Chapitre 731
Idéalement, une bonne conception alliait science et art. Un travail bien fait réunissait ces deux éléments en un produit élégant qui remplissait sa fonction avec le plus de raffinement possible.
Leur navette cubique était tout sauf élégante. Aussi grossière qu’une brique, elle volait comme une brique.
Dans l’espace, cela avait peu d’importance : le vide se moquait de notions telles que l’aérodynamisme.
En revanche, dès que la navette plongeait dans l’atmosphère respirable d’une planète tellurique, cette forme de cube hideuse devenait un sérieux handicap pour sa capacité à voler dans l’atmosphère.
« La navette furtive originale est bien plus performante que notre projet, car elle dispose de suffisamment d’espace pour intégrer tous les éléments nécessaires à son vol atmosphérique, se défendit Avanaeon, qui avait choisi une forme cubique pour leur véhicule. Nous devons nous contenter d’environ la moitié du volume. Réfléchis un instant à l’ampleur du handicap que cela représente.
Nous devons travailler avec deux fois moins d’espace, sans pouvoir réduire la taille des composants essentiels, qui sont nombreux. Alors, quel choix nous reste-t-il ? »
« Et ce raisonnement t’a directement mené à un cube ? » Ves haussa un sourcil. « Pourquoi ne pas opter pour une sphère, tant qu’on y est ? Notre navette aurait du mal à être plus ridicule. »
« Le cube est parfait pour ce que nous voulons en faire. Laisse-moi t’expliquer, reprit l’ingénieur en chef, qui fit apparaître une petite projection latérale pour illustrer son raisonnement. Nous disposons donc d’une quantité fixe de fragments, mais nous voulons maximiser le volume de notre navette, car plus de volume signifie plus d’espace, n’est-ce pas ?
Par rapport au cône triangulaire traditionnel, une sphère nous permet d’utiliser le moins de fragments possible tout en emportant le plus de cargaison. Mais sa courbure pose à elle seule quantité de problèmes. Tu vois de quoi je parle, non ? »
Ves comprit où l’ingénieur voulait en venir. « Oui. Une surface courbe est bien plus difficile à dissimuler qu’une surface plane. Il faut ajuster chaque contre-mesure selon l’angle, ce qui exige un processeur extrêmement puissant et des algorithmes très sophistiqués. Sinon, on obtient ce phénomène où la lumière semble se courber autour d’un objet camouflé optiquement. »
Cet effet ressemblait à la distorsion que l’on percevait en regardant une plante qui dépassait de la surface d’un lac. À la limite de l’eau, la tige semblait brusquement se tordre.
L’effet n’était pas tout à fait le même, mais ce genre d’imperfections se produirait sur toute la surface d’une navette sphérique. On pouvait certes corriger le problème en poursuivant le développement, mais il aurait fallu trop d’expertise, de main-d’œuvre et de temps pour y parvenir.
Plutôt que de se creuser la tête pour faire fonctionner une sphère furtive, Avanaeon avait simplement choisi de concevoir un cube furtif.
« Tout est une question d’efficacité, expliqua l’ingénieur avec enthousiasme. En théorie, une sphère possède un nombre de faces presque infini. Même si nous simplifions le problème en la ramenant, disons, à une centaine de faces, la navette doit quand même effectuer des centaines de calculs extrêmement complexes en même temps.
La surface de chaque face est relativement petite, mais comme elles sont si nombreuses, elles accaparent une énorme puissance de calcul. Qui dit plus de puissance de calcul dit plus d’espace et d’énergie, deux ressources que nous ne pouvons vraiment pas nous permettre de gaspiller. »
Ves hocha la tête, comprenant l’essentiel du problème. « En revanche, un cube n’a que six faces au maximum : haut, bas, gauche, droite, avant et arrière. En théorie, il suffit donc d’effectuer six calculs pour tenir compte de six surfaces plus grandes. »
« Exactement ! Même si cela représente encore une charge importante, c’est une fraction seulement du nombre de calculs qu’effectuaient les processeurs d’origine de la navette furtive. Ces navettes embarquaient assez de puissance de calcul pour simuler sommairement la météo d’une planète tellurique ! »
C’était énorme !
« Je vois. Si nous réduisons la navette à la forme d’un cube, les économies de puissance de calcul nous permettront d’installer une banque de processeurs bien plus petite et de libérer ainsi un espace précieux pour d’autres cargaisons. C’est bien ça ? »
« Oui ! Et n’oublie pas les économies d’énergie. Moins de calculs, c’est aussi des cellules énergétiques qui durent plus longtemps. »
Tous les arguments avancés par Avanaeon étaient logiques. Ves ne pouvait vraiment pas critiquer les choix de conception de l’ingénieur, puisqu’il adhérait pleinement au raisonnement qui les sous-tendait.
