Chapitre 730
Ves aimait chercher à comprendre les mécanismes qui sous-tendaient la technologie furtive. Cette étude différait remarquablement de ses recherches sur les systèmes de stockage d’énergie ultracompacts : son précédent projet parallèle l’avait plongé au cœur de domaines scientifiques extrêmement pointus.
Pour mettre au point ses batteries ultracompactes, il avait dû maîtriser des sciences très avancées, bien au-delà de ses compétences habituelles.
C’était aussi pour cette raison qu’il souffrait de tant de maux de tête. Plus il s’enfonçait dans les méandres de la science, plus les faits et les théories étayées cédaient la place à des affirmations audacieuses et à des croyances insuffisamment fondées.
Ves avait fini par trouver comment se prémunir contre le risque de contamination mentale, mais il aurait tout de même préféré ne pas avoir cette menace suspendue au-dessus de sa tête.
La technologie furtive exigeait une approche différente.
Au lieu de se plonger en profondeur dans un ou deux domaines très spécialisés, Ves devait plutôt parcourir un vaste éventail de sujets abordés superficiellement.
« Superficiellement » était relatif, car les applications les plus performantes de la technologie furtive reposaient sur des sciences aussi poussées que celles nécessaires au fonctionnement des batteries ultracompactes.
Pour comprendre la technologie furtive, le mieux était de la considérer comme une combinaison de fonctions distinctes, chacune destinée à neutraliser une méthode de détection différente. Pour faire fonctionner la forme la plus élémentaire de cette technologie, elles n’avaient pas besoin d’être sophistiquées, mais devaient absolument agir de concert, sans le moindre accroc !
Après tout, à quoi bon recourir au camouflage optique pour dissimuler une navette furtive à la vue de tous si une plateforme d’observation pouvait remplacer ses capteurs optiques par des capteurs thermiques ?
Pour contrer cette parade facile, la navette furtive devait intégrer une technologie d’absorption thermique, afin de ne pas rayonner comme une fournaise lorsqu’elle activait son camouflage.
Mais même si une navette parvenait à échapper aux capteurs optiques et thermiques, une plateforme d’observation pouvait encore la repérer par d’autres moyens, en détectant la pression sonore ou sa masse, par exemple.
Ves et Avanaeon se familiarisèrent peu à peu avec les solutions classiques permettant de contrer chacune de ces méthodes de détection. La véritable difficulté consistait à faire tenir le tout dans un petit espace.
Tout assembler nécessitait quantité de technologies auxiliaires, comme la miniaturisation, et même un peu de compression énergétique !
Ves avait un net avantage sur Avanaeon : il avait accès à une grande partie de la documentation pertinente de Skull Architect. L’ingénieur en chef, lui, devait se contenter de fouiller les manuels et les revues scientifiques disponibles dans la base de données locale du vaisseau.
La technologie furtive étant une technologie à accès restreint dans la galaxie, la base de données locale ne laissait pas n’importe qui consulter toutes les technologies fondamentales nécessaires pour reproduire une application furtive. Avanaeon se heurta à tant d’obstacles dans ses recherches qu’il finit par y renoncer et consacra l’essentiel du temps dont il disposait à l’analyse des fragments récupérés.
Dans ce domaine, l’ingénieur en chef obtint davantage de succès. Il parvint à déchiffrer la structure et l’agencement des composants. Même s’il ne comprenait pas les théories qui expliquaient leur conception, Ves intervint alors pour apporter les éléments manquants.
Pourtant, même s’ils parvenaient à se constituer une solide base de connaissances, il leur faudrait encore assembler les fragments pour en faire un produit fonctionnel.
Ils se heurtèrent rapidement à un autre problème en dressant l’inventaire précis de l’état de tout le blindage furtif, le composant le plus important de la navette.
« Nous n’avons pas récupéré assez de blindage pour reconstruire la navette d’origine », déclara le chef Avanaeon d’un air sombre. « Au début, je pensais que nous avions rassemblé suffisamment de pièces en double pour construire une navette complète et garder quelques fragments en réserve. Mais quand on regarde leur état, certains sont bien plus endommagés que d’autres.
Si nous retirons toutes les parties irrécupérables, le fragment le mieux préservé ne suffira même pas à représenter soixante pour cent de la navette d’origine. »
Ils se regardèrent en silence.
