Chapitre 736
Le revêtement furtif du Dé à six faces donnait à la navette cubique une surface d’un noir profond qui ne réfléchissait presque aucune lumière, même lorsqu’elle était hors tension. Après tout, si les systèmes furtifs tombaient en panne, mieux valait éviter de révéler dans l’espace un cube rose vif que n’importe qui pourrait repérer à l’œil nu.
Peindre le Dé en noir n’apportait pas grand-chose, puisque la plupart des systèmes de détection ne reposaient pas uniquement sur des capteurs optiques. Mais on ne savait jamais : un jour, cela pourrait sauver la vie de ses occupants.
En outre, dans tous les secteurs, la coutume voulait que les véhicules furtifs soient peints en noir. Les consommateurs s’y attendaient, à force d’avoir vu tant de séries d’action.
Ni Ves ni Avanaeon n’avaient l’intention de mettre le Dé à six faces en vente, mais le peindre d’une autre couleur ou l’orner d’un autre motif aurait été encore moins judicieux.
« Tout ce travail, pour construire une navette où quatre passagers tiennent à peine. C’est la capacité d’une petite voiture volante ! »
« Si tu n’avais pas insisté pour inclure le module de recyclage de l’air, on aurait pu ajouter de la place pour deux passagers de plus », répondit Avanaeon. Il n’avait jamais vraiment approuvé cette décision.
« Écoute, on a déjà eu cette discussion. Le module de recyclage de l’air nous permet de récupérer l’oxygène, et il fonctionnera tant qu’on pourra l’alimenter. En plus, ça nous évitera de remplir la navette de bouteilles d’oxygène. »
« Ça ne nous sera utile que si on reste plus d’un mois dans l’espace, Ves. Je ne pense pas qu’on puisse survivre aussi longtemps à errer dans le vide. La plupart des statistiques sur les opérations de sauvetage montrent que, dans quatre-vingt-quinze pour cent des cas, les personnes bloquées sont secourues en moins d’une semaine. »
« Cette étude est dépassée et ne s’applique pas tout à fait à notre situation, répondit aussitôt Ves. Une étude plus récente a remis ses conclusions en question. L’échantillon retenu par les chercheurs couvre toute la zone habitée par l’humanité. Tout le monde sait qu’il y a beaucoup plus de vaisseaux et beaucoup moins d’espace à mesure qu’on se rapproche du centre de la galaxie.
Ici, aux confins de la galaxie, des mois, voire des années, peuvent s’écouler avant qu’un vaisseau humain passe dans un système stellaire désolé. Et ça, sans même tenir compte du fait que nous sommes en plein cœur de la frontière profonde. Alors, espérer qu’on nous secoure en moins d’une semaine, c’est faire preuve d’un optimisme délirant. »
« Si quelqu’un nous récupère, ce ne sera peut-être pas pour nous sauver, tu sais », fit remarquer Avanaeon. « Avec tous les pirates qui rôdent par ici, il est bien plus probable qu’ils nous capturent. »
« Je préfère tenter ma chance avec les pirates plutôt que de mourir asphyxié ou de faim. »
La conversation devenait un peu trop macabre à son goût. Ves s’empressa de changer de sujet.
« Même si cette navette semble terminée, elle est encore loin de l’être. Tout ce qu’on a conçu n’est pour l’instant que théorique. Il faut encore vérifier si ses capacités furtives tiennent la route en conditions réelles. »
Les deux ingénieurs impatients se hâtèrent de mettre le cube à l’épreuve. Ils le déplacèrent d’abord dans une section spéciale de l’atelier de méchas. Les Vandales observèrent l’étrange cube noir avec un mélange de doute et de perplexité.
« C’est quoi, cette machine ? Une nouvelle imprimante tridimensionnelle ? »
« Peut-être un de ces drones de combat qui se replient en cube quand ils ne servent pas. »
« Pourquoi est-il noir ? »
Ves ne doutait pas que quelques Vandales savaient exactement ce qu’ils avaient construit, mais tant qu’il ne négligeait pas trop ses fonctions, ils préféraient probablement fermer les yeux. Quoi qu’il en soit, ajouter une navette furtive à leur arsenal apportait un peu plus de polyvalence aux Vandales — même si Ves ne comptait pas laisser qui que ce soit d’autre utiliser sa création.
C’était une machine qu’il comptait garder pour lui.
Cette idée lui faisait une drôle d’impression. Il avait éprouvé la même chose en fabriquant ses gadgets de haute puissance. Il consacrait tant de temps et d’efforts à apprendre à concevoir des produits pour les autres qu’il pensait à peine à utiliser ses capacités pour répondre à ses propres besoins.
