauteur de l’équipe de départ. Ce serait déjà bien s’ils faisaient preuve de la moitié du talent des vedettes !
« Ça va entraîner un tas de bourdes par la suite », marmonna-t-il.
À peine Ves avait-il repris la surveillance de ses concepteurs de méchas, qui semblaient incapables de prendre la moindre initiative en pleine crise, qu’il reçut une alerte prioritaire sur son communicateur.
« Quoi ? Le major Verle veut que je descende à l’infirmerie ? »
Avait-il changé d’avis et décidé d’autoriser Ves à examiner les cadavres des Acolytes ? Probablement pas, puisque les agents de sécurité les avaient sans doute inspectés dans leur propre service. Le message le convoquait aussi expressément sans délai ; Ves doutait donc que cela ait un quelconque rapport avec une autopsie.
« Reste ici, dit-il à Ketis. On me demande ailleurs. Si je suis retardé pour une raison ou une autre, je te dirai quoi faire. »
« D’accord, maître. »
« Tu n’as plus besoin de m’appeler maître. Tu as terminé ta formation. Tu peux m’appeler Ves, si tu veux. » Il sourit.
« Vraiment ? Ça me paraît plutôt irrespectueux… Mayra m’a toujours dit que vous, les gens civilisés, aimiez garder un ton guindé et formel. »
« C’est le cas avec les inconnus. On a dépassé ce stade depuis longtemps. Et puis, les Lumineux ne sont pas aussi raides que les Vesiens et bien d’autres peuples. Aucun Vandale ne te regardera de travers parce que tu m’appelles par mon prénom. »
« D’accord, alors, Ves ! » s’exclama-t-elle joyeusement.
En traversant les couloirs du Bouclier d’Hispania, Ves passa devant de nombreuses équipes affairées, toutes en tenue complète. Des agents de sécurité en armure exosquelettique encombrante fouillaient les couloirs par divers moyens, obligeant Ves et les autres Vandales à se coller aux cloisons pour les laisser passer.
Une inquiétude diffuse se répandait parmi l’équipage. Tous les Vandales s’attendaient à l’arrivée imminente du Temple de Haatumak et de ses nombreux escorteurs pirates, ou d’une autre force agissant pour son compte.
La flotte des Épéistes flagrants tentait donc de s’éloigner autant que possible de la zone de sortie du saut. Toute force qui suivrait exactement la même route émergerait probablement du saut supraluminique dans cette zone et se retrouverait à portée d’engagement de la flotte alliée, si rien ne changeait.
Mais les porte-aéronefs légers récemment conquis, ainsi que le Finmoth Regal et le Linever Swan sabotés, ralentissaient tout le monde. Une chaîne n’était pas plus solide que son maillon le plus faible, et le porte-aéronefs de combat et le vaisseau logistique endommagés devaient être remorqués par d’autres bâtiments pour avancer.
Tout le monde trouvait leur progression trop lente. Le remorquage du gros et lourd Linever Swan mettait particulièrement les Vandales à rude épreuve : trois porte-aéronefs de combat mettaient toute leur puissance de propulsion à contribution pour le faire avancer.
Lorsqu’il arriva enfin à l’infirmerie, Ves salua les médecins et les infirmières qui soignaient les blessés ayant survécu à l’étrange méthode d’attaque des Acolytes, puis se dirigea vers une sorte de salle isolée.
La présence des agents de sécurité lourdement armés qui gardaient l’entrée était nouvelle. Contrairement aux autres Vandales en armure, ceux-là avaient rabattu leur casque sur la tête afin de protéger tout leur corps.
Ils devaient garder quelque chose de très important à l’intérieur.
« Monsieur Larkinson ? Le major Verle vous attend à l’intérieur. Veuillez nous remettre tous les appareils et toutes les armes que vous avez sur vous. Nous vous les rendrons à votre sortie. »
Ves obtempéra. Les agents de sécurité n’avaient pas l’air disposés à accepter la moindre excuse. Il répugnait à se séparer de nouveau de ses deux gadgets coûteux, mais il faisait confiance aux gardes pour les garder en sécurité.
Il n’avait pas autant de mal à leur remettre son communicateur militaire et son pistolet balistique. Ce n’étaient que des outils dont Ves se servait par commodité. Contrairement à ses gadgets personnels, il ne les avait ni conçus ni fabriqués de ses propres mains ; il n’avait donc aucun attachement affectif à leur égard.
À sa grande surprise, après une inspection sommaire, l’agent de sécurité lui rendit son brouilleur de signal. « Vous pouvez le garder avec vous à l’intérieur. »
Après une dernière fouille des agents, le sas finit par s’ouvrir pour le laisser entrer. À l’intérieur, il se trouvait dans une sorte de service de convalescence de longue durée réservé aux officiers supérieurs ou aux personnes de très haut rang.
Le compartiment, presque entièrement blanc, et son mobilier sobre mais élégant, fabriqué dans des matériaux de qualité, offraient un cadre idéal pour se remettre d’une grave affection.
