Chapitre 737
Ves soupçonna aussitôt leurs invités non conviés d’être responsables, mais les écarta tout aussi vite.
Bien que les adorateurs de Haatumak aient manifesté des capacités effrayantes, ils étaient restés discrets pendant des semaines, sans jamais rien faire qui laisse penser qu’une présence invisible se cachait parmi les Vandales.
Se donner la peine de tuer un concepteur de méchas quelconque que les Vandales avaient recueilli en chemin ne leur apportait rien. Non seulement cela révélerait aux Vandales qu’une présence capable d’échapper à tous les moyens de détection avait embarqué sur le vaisseau, mais ils n’avaient manifestement aucune raison de tuer cet individu en particulier.
Pourquoi tuer quelqu’un d’aussi insignifiant que monsieur Kichiro, alors qu’ils pouvaient facilement assassiner le major Verle ou même Ves ?
Bien sûr, les fanatiques n’étaient pas réputés pour leur logique. Ils avaient pu décider de tuer Kichiro sur un coup de tête, parce qu’ils le pouvaient ou parce qu’ils voulaient effrayer les Vandales.
Ves allait peut-être un peu loin avec cette théorie. Il préférait de loin croire que le meurtre était un acte délibéré, car le tueur avait pris un risque considérable pour passer à l’acte.
« Pourquoi tuer monsieur Kichiro ? demanda-t-il à voix haute. Ce type ne sait rien. Il ne nous est utile que pour obtenir des renseignements sur les caractéristiques techniques des méchas utilisés par Chopra, mais ça ne nous avance à rien puisque la plupart de leurs machines sont détruites. »
Ves repensa aux paroles d’Eric Kichiro. À ces mots controversés.
« La lâcheté est une vertu. »
« Qu’est-ce que vous venez de dire ? demanda le major Verle à ses côtés.
— La lâcheté est une vertu. C’est ce que monsieur Kichiro m’a dit à la fin de l’entretien. Vous pouvez visionner l’enregistrement si vous voulez vérifier, major. Quoi qu’il en soit, savez-vous ce que j’ai ressenti quand il a prononcé cette phrase ? »
« Non. Dites-moi. »
« J’ai eu envie de lui coller mon poing dans la figure, major, révéla Ves sans la moindre gêne. Certes, un concepteur de méchas n’est pas un combattant, mais on peut en dire autant des membres d’équipage, des techniciens en méchas et des médecins. Ce n’est pas parce que nous ne sommes pas armés d’un fusil ou installés dans un cockpit à piloter une machine de plusieurs tonnes pour tuer nos adversaires que nous sommes moins soldats que les autres.
Les concepteurs de méchas… même au beau milieu d’un conflit, nous pouvons encore nous rendre utiles de bien des façons, ne serait-ce qu’en accélérant les réparations d’urgence. »
En réalité, Ves était tiraillé entre deux impulsions contradictoires. Le sang des Larkinson qui coulait dans ses veines lui criait de rejeter ce principe lâche et de prouver que les concepteurs de méchas devaient faire preuve de courage face au danger.
Pourtant, sa raison luttait contre ses ardeurs et le mettait en garde : quelle que fût son envie de contribuer à une bataille, il n’avait vraiment pas sa place en plein cœur des combats.
Son apport et son influence en dehors des batailles étaient considérables, mais dès que les fusils se mettaient à crépiter et les canons à tonner, sa capacité à influer directement sur le cours des combats devenait infime.
Si un concepteur de méchas devenait inutile, c’était en grande partie parce que tout ce qu’il pouvait faire pour changer le cours d’une bataille prenait beaucoup trop de temps. Ce n’était pas comme s’il pouvait fabriquer cinquante méchas de rechange en quelques heures. La plupart des batailles ne duraient même pas aussi longtemps.
La phrase d’Eric Kichiro relevait donc en réalité du bon sens. Un concepteur de méchas jouait un rôle important dans le soutien de toute unité et devait donc être bien protégé. Le tuer paralysait la capacité d’une unité à se remettre d’une bataille, à entretenir ses méchas et à les ajuster.
Il était dans l’intérêt de tous de protéger la vie des concepteurs de méchas, si leur unité en comptait.
Mais ce raisonnement logique se heurtait à la norme culturelle selon laquelle les compagnons d’armes devaient rester soudés. Quitter un vaisseau en pleine bataille, alors que l’issue restait incertaine, relevait de l’égoïsme suprême.
