Chapitre 740
L’attitude d’Avanaeon et sa participation active à ce projet annexe inspirèrent à Ves un malaise grandissant. Le chef mécanicien ne disait rien de concret, mais ses actes trahissaient un manque de confiance considérable dans leurs chances de survie.
Dans quel bourbier le Starlight Megalodon les avait-il tous entraînés ? Ves avait l’impression qu’il attirait les papillons vers la flamme. Chaque insecte qui s’en approchait risquait de finir carbonisé.
« Nous arriverons bientôt. »
Les Vandales se préparèrent tous. Les exercices s’intensifièrent, tandis qu’ils troquaient de plus en plus longtemps leurs uniformes contre des combinaisons de protection et leurs tenues habituelles contre des armures de combat. Ces vêtements encombrants entravaient leur travail, mais personne ne voulait se retrouver pris au dépourvu, sans protection !
À force de porter ces combinaisons, ils s’habituèrent à se déplacer et à travailler avec. Quand le moment crucial arriverait, ils pourraient garder la tête froide sans que leur travail en pâtisse.
Chaque Vandal s’occupait dans une certaine mesure. Les pilotes de méchas se ruèrent dans les simulateurs, tandis que les techniciens mettaient la dernière main aux méchas récemment modifiés. Certains équipages, qui avaient achevé leurs tâches essentielles en avance, commencèrent à régler quelques méchas pour qu’ils fonctionnent temporairement mieux et plus en douceur lors de quelques déploiements.
En raison de ces préparatifs de dernière minute, le chef Avanaeon dut passer davantage de temps dans son propre département, à l’atelier d’ingénierie. Ves prit pratiquement en charge la phase finale de son projet annexe. Après avoir minutieusement testé et ajusté les différents dispositifs de furtivité, il finit par déclarer la navette prête à l’emploi, du moins sans l’avoir soumise à un essai sur le terrain.
Ves posa la main sur la surface de la navette. Sa peau effleura avec appréciation les motifs délicats du revêtement furtif. « Tu as beau être un bloc hideux, tu restes la meilleure invention que j’aie jamais conçue. »
La navette furtive avait plus de valeur que ses gadgets puissants. D’un point de vue technologique, certes, ses batteries ultracompactes remportaient la palme de la sophistication. Mais la navette furtive était bien plus utile qu’un gadget portatif, puisqu’elle pouvait dissimuler son occupant aux scanners et aux capteurs ordinaires.
Certes, ses réserves d’énergie ne lui permettaient pas de maintenir sa furtivité active très longtemps, mais c’était amplement suffisant pour s’éloigner lentement et trouver un endroit sûr et tranquille où éteindre les systèmes énergivores.
« Je ne suis pas obligé de l’utiliser uniquement pour fuir. Je peux aussi m’en servir pour infiltrer un vaisseau ennemi ou une station spatiale, ou pour m’approcher d’une zone interdite. »
Son seul regret était que le Dé à six faces ne puisse pas pénétrer dans l’atmosphère d’une planète terrestre. Ses modules antigravité sous-alimentés et sa propulsion subluminique n’avaient pas assez de puissance pour maintenir la navette en l’air plus d’une minute dans des conditions de gravité standard.
Même atterrir ou décoller d’un hangar à navettes soumis à une gravité artificielle standard devenait problématique pour cette raison !
Pour décoller dans ces conditions, il fallait soit réduire la gravité artificielle, soit accepter de surcharger les modules antigravité intégrés au cube.
Naturellement, chaque surcharge réduisait la durée de vie effective des modules antigravité. Ils ne pouvaient pas continuer ainsi très longtemps.
La navette pourrait peut-être se poser sans danger sur une lune à faible gravité, mais elle ne pourrait certainement pas atterrir sur une planète terrestre massive dont la gravité atteignait jusqu’à cinq fois celle de la Vieille Terre !
« Bon gré mal gré, cette navette est faite pour bondir d’un point à l’autre dans l’espace. »
Cela limitait sévèrement son utilité, mais que pouvait-il y faire ?
Le projet étant achevé et ayant abouti, Ves sortit le Dé à six faces de l’atelier pour le ramener au hangar à navettes. Il prit soin de l’installer dans un coin à l’écart, où les techniciens de méchas et de vol ne risqueraient pas de tomber dessus et de tripoter le cube.
De retour à son bureau, il salua Ketis, debout devant son terminal, les yeux plissés par la réflexion. Il ne l’avait jamais vue réfléchir aussi intensément. Cela montrait qu’elle prenait sa dernière mission, et la plus difficile, avec un sérieux sans précédent.