« Alors, pourquoi ne pas en construire une plus petite ? » proposa Ves. « Les Maîtres du Combat utilisaient la navette furtive d’origine comme véhicule d’assaut pour les abordages en territoire hostile. Elle est plus grande et plus robuste afin de transporter autant de… »
L’ingénieur en chef secoua la tête. « J’y ai déjà pensé, mais c’est bien plus difficile qu’il n’y paraît. Le blindage furtif n’est qu’un des composants essentiels de cette technologie. Tous les autres composants, enfouis dans les entrailles de la navette, sont tout aussi indispensables aux systèmes. Nous pouvons réduire la quantité de blindage, mais nous ne pouvons pas rogner sur tous les autres éléments nécessaires.
Ils sont déjà aussi petits que possible, et nous ne pouvons pas les compresser davantage. »
« Qu’est-ce que ça signifie pour nous ? »
« Eh bien, si nous concevons une navette plus petite, elle aura l’aménagement intérieur d’un aérocar classique. Il restera à peine assez de place pour asseoir deux ou trois personnes ; le reste de la coque sera occupé par le réacteur, la propulsion subluminique, les réservoirs de carburant, les cellules énergétiques, les composants furtifs et tout le reste !
Plus nous réduirons la taille du modèle, moins il pourra transporter de marchandises et de passagers. »
C’était un problème de taille. À quoi bon une navette furtive si, au bout du compte, elle n’avait assez de place que pour un seul chien ?
Tous deux savaient que le modèle original avait déjà été miniaturisé au maximum. Il aurait fallu une vaste équipe de recherche et développement pour réduire encore la taille de ses composants.
« Faisons une maquette de cette navette », proposa Ves. « Même si nous devons réduire l’espace réservé aux marchandises et aux passagers, ce n’est pas vraiment grave : nous ne cherchons pas à reproduire un véhicule d’assaut pleinement opérationnel. »
Ves ne disait pas tout. L’une des principales raisons pour lesquelles il étudiait la technologie furtive était de se ménager une éventuelle échappatoire.
Le Starlight Megalodon attirait plusieurs factions différentes, et peut-être même les hommes-sable. Ves envisageait qu’ils puissent un jour se retrouver encerclés par des ennemis, à l’extérieur comme à l’intérieur.
Si les Vandales flagrants et les Épéistes de Lydia cédaient sous la pression, Ves voulait pouvoir compter sur un bon moyen de s’enfuir. Et quoi de mieux que d’embarquer dans une navette indétectable par les capteurs ordinaires ?
En fait, les seuls capteurs capables de repérer de manière fiable les navettes furtives étaient les réseaux de détection furtive intégrés aux porte-avions de combat des Vandales et à certains de leurs méchas Inheritor.
Techniquement, cela signifiait qu’ils pourraient retrouver la navette en fuite si Ves s’échappait avec. Mais si la flotte était déjà condamnée, ça n’aurait de toute façon plus grande importance.
Cependant, à force de travailler avec Ves sur le même projet, le chef Avanaeon finit par comprendre pourquoi il y mettait tant d’enthousiasme. Contrairement à Ves, pour qui la question était une affaire de vie ou de mort, l’ingénieur en chef ne voyait là qu’une distraction amusante.
« Tu comptes nous fausser compagnie, ou quoi ? » lui demanda un jour Avanaeon, sans détour.
« Non ! Bien sûr que non ! »
« Alors pourquoi te donnes-tu autant de mal pour faire fonctionner cette navette furtive ? »
Ves comprit qu’il devait se montrer un peu plus franc. « Parce que je ne suis pas très rassuré. Tu sais bien que cette mission confidentielle sent mauvais. À combien d’années-lumière de la République Lumineuse sommes-nous ? Il est peu probable que nous croisions ne serait-ce qu’un seul Vésien dans la frontière profonde ! À la place, nous nous lançons dans une quête insensée, tout en affrontant quantité de menaces connues et inconnues.
À bien y réfléchir, toi aussi, tu voudrais garder une voie de sortie. »
Avanaeon garda le silence. Il savait déjà, au fond de lui, que les Vandales flagrants s’étaient lancés dans une entreprise extrêmement périlleuse. Mais, en Vandal convaincu, son dévouement envers ses camarades l’empêchait de se laisser aller à des pensées aussi lâches.
