Chapitre 742
Après avoir exposé sa philosophie de conception, elle ferma les yeux et se laissa imprégner par les effets de son illumination. Elle avait fouillé jusqu’au plus profond de son être et découvert l’essence même de ce qu’elle cherchait inconsciemment à exprimer dans ses créations !
Ves la laissa assimiler les sentiments et les pensées qui venaient de naître en elle. Pour ce qui était de la philosophie de conception, beaucoup de concepteurs de méchas n’avaient guère de mal à en formuler une qui leur correspondait. Certains trouvaient même leur voie avant d’avoir obtenu leur diplôme.
Ces concepteurs de méchas étaient absolument convaincus de leur mission et de leurs convictions. Ces concepteurs doués et déterminés avaient un brillant avenir devant eux, pour peu qu’ils ne gâchent rien d’autre. Ves avait toujours envié de telles personnes, notamment cette camarade énigmatique qui semblait toujours avoir une longueur d’avance sur les autres.
« Elle a toujours été meilleure que nous. C’était évident qu’elle avait déjà trouvé sa philosophie et son domaine de prédilection bien avant que le reste d’entre nous ait terminé les cours fondamentaux. »
Cependant, découvrir sa philosophie de conception rapidement n’était pas toujours un avantage. Que savait vraiment un concepteur de méchas si tout ce qu’il avait conçu jusque-là se résumait à quelques exercices ?
Dans un grand établissement, les élèves véritablement déterminés, qui savaient dès le départ quel genre de méchas ils voulaient concevoir, ne se rencontraient tout au plus qu’une fois par promotion.
Pour la plupart des concepteurs de méchas, Ves compris, leur philosophie se façonnait au gré de leurs expériences et de leurs travaux de conception après l’obtention de leur diplôme. Ce n’était qu’après s’être jetés dans le vide et avoir déployé leurs ailes qu’ils pouvaient vraiment savoir vers quelle direction ils voulaient voler. Quel paradis les attendait au terme de leur voyage ? Chaque oiseau préférait gagner une île différente !
En regardant Ketis reprendre peu à peu ses esprits, Ves se dit qu’elle avait de la chance d’avoir trouvé si tôt une direction dans sa vie et sa carrière. Et elle en avait choisi une qui lui correspondait parfaitement !
Il savait que certains concepteurs de méchas ne trouvaient jamais la bonne philosophie, ou ne la découvraient qu’une décennie après le début de leur carrière.
Mais le vrai danger, c’était de choisir la mauvaise philosophie de conception ! Certains faisaient leur choix à la hâte. D’autres formulaient la leur sans explorer toutes les possibilités qui s’offraient à eux en matière de conception.
L’exemple classique était celui des concepteurs de méchas qui n’avaient d’expérience pratique qu’avec les méchas terrestres et qui fondaient leur philosophie sur ces derniers. Plus tard, ils découvraient les méchas spatiaux et s’apercevaient avec surprise qu’ils travaillaient mieux sur ceux-ci que sur les machines conçues pour rester au sol !
Mais il était alors trop tard pour changer d’avis !
Ils pouvaient certes déformer leur philosophie de conception initiale pour l’adapter aux méchas spatiaux, mais ce n’était pas ainsi que les philosophies de conception évoluaient et s’ajustaient.
Leur progression reposait sur l’affinement des méthodes et des approches.
Dans la plupart des cas, la philosophie de conception se faisait plus précise et plus spécialisée à mesure que le concepteur de méchas progressait. Parfois, elle bifurquait à gauche ou à droite, mais elle continuait sans cesse d’avancer.
Un virage trop brutal pouvait faire reculer le concepteur. C’était une véritable catastrophe pour lui, car une régression endommageait profondément sa philosophie de conception.
À force de trop plier, elle finissait par se briser, et le concepteur perdait tout ce qui distinguait ses créations de celles de la concurrence !
Pour être honnête, Ves n’avait jamais rencontré quelqu’un qui ait eu la bêtise de briser sa propre philosophie de conception. Mais, à en croire tout ce qu’il avait entendu, ces concepteurs menaient une vie misérable : personne ne voulait acheter leurs méchas sans âme, dont les créations étaient totalement dépourvues d’inspiration.
« Ah, désolée d’avoir encore décroché, maître », s’excusa Ketis après être sortie de son état d’euphorie. « Je… j’ai un peu perdu la tête… mais cette philosophie de conception ! Elle me parle comme rien d’autre ne l’a jamais fait ! Elle a toujours été là, mais j’étais trop aveugle pour la voir jusqu’à aujourd’hui !
« Depuis que j’ai reçu ma première épée d’entraînement, je suis fascinée par le tranchant ! »
Ketis porta brusquement la main derrière son dos et saisit son fourreau flottant. D’un geste fluide et assuré, elle dégaina son espadon et en tint la lame devant son visage. La manœuvre, renforcée par de puissants servomoteurs, fendit l’air et donna encore plus d’ampleur à son mouvement.