Ves s’approcha du major Verle, qui contemplait un homme à l’air fragile, allongé dans une capsule médicale sophistiquée. À travers sa paroi supérieure semi-transparente, le patient semblait en piteux état : des décolorations et des bandages recouvraient la moitié de son corps. On lui avait même rasé les cheveux !
« J’ai reçu votre convocation, monsieur. En quoi puis-je vous aider ? »
L’officier des méchas fit un vague signe en direction de Ves. « Approchez et regardez ce patient. Vous le reconnaissez ? »
Ves s’exécuta et observa l’homme à travers le couvercle transparent. Il fronça les sourcils. « Il me dit quelque chose, mais avec ces décolorations et ces bandages, j’ai du mal à me souvenir. Qui est-ce, monsieur ? »
« Vous auriez dû le reconnaître. Cet homme est l’actuel Quatrième Prince de la Maison royale de Talk, la dynastie régnante du Royaume de Palast, un État de troisième rang du Secteur stellaire de la Plasma Sombre. Il est aussi l’ancien dirigeant de la Flotte de colonisation des Étoiles Brillantes, qui a connu un sort funeste, ainsi que l’ancien mécène et employeur du Vénérable Karol Xie. »
« Quoi, monsieur ?! C’est le prince Hixt-Klaaster ?! Comment a-t-il fini dans cet état ?! »
Le prince exilé avait paru un peu hagard auparavant, mais en bonne santé et dans la force de l’âge. Le voir réduit à l’état de squelette, le corps couvert de blessures visibles et invisibles sur plus de la moitié de sa surface, poussa Ves à se demander comment il avait pu en arriver là ! N’aurait-il pas dû être placé sous étroite surveillance ?!
« Les Acolytes n’ont peut-être pas réussi à éliminer les membres de notre état-major à bord du Bouclier d’Hispania, mais ils ont mené à bien plusieurs actes de sabotage de moindre envergure, expliqua stoïquement le major Verle. L’une de leurs tentatives a visé le compartiment caché et hautement sécurisé où nous avions mis le Quatrième Prince à l’abri. »
« Pourquoi ses blessures ont-elles cet aspect étrange, monsieur ? »
« D’après ce que nous savons, il a été frappé par le même type d’attaque que tous les autres Acolytes ont employé. »
« Ça… » Ves fronça encore plus les sourcils. « Ça veut dire que nous n’avons pas tué tous les cultistes qui se trouvaient à bord du Bouclier lors de la réunion, monsieur ? Les agents de sécurité qui gardaient le Quatrième Prince ont-ils au moins éliminé cet Acolyte ? »
« Malheureusement, ils n’ont pas réagi assez vite. Au moment où nous avons lancé l’alerte de code 835, l’Acolyte avait déjà frappé le prince et s’était aussitôt enfui. Jusqu’ici, nous n’avons pas repéré la moindre trace de cet infiltré encore en liberté.
Nous avons discrètement suspendu tous les transferts par navette et limité les déploiements de méchas pour le garder enfermé à bord, mais je ne crois guère à nos chances de capturer cet intrus invisible. »
En apprenant qu’un Acolyte était toujours en liberté, Ves sentit un frisson lui parcourir l’échine. Ils n’avaient toujours pas débusqué tous les intrus ! Même un seul survivant pouvait causer d’énormes dégâts à un moment crucial !
« Quelles sont nos contre-mesures, monsieur ? »
« Tous les officiers ou chefs importants doivent porter en permanence leur armure de combat la plus lourde. Même si l’armure s’est révélée largement inefficace contre leur méthode d’attaque silencieuse et invisible, ils ne semblent pas capables de répéter le même exploit à peu d’intervalle. Elle protégera donc au moins nos officiers contre les armes ordinaires.
J’affecterai deux agents de sécurité à la surveillance de chacun de nos officiers et chefs, vous compris. Nous ne pouvons pas nous permettre de perdre un seul membre de notre cadre. »
Espérons que l’Acolyte encore en liberté serait coincé à temps, même si Ves en doutait. Un individu invisible pouvait aller n’importe où, et les points de contrôle mis en place par les agents de sécurité risquaient de ne pas suffire.
Ves savait que le meilleur moyen pour l’Acolyte de quitter un porte-aéronefs de combat consistait à s’infiltrer dans l’un des hangars et à se cacher dans un mécha doté d’un cockpit assez spacieux. L’Acolyte aurait ensuite le problème de quitter le vaisseau, mais il n’aurait plus qu’un seul pilote de mécha à affronter, au lieu de tout l’équipage du Bouclier d’Hispania.
« Si je peux me permettre une suggestion, monsieur, je vous conseille de vérifier deux ou trois fois les cockpits de tous les méchas sur le point d’être déployés. »
« Nous avons déjà envisagé cette possibilité. Personne ne sera autorisé à sortir clandestinement en s’accrochant à un mécha en déploiement. »