Il gagnait sa vie en concevant des méchas. Il était passionné par son métier. Pourtant, malgré son amour des méchas, il n’aurait jamais l’occasion de les piloter lui-même. Une telle tragédie était aussi cruelle que celle d’un musicien qui composerait une chanson sans jamais pouvoir l’entendre.
Ves ne s’en était pas rendu compte, mais il portait constamment le poids de ce désir inassouvi. Il voulait tant utiliser ses produits, pouvoir s’amuser avec ses propres créations, mais son aptitude insuffisante l’empêchait de satisfaire l’un de ses plus grands désirs.
« Je croyais avoir surmonté ça. » Il secoua la tête.
En fait, il avait trouvé un moyen de faire avec cette perte. La carrière de pilote de mécha n’éclipsait pas nécessairement celle de concepteur. Après plusieurs années d’études, de progrès et d’expérience, accéder au rang de Concepteur compagnon était désormais à sa portée !
Les Concepteurs de méchas compagnons étaient aussi rares que les pilotes experts et jouissaient d’un statut à peu près équivalent. Même les moins doués d’entre eux avaient une meilleure carrière que les Apprentis les plus acharnés.
Ves attendait avec impatience le moment où sa philosophie de conception prendrait corps, au lieu de rester une idée fugace. Même si le processus était irréversible, il avait une confiance inébranlable dans la justesse de sa voie !
« Nous y voilà. Installons le Dé à sa place. »
Ils fixèrent le cube sur un berceau spécialisé, qui leur permettait de le faire pivoter et de le soumettre à divers signaux, sous l’observation constante des scanners et des capteurs. C’était le banc d’essai idéal pour tester leur nouvelle invention en conditions réelles sans l’envoyer dans l’espace.
Alors qu’ils s’apprêtaient à tester ses capacités de furtivité optique, Ves reçut soudain une alerte sur son communicateur.
« Ah, désolé, chef, je dois répondre. »
« Vas-y, Ves. Je peux gérer les tests sans toi. »
« Garde-moi quelques bugs à résoudre ! »
Ves se dirigea vers un coin tranquille de l’atelier et activa son communicateur. L’appareil projeta aussitôt le visage familier du major Verle.
« Monsieur Larkinson, un incident grave vient de se produire. Rejoignez-moi au quartier disciplinaire. »
La projection s’éteignit avant même que Ves ait pu accuser réception de l’ordre. « Quoi ? »
Ce qui s’était passé au quartier disciplinaire devait être extrêmement grave si l’officier commandant ne parvenait même plus à garder son vernis de courtoisie.
« Il est arrivé quelque chose à nos invités ? »
Il ne parlait pas des invités indésirables, dont l’un continuait de le suivre dans l’ombre. Ves n’avait pas oublié la présence invisible de l’Acolyte Villis, mais il ne pouvait rien faire contre elle sans alerter ses congénères cultistes.
Les Vandales avaient recueilli deux groupes d’invités distincts.
Le prince et le pilote expert issus de la Maison royale de Talk étaient à la fois une aubaine et une source de problèmes pour les Vandales.
Quant aux quelques survivants de la Sécurité interstellaire Chopra, ils n’avaient pas d’autre endroit où les enfermer que le quartier disciplinaire.
Le second groupe aurait dû être en sécurité. Qui pouvait bien s’introduire dans le quartier disciplinaire et y semer le trouble ?
Quelques minutes plus tard, Ves arriva au quartier disciplinaire. Quatre agents de sécurité, vêtus d’armures de combat lourdes, montaient la garde près de l’écoutille renforcée, leurs fusils à portée de main.
« Bonjour, messieurs. » Il salua les agents de sécurité d’un signe de tête. « Le major Verle m’attend. Puis-je entrer ? »
« Nous devons vous fouiller. »
Ves subit une fouille assez minutieuse. À son grand dépit, il dut laisser son communicateur, ainsi que toute sa ceinture à outils et ses gadgets.
« Hé, faites attention ! Ça coûte cher ! J’espère bien tout récupérer en ressortant ! »
Après avoir fini de râler, Ves pénétra dans le quartier disciplinaire. Les parois blanches et la lumière crue lui brûlèrent les yeux, comme si quelqu’un braquait un laser sur lui. Il cligna des paupières pour s’habituer à la lumière, puis se dirigea vers un bureau où plusieurs agents de sécurité se tenaient derrière une console. Ils semblaient visionner des enregistrements.
« Monsieur Larkinson. » L’un d’eux se retourna. « Le major Verle vous attend dans la cellule au bout du couloir, à gauche. Allez tout droit. »
Ves s’engagea dans le couloir. Des cellules le bordaient de chaque côté. La plupart semblaient vides, leur lit, leurs toilettes et leurs autres meubles entièrement escamotés dans les cloisons. Quelques-unes étaient occupées. À part quelques Vandales ivres, elles abritaient surtout des Choprans qui s’étaient installés dans leurs quartiers.
