Chapitre 729
Le fait que les Épéistes flagrants pénétraient dans la frontière profonde fit son effet sur les simples soldats. Les Vandales connaissaient peut-être beaucoup moins bien cette région que les Épéistes, mais dès qu’ils entendirent les récits, ils commencèrent à faire des cauchemars où des tempêtes de sable entières engloutissaient leur flotte.
Franchir l’espace des hommes de sable était aussi périlleux que leur traversée de l’espace vésien ! Le danger guettait dans chaque système stellaire, et leur principale protection reposait sur une bénédiction religieuse insondable, accordée par une bande de cinglés qui vénéraient une entité extraterrestre nommée Haatumak.
Le manque de compréhension et la difficulté à saisir leur situation poussèrent bon nombre de Vandales à maugréer contre leur mission. Le Starlight Megalodon s’était-il vraiment écrasé au beau milieu de l’espace des hommes de sable ? Comment se faisait-il que le cuirassé de la CFA n’eût pas été déchiqueté par les hommes de sable qui régnaient sur ce territoire ?
Pour le chef ingénieur, il était plus logique que le Starlight Megalodon se trouve dans un endroit aussi reculé.
Ves et le chef Avanaeon s’étaient installés dans un coin du hangar à navettes du Bouclier d’Hispania. Ils bricolèrent les fragments récupérés sur les navettes furtives après leur affrontement contre les Maîtres du Combat.
Jusque-là, ils n’avaient guère avancé, mais Ves n’avait pas pu accorder toute son attention à ce projet secondaire avant maintenant.
Avec une nouvelle paire d’appareils puissants accrochée à sa ceinture à outils, il acheva l’une des préparations indispensables à sa survie face à la tempête qui approchait.
Il ne lui restait plus qu’à comprendre le fonctionnement de la technologie furtive et à reconstruire une navette furtive opérationnelle pour mener à bien l’autre volet essentiel de son plan de secours.
Tandis que Ves et Avanaeon collaboraient avec aisance pour percer les secrets de la navette furtive, ils discutèrent de toutes sortes de sujets.
« Que penses-tu de la frontière profonde et du fait que notre objectif s’y trouve peut-être ? » demanda le chef ingénieur.
Le duo effectuait alors des analyses ciblées sur des fragments de coque extérieure à l’aide d’un scanner spécialisé qu’ils avaient bricolé spécialement à cet effet. Les scanners précédents n’avaient pas réussi à détecter la structure interne particulière du revêtement furtif, remarquablement ouvragé.
Sa qualité dépassait tout ce qu’ils avaient pu voir jusque-là, mais cela posait un problème : ils avaient besoin d’un meilleur équipement pour en apprécier toute la splendeur.
Ves fit glisser ses doigts dans l’air, comme s’il tournait un bouton invisible, et ajusta très légèrement la résolution du scanner. « Je pense qu’il ne sera pas facile d’atteindre le Starlight Megalodon. Tu sais que les hommes de sable adorent aspirer l’énergie des objets qui en regorgent. Un cuirassé est l’une des créations les plus grandioses de la race humaine.
On ne trouve guère de concentration d’énergie supérieure dans nos ouvrages colossaux, à part dans les essaims de Dyson qui entourent les soleils des systèmes stellaires très développés. »
La force et le degré de développement de la race humaine, comme de toute race extraterrestre, dépendaient de sa capacité à récolter et à exploiter l’énergie.
Les humains devaient inventer quantité de technologies pour interagir avec l’énergie par l’intermédiaire des machines, tandis que les hommes de sable le faisaient de façon bien plus directe.
La race des hommes de sable n’utilisait ni machines ni objets extérieurs, quels qu’ils soient. Leurs maisons et leurs colonies étaient de vastes agglomérations formées de leurs congénères, semblables à des châteaux de sable. Leurs vaisseaux étaient constitués de leurs propres corps, façonnés en sphères, en ovales, en cubes ou en toute autre forme géométrique que préférait leur chef, un peu plus intelligent que les autres.
Autrement dit, les hommes de sable ne faisaient pas usage de la technologie. Ils l’incarnaient ! Étrange race aux allures de robots, dont les corps étaient composés de matière semblable à des grains de sable, ils s’animaient par des moyens parfaitement obscurs. Même si toute leur espèce évoquait quelque chose de magique, elle ne pouvait échapper à une nécessité fondamentale à laquelle toutes les races étaient soumises : l’énergie.
Ves et le chef Avanaeon connaissaient tous deux cette vérité fondamentale.