Il trouvait quand même le cube hideux.
Ves soupira. « Bon, cette navette cubique ne remportera aucun prix de design ou de beauté, c’est certain. Heureusement qu’on la conçoit uniquement pour nous. Si on osait la mettre sur le marché, on se ferait rire au nez jusqu’à la faillite ! »
En achevant cette première ébauche, Ves se rendit compte que l’art jouait un rôle plus important qu’il ne le pensait dans la conception des produits. Si un concepteur écartait toute considération de beauté et d’élégance, il ne lui restait qu’une approche de robot, visant à maximiser les paramètres physiques de ses créations sans la moindre étincelle de créativité.
Cette approche pouvait convenir à leur situation actuelle, mais elle ne ferait pas l’affaire sur le marché. Les consommateurs attendaient mieux que des machines qu’une IA aurait tout aussi bien pu concevoir.
Quoi qu’il en soit, Ves accepta à contrecœur la forme choisie par Avanaeon et poursuivit le travail à partir de là.
Ils prirent l’ébauche comme point de départ et commencèrent à affiner le concept. Ils calculèrent précisément l’emplacement de chaque élément, corrigèrent les imprécisions et comblèrent les espaces vides avec des composants bien définis.
Le choix d’un cube comme forme de base les éloigna considérablement du modèle de navette furtive original. La principale différence entre leur version artisanale et celle qu’utilisaient les Maîtres du Combat tenait à la capacité de cette dernière à pénétrer dans l’atmosphère.
Leur cube en était tout bonnement incapable, ce qui limitait fortement leurs possibilités s’ils devaient se réfugier à la surface d’une planète plutôt que dans un autre vaisseau spatial.
Mais ce choix de conception avait aussi un avantage : ils pouvaient éliminer tous les éléments qui ne servaient que lorsque la navette volait dans une atmosphère.
En fait, le fil conducteur de cette navette d’évacuation était de maximiser l’espace tout en réduisant le gaspillage au minimum. Ils supprimèrent autant de pièces superflues qu’ils le pouvaient, afin de caser tout le nécessaire.
« S’il s’agit d’une navette d’évacuation, elle doit pouvoir tenir longtemps dans l’espace, insista Avanaeon. Elle doit donc être entièrement autonome en matière d’air, d’eau, de nourriture, d’énergie, de chaleur, de vision et de propulsion. C’est ce qu’on appelle les sept besoins fondamentaux des vaisseaux indépendants. »
Ces sept besoins fondamentaux concernaient pratiquement tous les vaisseaux spatiaux, à l’exception des engins dépendant d’un vaisseau-mère.
Les méchas spatiaux échappaient donc à cette règle, même si, dans les faits, ils respectaient les recommandations. Le résultat le plus évident était que chaque cockpit contenait une petite réserve de bouteilles d’eau, de rations nutritives et parfois de bonbonnes d’oxygène.
« Il faudrait aussi prévoir de la place pour des outils, des pièces de rechange, des trousses médicales, du matériel de communication, des combinaisons de protection, des armes, des K-coins et bien plus encore, ajouta Ves malgré lui. Ça ne sert à rien de se retrouver seuls sans le moindre moyen de se remettre sur pied. »
« Ta liste de souhaits va prendre une place folle, tu sais. »
« Heureusement qu’on n’a pas cédé à notre vanité et qu’on a choisi une navette cubique, alors, plaisanta distraitement Ves. Dis, on pourrait aussi y installer un moteur FTL ? »
« Quoi ?! » Avanaeon manqua de cracher du sang. « Impossible ! Ce n’est pas parce que la CFA a réussi à installer un moteur FTL dans une navette que nous pouvons en faire autant ! Les moteurs FTL sont des monstres, et même les plus petits et les moins puissants ont la taille d’une navette cargo complète ! En plus, ils sont terriblement gourmands en énergie !
Pour en alimenter un et le faire fonctionner assez longtemps pour atteindre un autre système stellaire, il faudrait, à mon avis, des cellules énergétiques faisant au moins la moitié de la taille du moteur lui-même ! »
Bon, cette possibilité était donc exclue.
« D’accord, chef. C’était juste une idée en l’air. »
Après plusieurs jours de travail intensif, ils aboutirent à un concept sommaire et sans artifice, débarrassé de tout ce qui n’avait pas d’utilité et optimisant le moindre recoin disponible.
Ves n’était pas fier de cette conception collaborative, mais du moment qu’elle fonctionnait, ses sentiments n’avaient pas d’importance.
Tandis qu’Avanaeon admirait le résultat, Ves prit la parole.