« Je me souviens que les équipes de secours ont récupéré monsieur Kichiro en périphérie du champ de débris, ajouta Ves, qui se rappela ce détail. Sa capsule de sauvetage s’était éloignée bien plus que toutes les autres. Vous savez ce que ça signifie ? Il s’est éjecté peu après le début de l’embuscade des NIN ! »
Cela ne signifiait pas que Kichiro avait participé à l’embuscade, mais il ne s’était certainement pas fait bien voir en abandonnant ses camarades aussi tôt.
Verle comprit ce que cela impliquait. « Hum. Je vois. Il n’était donc pas le plus courageux ni le plus loyal des Choprans. Son départ précipité a même pu inciter d’autres Choprans à s’éjecter à leur tour. Quel poste occupait-il dans le corps de mercenaires ? »
« D’après ce que j’ai compris, les Choprans traitaient monsieur Kichiro comme un chef technicien de luxe. Il n’est pas particulièrement doué comme concepteur de méchas et il n’a pas pratiqué depuis si longtemps qu’il n’est plus capable que d’effectuer de petites retouches et modifications sur des modèles commerciaux. »
Dans l’ensemble, son employeur ne lui témoignait aucune reconnaissance. Il n’occupait pas non plus un poste de commandement comme Mayra chez les Épéistes. Bref, Ves voyait en Kichiro le concepteur de méchas sans ambition typique, qui ne se souciait que de lui-même et choisissait généralement la voie de la moindre résistance.
« Je crois avoir à peu près compris ce qui s’est passé, major, dit Ves après avoir rassemblé ses observations et formulé quelques hypothèses. Je pense que l’un des Choprans présents ici a tiré une balle dans la tête de monsieur Kichiro. Rien de tel ne s’est produit dans notre flotte depuis des mois, mais à peine avons-nous recueilli les survivants que monsieur Kichiro se retrouve mort.
Aucun Vandale ne le connaissait vraiment, mais ses camarades survivants devaient le connaître depuis longtemps. Ce sont les principaux suspects. »
« Et le mobile que vous avancez, c’est la fuite prématurée de monsieur Kichiro ? »
« Ça, ou une autre faute dont le concepteur de méchas se serait rendu coupable. Il serait utile de reconstituer l’embuscade des NIN contre la flotte chopra. Si nous pouvons déterminer si la fuite prématurée de Kichiro a déclenché une forme de panique, major, nous aurons établi un mobile assez clair. Les Choprans étaient peut-être condamnés dès le départ, mais les actes lâches de monsieur Kichiro ont précipité leur défaite ! »
Ves avait tiré cette histoire d’un petit nombre d’observations et de nombreuses conjectures, mais il se sentait plutôt sûr de son hypothèse. Des mois passés à nourrir toutes sortes de soupçons finissaient par produire cet effet.
« Pour l’instant, vos affirmations ne sont que des suppositions, mais votre argumentation est convaincante, monsieur Larkinson. Je vais charger des officiers de sécurité d’étudier les archives que nous avons extraites des banques de données des Choprans. »
Ves fut un peu gêné que le major Verle accorde autant de crédit à ses conjectures hasardeuses. Puis il comprit que l’officier des méchas subissait une pression énorme : il fallait arrêter le coupable avant qu’il ne fasse d’autres dégâts.
Comme ils ne disposaient d’aucun indice au départ, le raisonnement de Ves leur donnait une piste claire à suivre.
Quelques instants plus tard, ils rejoignirent la foule d’officiers de sécurité qui visionnaient de vieilles images, extraites d’une banque de données de secours récupérée dans une épave.
« Marquez cet horodatage. D’après le journal de bord de sa capsule de sauvetage, c’est à cet instant que celle de monsieur Kichiro est apparue dans l’espace. »
L’embuscade avait commencé à peine trois minutes plus tôt. Les NIN avaient lancé une frappe initiale dévastatrice qui avait neutralisé de nombreux méchas choprans, mais le corps de mercenaires continuait de se battre tant qu’il le pouvait, malgré le manque de coordination qui entravait sa riposte.
Le major Verle manifesta aussitôt son désaccord d’un claquement de langue.
« Les journaux de cette banque de données montrent et font entendre que la plupart des pilotes de méchas réclament des ordres à leurs lieutenants. Ces derniers ne savent pas quoi faire et s’en remettent donc à leurs capitaines. Les capitaines n’ont pas le temps de se concerter et donnent les premiers ordres qui leur passent par la tête. L’un d’eux ordonne à ses hommes de se rapprocher pour engager le combat au corps à corps.