« Je ne peux pas te reprocher de penser ainsi. Je n’ai pas envie d’être d’accord avec toi, mais… »
« Écoute, si rien ne tourne mal, la navette restera ici, inutilisée et intacte », ajouta rapidement Ves. « C’est comme construire une capsule de sauvetage supplémentaire. Ça augmentera nos chances et nous donnera une option de plus pour survivre à une éventuelle catastrophe. »
« D’accord, Ves. Tu m’as en partie convaincu. Pas complètement, mais suffisamment pour que je te laisse poursuivre. J’ai toutefois une condition. »
« Je t’écoute », répondit Ves.
« Si tu comptes construire une navette furtive opérationnelle comme véhicule d’évasion, je veux participer. Nous pouvons la concevoir ensemble et intégrer suffisamment de verrous de sécurité pour qu’il nous faille être tous les deux pour la démarrer. Ainsi, nous pourrons tous les deux quitter le Bouclier d’Hispania s’il est sur le point de sombrer, et aucun de nous ne pourra décoller prématurément sans attendre que l’autre ait rejoint la navette.
Qu’est-ce que tu en penses ? »
La proposition d’Avanaeon tenait à la fois du chantage et du compromis. Ves détestait dépendre des autres, et exiger que la navette furtive ne puisse démarrer qu’en présence physique des deux hommes imposait une contrainte majeure à tout plan d’évasion éventuel.
Cela signifiait que la navette furtive ne pourrait servir que si Ves et Avanaeon parvenaient tous deux vivants jusqu’au hangar !
Pourtant, même s’il voulait rejeter la proposition, Ves n’avait pas vraiment le choix. S’il refusait, Avanaeon pouvait facilement faire des histoires et attirer l’attention du major Verle sur leur projet.
En outre, même si Ves savait concevoir un mécha les yeux fermés, concevoir une navette était une tout autre affaire. Avanaeon connaissait bien mieux que lui les mécanismes internes d’une navette.
Non seulement il pouvait reconstruire la navette furtive d’origine s’il disposait d’assez de fragments, mais il savait aussi adapter son plan pour en créer une version plus petite, nécessitant moins de pièces !
Ves tenait à cette dernière compétence, mais personne d’autre que le chef Avanaeon n’était capable de la mettre à profit !
Pour le meilleur ou pour le pire, ils dépendaient tous deux l’un de l’autre pour mener à bien le projet de navette furtive.
« Très bien, chef. Marché conclu. »
Ils scellèrent leur accord d’une poignée de main.
Grâce à cette entente, certains des obstacles qui entravaient leur collaboration disparurent. L’ingénieur en chef réorganisa même son emploi du temps pour consacrer davantage de temps au projet et le terminer dans les délais.
Après avoir conclu qu’ils ne pouvaient vraiment pas reprendre la conception de la navette d’origine, ils mirent leurs compétences en commun pour ébaucher une version plus petite.
Leurs forces respectives se complétaient à merveille. Ves disposait d’une vaste expérience en conception, dont il se servit pour orienter le processus. Créer un nouveau modèle de navette à partir d’un modèle existant semblait facile, mais s’avéra intimidant pour quiconque n’avait pas leurs compétences.
Avanaeon savait à quoi servait chaque composant et comment les assembler. Mais il pouvait expliquer le fonctionnement d’une navette sans pour autant savoir en concevoir une nouvelle. La conception exigeait un talent particulier, propre aux concepteurs expérimentés.
Ainsi, le modèle qu’ils mirent au point ensemble n’aurait vraiment pas pu être conçu par l’un ou l’autre en solitaire. L’ébauche représentait une navette courte et trapue, conçue pour tirer le meilleur parti possible de la quantité limitée de blindage furtif encore intacte.
« On dirait un cube tout écrasé », remarqua Ves tandis qu’ils prenaient tous deux un peu de recul pour examiner leur esquisse. « Elle n’a même pas une vraie forme conique. Je doute qu’elle survive à une rentrée atmosphérique. »
Avanaeon haussa les épaules. « Je reconnais qu’elle n’a rien de très élégant, mais les simulations ont établi que cette structure était la configuration la plus efficace pour maximiser la capacité de transport de marchandises et de passagers. »
« … Tu n’es pas très doué en dessin, hein ? »