« J’ai échafaudé une théorie qui expliquerait pourquoi le Starlight Megalodon est parvenu à rester intact après avoir été bloqué dans l’espace des hommes de sable pendant plusieurs siècles, commença le chef ingénieur. Tu as entendu dire que le Starlight Megalodon avait mené à l’origine une flotte spatiale en territoire extraterrestre pour une mission de soumission ou quelque chose du genre, n’est-ce pas ? »
Ves hocha la tête. « Maintenant que j’y pense, la CFA a probablement envoyé cette flotte pour donner une leçon aux hommes de sable. »
« Eh bien, le reste de la flotte est ressorti intact du saut supraluminique, mais son vaisseau amiral a inexplicablement disparu. Comme ils savaient que le Megalodon était passé en supraluminique sans en ressortir, la CFA a pensé qu’il avait subi une sorte d’accident rarissime lié aux dimensions supérieures. »
« J’ai déjà entendu cette théorie. Où veux-tu en venir ? »
« Je veux dire que l’anomalie qui a dévié le Starlight Megalodon de sa trajectoire est peut-être toujours active. Les caprices de l’espace-temps et ce qui se passe dans les dimensions supérieures restent mal compris, même aujourd’hui. Crois-en mon expérience. Même si je suis chef ingénieur, je comprends à peine ce qui se passe à l’intérieur d’un moteur supraluminique !
Et ce ne sont que les modèles les plus basiques, suffisants pour propulser un porte-avions de combat. Le moteur supraluminique d’un cuirassé est des centaines de fois plus puissant et complexe ! J’ai même entendu dire que les vaisseaux capitaux activaient plusieurs moteurs supraluminiques de concert ! Imagine la complexité d’un tel exploit technique ! »
Ves frissonna à cette idée. Il avait eu affaire à des moteurs supraluminiques à plusieurs reprises et, même s’il n’avait jamais eu l’occasion de les bricoler ni de comprendre leur fonctionnement, il savait qu’ils reposaient sur des principes incroyablement déroutants.
« Alors, tu penses que le Starlight Megalodon est toujours coincé dans une sorte de… nid-de-poule multidimensionnel ? Un fossé spatio-temporel ? »
« Quelque chose comme ça. J’ai entendu dire que tu avais participé à la campagne de la Planète Lumineuse pour le compte d’une organisation privée. Tu as vu ce qui s’est passé à la fin ? »
Les paroles d’Avanaeon rappelèrent aussitôt à Ves l’anomalie temporelle qui s’était manifestée alors que le Corps des Méchas et la Légion de Méchas s’affrontaient. Il se souvint de l’instant où l’un des transports qui convoyait un lisseur dimensionnel prêté par l’AMM avait été détruit par un missile dévié de sa trajectoire !
La boucle temporelle aberrante centrée sur le point d’impact avait terrifié les aguerris soldats brillants et vésiens ! Les deux forces avaient aussitôt mis fin aux combats, sans vainqueur ni vaincu, dans leur hâte d’échapper à cet étrange phénomène provoqué par leur négligence.
D’après les rumeurs qui circulaient parfois sur le réseau galactique, l’anomalie temporelle existait toujours à ce jour, faisant tourner le temps en boucle sans fin : le missile frappait le transport, ce qui provoquait son explosion et celle de son équipage, puis toute la scène se déroulait à rebours !
Marche avant et marche arrière, destruction et renaissance : ce cycle interminable pourrait bien persister jusqu’à la fin de la réalité ! Certains affirmaient même que les passagers du transport revivraient éternellement l’agonie de renaître et de mourir, sans aucun moyen d’échapper à leur sort cruel et immérité !
« Bon sang, lâcha Ves, tandis que son esprit échafaudait toutes sortes de scénarios terrifiants. Ça expliquerait pourquoi le Starlight Megalodon a pu subsister dans l’espace des hommes de sable, mais ça ne signifie pas qu’on ne pourra pas atteindre le cuirassé, nous aussi ? »
« Leurs navettes ont bien réussi à en sortir, non ? Il a fallu plusieurs siècles aux descendants de l’équipage d’origine, mais ils ont fini par faire sortir quelques navettes. Si ces appareils ont pu passer, je parie qu’on peut emprunter le même passage ou le même moyen pour entrer. Tu ne crois pas ? »
Ce ne serait probablement pas aussi simple ni aussi direct. Tout passage capable d’arrêter les hommes de sable ne serait pas facile à franchir pour les humains.
Ves s’inquiétait de ce qu’ils pourraient découvrir au terme de leurs recherches. Il devait déjà tenir compte de la menace des hommes de sable, de leurs rivaux, des pirates errants, de leurs invités indésirables, du Quatrième Prince et de son pilote expert toujours loyal, et maintenant des anomalies spatio-temporelles. C’était comme si toute la galaxie s’opposait à leur mission !