Un autre leur ordonne de se replier vers leurs vaisseaux et de consolider leur périmètre défensif. C’est un chaos épouvantable qui ne fait qu’éparpiller davantage les méchas choprans sur le champ de bataille. »
« On dirait qu’ils cumulent les pires défauts des deux styles de commandement, fit remarquer Ves. Leurs capitaines de méchas et leurs autres chefs concentrent tout le pouvoir décisionnel entre leurs mains, mais quand il leur faut enfin faire preuve d’un leadership décisif, ils sont incapables de s’accorder.
S’ils avaient choisi une structure hiérarchique pour diriger leur corps de mercenaires, ils auraient dû aller jusqu’au bout et nommer un commandant unique au sein de leur comité de direction. »
Un détail qui semblait insignifiant au premier abord était en fait devenu le clou du cercueil des Choprans, et les avait empêchés de repousser l’embuscade. Les NIN les surpassaient largement en nombre, grâce à un essaim de méchas spatiaux de première ligne, mais les Choprans auraient pu tirer parti de la supériorité de leurs méchas s’ils avaient tous choisi de passer à l’attaque.
Certes, leur charge aurait pu échouer, mais elle leur aurait donné une chance réelle de renverser le cours de la bataille. Tous les pilotes choprans qui tentaient de survivre sur le champ de bataille gardaient encore espoir.
Jusqu’à l’apparition de cette capsule de sauvetage isolée sur les capteurs de tous les combattants.
Ves compta les capsules qui suivirent au cours de la minute suivante. « Une devient deux. Deux deviennent quatre. Quatre deviennent huit. Huit deviennent seize. Plus il y a de capsules dans l’espace, moins il reste de membres d’équipage essentiels à bord.
Ça n’affecte pas immédiatement la puissance de combat des méchas dans l’espace, mais ça ralentit forcément le déploiement des réserves. »
« Le grand nombre de capsules lancées dans l’espace affecte bel et bien les méchas qui se battent pour la survie de Chopra, corrigea le major Verle. À votre avis, que ressentent les pilotes qui combattent à bord de ces méchas quand ils voient les leurs lancer des capsules de sauvetage en masse ? Ils se disent que leurs camarades n’ont aucune confiance en leur capacité à se battre et à gagner ! »
Le tableau d’ensemble se dessina clairement. Kichiro avait peut-être été le premier à décider qu’il ferait mieux de s’éloigner pendant que son vaisseau et ses méchas sombraient, ou bien il avait déclenché une ruée irréversible vers les capsules de sauvetage.
Quelle que fût sa responsabilité dans le fait d’enfoncer les Choprans alors qu’ils étaient déjà à terre, sa conduite ne faisait pas honneur à sa personne. Il incarnait tous les stéréotypes des concepteurs de méchas : des mauviettes lâches qui poussaient volontiers les pilotes à se battre jusqu’à la mort, tandis qu’elles-mêmes fuyaient au premier signe de danger !
Même si Ves applaudissait intérieurement Kichiro d’avoir eu la présence d’esprit de sauver sa peau, l’homme n’aurait pas dû afficher sa fuite avec autant d’effronterie !
Ves prit mentalement note de l’exemple de son confrère concepteur de méchas. S’il se retrouvait un jour dans une situation similaire, il attendrait que les autres s’éjectent avant d’en faire autant ! L’idéal serait de se retrouver au milieu du groupe, discret et sans rien d’exceptionnel en matière de courage !
Le meurtre de Kichiro lui apprit aussi qu’il devait voir plus loin que la fuite immédiate. S’il retrouvait un jour ses camarades, il lui faudrait veiller à ne rien faire qui leur donne une raison de le poignarder. Rien de pire que de tomber nez à nez avec les victimes de sa propre conduite !
« Ce que je ne comprends pas, c’est pourquoi Kichiro devait mourir dès maintenant, songea Ves. Je veux dire, quiconque a fait ça doit savoir que ça nous a mis en colère. Pourquoi le tueur ne peut-il pas attendre la fin de cette mission et la libération de tout le monde ? »
Un capitaine de la sécurité proposa une explication. « Peut-être que le meurtrier ne pense pas que nous nous en sortirons vivants. S’il est condamné à mourir, il aura peut-être voulu tuer Kichiro de ses propres mains pour se libérer l’esprit. »
La situation s’annonçait plutôt mal.