Au bout du couloir, il retrouva le major Verle, accompagné d’un agent de sécurité.
« Major Verle. Vous m’avez fait appeler ? »
« Vous en avez mis, du temps. » L’officier des méchas avait le ton sec. « Même si vous préférez consacrer votre temps et vos efforts à des jouets, je m’attends à ce que vous répondiez sans tarder quand on vous appelle. »
« Ah, je vous prie de m’excuser, monsieur. Je ferai de mon mieux pour répondre plus vite à l’avenir. »
« Ça suffit. Regardez dans cette cellule. Dites-moi ce que vous voyez. »
Ves se tourna enfin vers la paroi en matériau composite transparent qui séparait la cellule du couloir.
Le spectacle était atroce.
Des éclaboussures de sang maculaient les surfaces blanches et immaculées de la cellule. Une flaque s’était formée au centre, où une ouverture s’était refermée automatiquement afin d’empêcher le sang de s’écouler par la bonde.
Tout ce sang provenait du cadavre étendu contre le lit étroit. L’homme gisait en travers, la tête éclatée et criblée de trous, penchée dans le vide comme une fleur macabre sur le point de faner.
Ves reconnut aussitôt l’homme à son uniforme, à sa carrure et aux traits de son visage qui avaient été épargnés. « Mais… ce n’est pas le concepteur de méchas à qui j’ai parlé il y a plus d’une semaine ?! »
Le major Verle s’avança jusqu’à se tenir à côté de Ves. « C’est bien Eric Kichiro, le seul concepteur de méchas employé par les Choprans. Curieux, n’est-ce pas ? D’après ce que nos agents de sécurité ont pu établir, il a été tué dans sa cellule par un projectile balistique. »
« Vous avez attrapé le coupable ? »
« Si nous avions mis la main sur le salaud qui a fait ça, vous ne seriez pas ici. » Le major Verle fronça les sourcils. « Cette cellule est censée résister à une émeute entière. Pourtant, d’après les journaux, personne n’y est entré ni n’en est sorti au cours des huit dernières heures, depuis que nous l’avons laissé sortir pour qu’il voie du monde. Le système de surveillance n’a rien détecté non plus.
Tous les enregistrements ont été trafiqués pour donner l’impression qu’il ne s’est rien passé. Le coupable… le meurtrier, quel qu’il soit, a réussi à pirater notre meilleur système de sécurité et à ridiculiser notre maîtrise de notre propre vaisseau ! »
Le major était furieux, et il avait de bonnes raisons de l’être. Si quelqu’un pouvait pirater le système de surveillance du quartier disciplinaire, qui pouvait garantir que des compartiments plus sensibles ne seraient pas les prochains ?
Si quelqu’un décidait de saboter la salle des machines, le centre de commandement ou la passerelle, les conséquences pour tout le monde à bord du Bouclier d’Hispania seraient catastrophiques !
« Avez-vous trouvé des indices sur l’identité du responsable ? »
« Non. » Verle secoua la tête. « D’après notre système de surveillance, tous les membres d’équipage sont comptabilisés, tout comme les prisonniers. Évidemment, nous venons d’apprendre que nous ne pouvons pas nous fier à notre système de surveillance, alors nous sommes obligés de procéder à l’ancienne. Je vous ai fait venir pour vérifier si vous avez quelque chose à voir là-dedans et, dans le cas contraire, connaître votre avis sur ce qui s’est passé. »
« Vous me soupçonnez ? » Ves fronça les sourcils. « J’ai passé toute la journée à l’atelier ! Tous les techniciens en méchas m’y ont vu travailler, et j’ai collaboré avec Avanaeon sur un projet extrêmement technique. »
« Nous le savons. Et d’après ce que nous avons pu observer jusqu’ici, nous sommes presque certains que vous n’y êtes pour rien. » Le major Verle se détendit un peu. « Écoutez, nous avons un meurtrier à bord et il n’est peut-être pas seul. Nous ne savons ni qui il est ni ce qui le motive. Pouvez-vous nous dire qui aurait pu tuer monsieur Kichiro, ou pourquoi ? »
Ves se remémora la fin de sa brève conversation avec le concepteur de méchas. Pour une raison ou une autre, ce souvenir lui revenait toujours à l’esprit, surtout quand il réfléchissait aux usages possibles de sa navette furtive.
« Je crois avoir une ou deux idées, oui », répondit-il lentement, en s’efforçant de ne pas canaliser sa spiritualité dans ses yeux. Il savait que les coupables les plus probables se tenaient juste derrière eux !