« Il faut donner un nom à la navette. »
« Hmm… Je n’y avais pas pensé. En général, les fabricants ne prennent pas la peine de nommer leurs navettes, surtout les modèles bon marché et utilitaires. Elles portent simplement une suite de codes. »
« Je pense que cette navette mérite un vrai nom. Même si nous n’en produisons qu’un seul exemplaire, sa conception et chaque aspect de sa construction ont été soigneusement élaborés selon notre meilleur jugement. »
Ils marquèrent une pause, cherchant un nom qui conviendrait.
« Le Cube ? Le Cubinator ? Le Cubiste ? La Sphère ratée ? Le Dé à six faces ? »
Ves se prit le visage dans la main. « C’est quoi, cette façon de trouver des noms ?! »
« Eh bien, je ne vois pas l’intérêt de donner un nom chic à la navette. Puisqu’elle a déjà une forme grossière, autant lui donner un nom simple qui reflète sa nature. »
Après quelques discussions, ils finirent par baptiser leur navette le Dé à six faces. Le nom avait un peu plus de classe que « le Cube » ou quelque chose du genre.
La construction du Dé à six faces commença aussitôt, même s’ils sautèrent, à proprement parler, nombre d’étapes indispensables. Ves se sentit mal de précipiter le projet : ils avaient consacré bien trop peu de temps à l’optimisation du concept et à la recherche de défauts potentiellement fatals.
Cependant, Ves avait le pressentiment que les Épéistes flagrants n’auraient pas à attendre longtemps avant d’atteindre les coordonnées tant convoitées du Starlight Megalodon. Tous les autres membres de l’équipage le ressentaient aussi. Les longues journées de voyage allaient enfin prendre fin !
En attendant, toutefois, les Vandales et les Épéistes restaient constamment sur leurs gardes chaque fois qu’ils sortaient du FTL. Comme ils s’étaient aventurés dans l’espace des hommes-sable, la flotte alliée avançait par la voie la plus lente, mais aussi la plus discrète.
Ils ne se dirigeaient vers des naines rouges que lorsqu’ils n’avaient pas d’autre choix viable. Dans leur espace central, les hommes-sable ignoraient généralement ces étoiles anémiques et, même lorsqu’ils s’y établissaient, les gouverneurs de leurs colonies étaient souvent les spécimens les plus pitoyables de leur espèce.
Même lorsque les Épéistes flagrants s’aventuraient dans un tel système stellaire, ils ne subissaient guère de représailles, bien que le gouverneur homme-sable transmît sans aucun doute ses observations de la flotte humaine aux autres dirigeants hommes-sable de son réseau.
La plupart du temps, cependant, la flotte préférait se rendre vers les objets célestes les plus ternes ou les moins intéressants qui soient, comme de vieilles étoiles à neutrons et même des trous noirs, si elle en détectait, sans jamais, bien entendu, s’approcher de l’horizon des événements.
Les naines brunes, cousines physiquement diminuées des naines rouges, devinrent leurs destinations de prédilection. Ces versions attardées des étoiles dignes de ce nom étaient les naines des étoiles naines : plus petites et moins douées physiquement que les naines rouges, qui, elles, entretenaient au moins de véritables réactions thermonucléaires.
Si une famille réunissant différentes étoiles se présentait à un mariage, elle exclurait les naines brunes des photos de groupe, tant ces étoiles étaient embarrassantes. Certains astronomes les appelaient même des étoiles ratées, car l’absence de fusion de l’hydrogène les rendait particulièrement ternes.
Du point de vue de la navigation, nombre de naines brunes vivaient encore dans le sous-sol de leurs parents ou de leurs frères et sœurs, malgré leur âge adulte. Elles formaient des couples binaires avec des étoiles dignes de ce nom et y restaient pour toujours, jusqu’à ce que l’étoile normale arrive au terme de sa vie ou qu’un autre événement finisse par les faire entrer en collision.
C’était l’équivalent d’une naine brune attendant la mort de ses parents ou de ses frères et sœurs pour hériter de leur masse et se transformer en étoile digne de ce nom. Les naines brunes ne faisaient jamais rien de leur vie ; elles ne parvenaient à se reprendre qu’après avoir cannibalisé les restes de leur famille.
Les perdantes ultimes parmi les étoiles étaient deux naines binaires tournant ensemble dans un même système stellaire binaire. Le seul aspect positif d’un tel système était qu’une étoile normale pouvait apparaître si les deux naines fusionnaient.
Quoi qu’il en soit, les caractéristiques qui les rendaient si peu attrayantes en faisaient aussi les endroits les plus sûrs de l’espace des hommes-sable.
Le seul problème, c’était que leur faible masse les rendait extrêmement difficiles à atteindre, à moins que la flotte ne se trouve déjà tout près. En pratique, cela signifiait que les Épéistes flagrants progressaient à pas de tortue, un saut désespérément court après l’autre.
Mais ils n’étaient pas les seuls à suivre cette stratégie.