« Tu sais qu’à la fin de la cérémonie de remise des diplômes, chaque nouvelle Épéiste reçoit un véritable espadon des mains de la commandante elle-même ? Elle les commande à un forgeron renommé qui a son atelier au Relais de Malligan. Ce ne sont pas des épées ordinaires, comme tu peux le voir. Elles intègrent plusieurs systèmes et sont forgées à partir de métaux et de matériaux exotiques.
« Tu sais ce que j’aime le plus dans l’épée qui fait de moi une Épéiste ? »
« Son tranchant ? »
« C’est exactement ce qui m’a impressionnée ! Elle est tranchante ! Plus que l’épée que j’utilisais pendant mes chasses, plus que toutes les épées d’entraînement que j’ai jamais tenues ! Regarde ce que je peux faire ! » Elle sourit, puis retourna brusquement sa lame, pointe vers le bas, et la planta droit dans le pont !
Pas encore !
« Ketis ! Arrête de planter ton épée dans le pont dès que l’envie t’en prend ! C’est un vrai casse-tête pour l’équipage de réparer ces entailles ! »
Elle ne semblait pas regretter le moins du monde son geste impulsif. Ves ignorait comment les Épéistes de Lydia faisaient pour garder leurs vaisseaux en état si elles s’amusaient à planter leurs épées partout comme bon leur semblait !
De toute évidence, elle était toujours sous le charme de son illumination. C’était comme si elle s’était injecté une demi-douzaine de stimulants. Rien ne pouvait entamer sa joie, pour l’instant !
Quelques minutes passèrent tandis qu’elle assimilait lentement l’afflux de sentiments qui avait jailli de son cœur. Diverses émotions tourbillonnaient en elle, tandis que son esprit gagnait une clarté sans précédent. C’était comme si un brouillard persistant venait de se dissiper dans sa tête !
À un moment, elle parvint à retrouver son calme. Elle arracha son épée au pont malmené et la rangea joyeusement dans son fourreau flottant. Après l’avoir renvoyé derrière son dos, elle tourna les yeux vers le mécha bretteur qui reposait silencieusement devant eux. Elle le contempla une dernière fois, puis fit demi-tour et se dirigea vers la sortie.
« J’ai fini ici. »
Ils regagnèrent lentement le bureau. En parcourant les couloirs du vaisseau, Ves remarqua qu’elle marchait avec un peu plus d’assurance et de détermination qu’auparavant. Il doutait qu’elle se débarrasse un jour de ses rêveries, mais elle avait bel et bien trouvé une meilleure direction.
Par rapport à ce qu’elle était avant, le changement était à la fois subtil et profond. Trouver sa philosophie de conception avait posé les fondations de sa réussite. Il lui restait encore du chemin à parcourir, mais au moins, elle avait pris un bon départ : c’était précisément pour cela que Mayra avait envoyé son apprentie auprès de Ves.
Il avait enfin remboursé sa dette envers Mayra !
Ves eut l’impression qu’un poids lui avait été ôté des épaules. Chaque dette et chaque obligation pesaient sur lui, et en accumuler toujours davantage sans pouvoir s’en acquitter le rongeait comme une maladie incurable.
Une fois de retour au bureau, Ves s’assit sur son fauteuil renforcé et s’adossa autant que le siège le lui permettait. Les accomplissements de son élève le rendaient heureux lui aussi. Même s’il n’avait pas encore entièrement défini une vision précise, il jugeait dans l’ensemble que sa première tentative pour former une conceptrice de méchas était un succès !
« Qu’est-ce que ça te fait ? » demanda-t-il quand elle se mit à fixer le vide. Sa voix la ramena au présent. « Ne te laisse pas distraire. Tu as eu ton illumination. Maintenant, tu dois y réfléchir correctement pour savoir dans quoi tu t’engages. Je sais que tu n’es pas très douée pour formuler tes idées, mais tu dois traduire en mots les sentiments que t’inspire ta philosophie de conception. »
« Quoi ? » Elle lui lança un regard perplexe.