« Où en es-tu dans l’élaboration de ta philosophie de conception ? » demanda-t-il en s’approchant d’elle et en lui tapotant l’épaulette.
Ils portaient tous deux leur armure de combat. La différence entre son armure légère et l’armure lourde de Ketis le faisait paraître un peu plus petit et plus mince qu’elle.
« Je n’arrive pas à me décider. Je suis presque certaine de vouloir me consacrer aux méchas bretteurs, mais ce n’est pas assez précis pour me spécialiser. J’ai toujours l’impression qu’il me manque quelque chose d’unique, quelque chose qui n’appartienne qu’à moi. Tu comprends ? »
Ves acquiesça. « Oui. Ma propre philosophie de conception et ma spécialité sont comme ça. Elles sont si rares et extravagantes que personne n’a jamais songé à suivre la voie que j’emprunte. Ça me convient parfaitement, parce que reprendre les chemins des autres ne ferait rien avancer dans notre industrie. Nos philosophies de conception représentent notre héritage, Ketis.
Ce vers quoi nous tendons n’est peut-être pas à la portée de tout le monde, mais cela laissera une trace qui fera partie de tes fondements en tant que conceptrice, et ce, pour le reste de ta vie. »
À sa connaissance, une philosophie de conception pouvait évoluer au fil du temps. Il arrivait qu’un concepteur de méchas ait une révélation ou fasse une découverte dans son travail, ce qui lui permettait de façonner et d’orienter sa philosophie de conception dans une autre direction.
Un concepteur de méchas pouvait aussi être indûment influencé par des facteurs extérieurs. Chez un apprenti, une forte exposition à une contamination mentale ruinait presque toujours l’originalité. Chez les Concepteurs compagnons et les rangs supérieurs, la philosophie de conception était assez solide pour résister aux pressions extérieures. Elle ne changeait de forme que si le concepteur de méchas se laissait influencer par des stimuli externes.
Une philosophie de conception exprimant la conviction d’un concepteur de méchas de poursuivre un idéal ou de rendre réel l’impossible, elle devait être assez vaste pour ouvrir la voie jusqu’au sommet, mais assez précise pour le maintenir sur un seul chemin.
D’après ce que Ves avait compris de Ketis, elle avait déjà défini une orientation générale pour sa philosophie de conception. Elle voulait travailler sur des méchas bretteurs. Mais se contenter de vouloir concevoir les meilleurs méchas bretteurs ne constituait pas un objectif suffisamment précis.
Qu’est-ce qui faisait qu’un mécha était bon ou mauvais ?
Les meilleures performances ? Selon quels critères déterminer les « meilleurs » méchas ? Le meilleur blindage ? Les méchas les mieux blindés finissaient toujours par être les plus lents. Cela ne ressemblait pas vraiment aux meilleurs méchas. Les méchas axés sur l’attaque sacrifiaient surtout leur défense ou leur vitesse, mais en équilibrant ces trois aspects, le mécha n’excellait dans aucun d’entre eux.
Les concepteurs de méchas qui cherchaient à concevoir les « meilleurs » méchas ne parvenaient presque jamais à accomplir quoi que ce soit de notable au cours de leur carrière. Le problème venait de la définition trop large et imprécise de ce qui faisait les meilleurs méchas.
Les meilleurs méchas du centre galactique ne répondaient pas nécessairement aux besoins des habitants de la périphérie galactique. Même si quelqu’un concevait le mécha le plus performant de l’histoire, son coût et les ressources nécessaires pouvaient rendre sa construction tout simplement impossible !
À quoi servait un modèle imaginaire si personne dans la galaxie ne pouvait réunir les ressources nécessaires pour en produire un seul exemplaire ? Si les concepteurs de méchas pouvaient accéder au rang de Maître en concevant des modèles fantaisistes sans aucun fondement dans la réalité, il y en aurait déjà bien plus à l’heure actuelle.
Quiconque fondait sa philosophie de conception sur l’idée de concevoir les « meilleurs » méchas courait à l’échec dès le départ. Ves avait expressément recommandé à Ketis de ne pas choisir cette voie.
« Il faut tempérer ses ambitions par un peu de pragmatisme, dit-il. Quand les concepteurs de méchas élaborent leur philosophie de conception, ils ont tendance à se montrer avides et à vouloir concevoir les meilleurs méchas, des machines parfaites en attaque, en défense, en vitesse et dans tous les autres domaines. Mais une telle ambition est démesurée. Ce serait comme essayer d’avaler un éléphant en une seule bouchée.