« Enfin ! s’exclama le chef ingénieur. Ce scanner sur mesure traverse enfin la couche superficielle ! Viens voir ça, Ves ! C’est magnifique ! »
Ils se remirent tous deux à étudier le fonctionnement interne de la technologie furtive.
Pendant plusieurs jours, Ves consacra l’essentiel de son temps à passer des modèles théoriques aux échantillons endommagés de technologie furtive.
La charge de travail de Ves avait considérablement diminué, les Vandales ayant en grande partie achevé leur dernière série de modifications. Plus de deux cents méchas terrestres avaient reçu une série complète de modifications et d’améliorations, au prix d’une légère baisse de performances, afin de mieux résister à une gravité écrasante !
Les méchas modifiés, associés aux sacs à dos gravitiques renforcés, devraient permettre à chaque mécha de supporter une période d’une heure durant laquelle les effets de la gravité extrême seraient minimes.
Le seul inconvénient de ces préparatifs était qu’une fois les sacs à dos gravitiques à court d’énergie, les méchas pouvaient à peine bouger ! Les modifications ne servaient qu’à éviter qu’ils ne subissent trop de dégâts lorsque les sacs à dos gravitiques ne les protégeaient plus sous leur dôme de force.
Avec les ressources et les moyens dont ils disposaient, les Vandales ne pouvaient rien y changer. Ils durent se contenter de ce qu’ils avaient réussi à faire et espérer que cela suffirait pour rivaliser avec les autres et s’emparer des trésors du Starlight Megalodon lorsqu’ils atteindraient enfin sa position.
La flotte entière semblait savoir qu’elle approchait du cuirassé naufragé dont on parlait tant. La nouvelle se répandit : ils n’étaient peut-être qu’à quelques jours ou quelques semaines des coordonnées du légendaire vaisseau capital.
Qu’allaient-ils trouver ? Un vaisseau échoué sur une planète de type super-Terre ? Le Starlight Megalodon réduit en pièces et dispersé sur plusieurs années-lumière ?
Les imaginations s’enflammaient. Quoi qu’ils découvrissent, la véritable bataille commencerait alors.
Ils devaient se tenir prêts à tout, car ils risquaient d’avoir à livrer le combat de leur vie.
Au cours de ces journées tendues, faites de voyage, d’appréhension et d’attente, Ves progressa convenablement dans le décryptage du fonctionnement de la technologie furtive moderne, du moins dans sa version la plus rudimentaire, répandue dans la périphérie galactique.
Ves comprit une grande partie des mécanismes fondamentaux permettant de tromper chaque type de capteur. Électromagnétisme, gravité, sonar et autres : il fallait tous les neutraliser à la fois, avec une précision parfaite et sans qu’ils interfèrent les uns avec les autres.
C’était comme jouer une symphonie complète sur cinq instruments différents en même temps. Chacun devait être bien accordé et joué correctement, mais tous devaient aussi suivre le même tempo et être parfaitement coordonnés.
Et tout cela devait provenir d’une seule source !
La quantité de technologies de disciplines différentes intégrées par les concepteurs aux navettes furtives stupéfia Ves et Avanaeon. Les deux ingénieurs prirent pleinement conscience de tout ce qu’on pouvait réunir dans un seul ensemble !
Ils ne commençaient qu’à saisir le fonctionnement de ces technologies, mais les reproduire se révéla encore plus difficile. Ves comprit aussitôt que les composants les plus sophistiqués de la navette furtive, comme son revêtement furtif, ne pouvaient pas être reproduits avec une imprimante 3D standard.
Pour fabriquer ce revêtement, Ves devait reproduire une machine du même genre. Il ne savait pas du tout comment s’y prendre. Le projet lui semblait aussi absurde que de fabriquer de toutes pièces un nouveau modèle d’imprimante 3D.
Ves en avait largement utilisé et avait même reconstruit une imprimante Dortmund en panne, mais cela ne signifiait pas qu’il pouvait sortir des machines de production comme par magie !
« On ne peut pas fabriquer de nouveau revêtement, mais on n’en a pas besoin, dit Ves à Avanaeon tandis qu’ils se creusaient la tête. Il y a ici assez de fragments de revêtement furtif pour en assembler un neuf ! Ils sont en mauvais état, mais je pense qu’on peut peut-être les réparer d’une manière ou d’une autre.
Réparer est plus facile que créer ! »
Ves exposa une solution réalisable, quoique difficile, pour poursuivre leur travail. Le chef ingénieur y réfléchit un instant, puis l’accepta à contrecœur, faute de meilleure option.
« Beaucoup de ces fragments sont rayés ou déchirés. Il faut vérifier s’il nous reste assez de morceaux relativement intacts pour construire une navette entière. »