Ves soupira. Faisait-elle exprès de jouer les simples d’esprit, ou était-elle vraiment aussi lente ? « Parle simplement de ce qui te vient à l’esprit quand tu penses à ta philosophie de conception. »
« Hmm… » Elle s’interrompit un instant, réfléchissant intensément à ses nouveaux sentiments. « J’ai l’impression que je veux prendre mon espadon, en multiplier la taille par au moins trente, puis le donner à un mécha bretteur qui bouge exactement comme moi ! Je veux concevoir un mécha comme ça ! »
« Ça me paraît être un bon projet, mais peut-être pas comme tout premier projet. » Il choisit ses mots avec soin. « Ne limite pas ton imagination à ton propre physique et à ton style de combat à l’épée. Je parie que certaines de tes sœurs chez les Épéistes de Lydia ont un style différent, pas vrai ? »
« Oui. Toutes mes sœurs ne veulent pas manier un espadon, même si c’est le cas de la plupart d’entre nous. Je pourrais peut-être reprendre leur morphologie et leur style de combat, puis les adapter à mes autres créations. »
« Tu ne peux pas t’inspirer d’un nombre illimité d’Épéistes. Prendre exemple sur les styles de combat de tes camarades est un bon moyen de te mettre dans l’esprit de la conception d’un mécha, mais cette méthode risque de devenir une béquille si tu en dépends trop. Je te conseille de procéder ainsi quelques fois, puis d’essayer de te détacher d’un style ou d’une morphologie en particulier pour élargir ton imagination. »
« Comment je peux faire ça, maître ? »
« De deux façons. Premièrement, étudie la mécatronique de combat et deviens experte dans la manière dont le châssis interne et la musculature artificielle influent sur les mouvements d’un mécha ! Deuxièmement, sers-toi de ton imagination ! Conçois une esquisse dans ta tête avant de tracer les lignes sur le papier ! »
Ketis fronça légèrement les sourcils. « Je comprends la première partie. J’ai déjà entendu parler de mécatronique de combat. Mayra a quelques livres là-dessus dans sa bibliothèque. Pour l’autre chose… tu me dis toujours de faire appel à mon imagination, mais je ne comprends pas !! »
« L’imagination est la toile de notre créativité, expliqua Ves avec concision. C’est un espace imaginaire dans ton esprit où tu peux faire surgir n’importe quel symbole, n’importe quelle forme, et même des créations entières. Réfléchis à ceci : comment se fait-il que de bons concepteurs de méchas puissent concevoir des méchas tireurs d’élite fantastiques alors qu’ils sont eux-mêmes des tireurs exécrables ? »
« Euh… »
« Prends-moi comme exemple. Jusqu’ici, j’ai conçu deux modèles originaux, qui ont tous deux connu un succès commercial dans leur segment de marché. Mon premier modèle original est un chevalier terrestre de classe moyenne optimisé pour l’attaque ; le second, un mécha tireur d’élite terrestre haut de gamme capable de faire des choses intéressantes avec des lasers. Or, je n’ai jamais suivi un entraînement aussi éprouvant que le tien.
« Alors, comment se fait-il que mes méchas soient si recherchés ? »
« Euh… Je suppose que c’est une question d’expertise ? »
« D’expertise et d’imagination ! » la corrigea Ves. « L’imagination est le point de départ de chaque projet de conception. Nous élaborons dans notre esprit une vision du produit fini que nous voulons obtenir.
« Ce n’est que la première étape de tout projet digne de ce nom, mais c’est en fait la plus cruciale : un bon départ peut faciliter les autres étapes du processus de conception, tandis qu’un mauvais risque de précipiter le projet tout entier dans une impasse ! »
« Quel rapport avec la conception d’un mécha quand on ne sait pas se battre comme lui ? »
« L’imagination te libère des contraintes du corps humain. N’oublie pas qu’un mécha humanoïde s’inspire souvent des capacités physiques des humains au sommet de leur forme, mais qu’un mécha est une machine, pas un corps de chair et de sang ! Un mécha peut-il tourner la tête sur elle-même sans se briser le cou ? Beaucoup en sont capables ! C’est pareil pour la rotation du torse.
« La plupart des méchas de première ligne ont un torse qui pivote librement pour faciliter les tirs en mouvement. »
Ketis commença à comprendre. « Donc, tu veux dire qu’un mécha peut être bien plus qu’une copie du corps humain si je fais travailler mon imagination ? »
« Oui ! N’oublie pas que tu n’es pas limitée à une forme humaine fidèle. Un châssis de mécha offre tant de possibilités, et c’est ton imagination qui donne à ta créativité la liberté d’élaborer une vision nouvelle et audacieuse. Beaucoup de concepteurs de méchas qui n’ont jamais manié d’épée ont réussi à concevoir de bons méchas bretteurs. Et il y a aussi ceux qui conçoivent des méchas bestiaux.
« Comme s’ils s’étaient un jour transformés en tigre ou en centaure, peut-être ? Tout se passe dans leur tête ! »
« Je comprends. Si je veux aller loin dans la conception de mes méchas, je dois dépasser la forme humaine et cesser de les considérer comme des humains géants. Ce sont des machines, et je peux leur donner la forme que je veux. »
Ves entrechoqua ses gantelets. « Voilà l’esprit d’un véritable concepteur de méchas ! Même si nous ne sommes pas personnellement doués au combat, nous pouvons quand même créer les machines de guerre les plus impressionnantes de la galaxie, et tout cela grâce à notre imagination. N’oublie jamais cette leçon. »
Il avait donné sa dernière leçon à Ketis. Il aurait encore pu partager bien d’autres paroles de sagesse, s’il l’avait vraiment voulu, mais il estima qu’elle était suffisamment prête à voler de ses propres ailes.