Plutôt que de t’attaquer à l’animal tout entier, mieux vaut restreindre tes ambitions et en découper un morceau précis avant de commencer à le manger. »
« Je le sais déjà, maître. C’est juste… Je n’arrive pas à décider ce que je veux poursuivre. Je ne suis pas assez folle pour vouloir donner vie à mes méchas, comme toi, ou pour je ne sais quelle autre raison. Mais je ne me sens pas vraiment attirée par la recherche d’un seul extrême, comme concevoir les méchas bretteurs les plus agiles ou les plus résistants. »
La créativité jouait un rôle majeur dans l’élaboration d’une philosophie de conception. Ves manquait en réalité d’expérience dans ce domaine, puisque sa propre philosophie de conception avait peu à peu pris forme après qu’il se fut passionné pour le Facteur X, sous l’influence du Système.
S’il le voulait vraiment, Ves pouvait faire subir à Ketis le même processus que le Système lui avait imposé. Il pouvait manipuler ses centres d’intérêt et l’encourager à viser un idéal précis, choisi par lui.
Pourtant, en observant cette dangereuse Épéiste hybride, humaine et cuirassée, il ne parvint pas à s’y résoudre. Même s’il lui arrivait de sacrifier ses principes à son propre avantage, il n’était pas assez pourri pour gâcher ce choix profondément personnel à sa toute première élève ayant réussi.
Il n’était peut-être pas le professeur le plus responsable de la galaxie, mais il tenait à assumer ses responsabilités de bonne foi lorsqu’il s’agissait d’une élève qui lui était chère.
Il voulait aussi voir s’il avait l’étoffe d’un véritable professeur. En tant que première élève de Ves, Ketis lui permettrait de vérifier si ses enseignements l’avaient mise sur la bonne voie pour une carrière prometteuse dans la conception de méchas.
Tricher à ce stade aurait rendu l’expérience vaine et gâché une observation potentiellement utile. Ce serait comme participer à une course à pied, puis grimper dans une voiture volante sur la dernière ligne droite pour franchir la ligne d’arrivée grâce à son véhicule plutôt qu’à ses propres jambes.
En attendant que Ketis trouve une ambition personnelle adaptée à ses intérêts, les minutes s’égrénèrent sans qu’elle n’aboutisse à rien. Elle n’était même pas parvenue à réduire ses centres d’intérêt à un domaine précis !
Il commença à penser que Ketis n’était peut-être pas faite pour cette méthode d’élaboration d’une philosophie de conception. Elle n’avait jamais été particulièrement portée à la réflexion.
« Bon, essayons autre chose », déclara-t-il en faisant claquer ses gantelets.
Ketis sortit de sa torpeur et fixa Ves, l’air dubitatif. « Qu’est-ce que tu veux dire ? »
« Chaque personne et chaque concepteur de méchas est différent. Certains ont une imagination débordante, d’autres réfléchissent de façon logique. Ces derniers sont les mieux placés pour formuler leur philosophie de conception par écrit, assis à leur bureau. Toi, tu es très différente de ces rats de bibliothèque. »
« Tu me traites d’idiote ? » gronda-t-elle.
« Non, pas du tout. Tu sais étudier et réfléchir quand tu en as vraiment besoin, mais tu te forces, c’est évident. Pour trouver une philosophie de conception qui corresponde à ton éducation, à tes compétences et à tes intérêts, mieux vaut te fier à tes sentiments plutôt qu’à tes pensées. »
« Comment je fais ? »
« Écoute ton cœur plutôt que ta tête. »
Elle marqua une pause. Elle réfléchit à sa proposition, mais ne parvint pas à se mettre dans le bon état d’esprit. Cette méthode lui semblait tout de même plus prometteuse que la précédente.
« Je crois qu’il me faut un mécha devant moi pour ressentir quelque chose de concret », déclara-t-elle.
« D’accord. Je vais t’emmener aux écuries de méchas. Je crois qu’il y a quelques méchas bretteurs à bord de notre vaisseau, même s’il s’agit surtout de modèles conçus pour l’espace. »
Ils sortirent du bureau et se dirigèrent vers les écuries de méchas, sur les ponts inférieurs. Lorsqu’ils arrivèrent enfin devant un mécha bretteur à l’arrêt, attirant l’attention et la curiosité des techniciens alentour, Ketis entra sans prévenir dans un état mental singulier.