Chapitre 728
Le Système de Woolox s’articulait autour d’une naine rouge tout ce qu’il y avait de plus ordinaire, comme on en trouvait partout dans la galaxie. En raison de sa faible masse et de son maigre rayonnement, les hommes-sable avaient tendance à ne pas s’y intéresser. L’Alliance du Dragon en avait profité pour installer une petite station spatiale en orbite autour de la troisième planète à partir de son étoile.
Mais ce n’était pas parce que cette naine rouge était insignifiante à l’échelle galactique qu’elle manquait de puissance.
Bien que rare, Woolox I, la planète la plus proche de l’étoile, était un Jupiter chaud qui tournait autour de celle-ci comme une roue folle. En raison de sa proximité, la géante gazeuse absorbait tant de chaleur que ses gaz se dilataient considérablement. La planète avait ainsi pris un aspect plutôt bouffi.
Si elle n’était pas si instable et ne tournait pas si près de la naine rouge, une opération d’extraction pourrait lentement en aspirer toute cette masse gazeuse diffuse.
Woolox II et Woolox III étaient des planètes telluriques sans vie tout à fait ordinaires, qui n’avaient rien de remarquable. Woolox II tournait un peu trop près de l’étoile ; l’Alliance du Dragon avait donc installé une station spatiale en orbite autour de Woolox III, bien plus froide.
L’Alliance du Dragon administrait collectivement cet avant-poste situé aux confins de la frontière profonde, car aucune bande de pirates n’était assez stupide pour assumer seule la responsabilité de ce qu’on appelait le Château de sable.
Le Château de sable devait son nom à la proximité du système stellaire avec le cœur des territoires occupés par la race des hommes-sable. De nombreux systèmes stellaires au-delà du Système de Woolox abritaient d’immenses concentrations d’hommes-sable.
Rassemblées en vastes conglomérats de sable conscient à la surface des planètes et des lunes, ces concentrations représentaient une menace extrêmement mortelle pour tout humain qui s’approchait de leurs colonies.
Le plus dangereux avec ces immenses colonies d’hommes-sable, c’était qu’elles devenaient très intelligentes lorsqu’un grand nombre d’individus se réunissaient sur une même planète. Centrées autour d’un gouverneur ou d’un maire homme-sable, dont le corps était fait d’une matière exotique consciente, elles faisaient parfois preuve d’une capacité de calcul et d’anticipation qui rappelait les schémas de pensée des IA !
Certains soutenaient que la race des hommes-sable était en réalité une race virtuelle, autrement dit une race d’ordinateurs née naturellement. La ranger dans la même catégorie que les races organiques, comme les humains, ne reflétait pas fidèlement sa nature fondamentale.
Quoi qu’il en soit, même si toute la puissance de la CFA aurait pu renvoyer sans peine l’empire des hommes-sable à l’âge de pierre, elle avait pour l’heure d’autres préoccupations.
La race des hommes-sable représentait donc une menace permanente pour les habitants de la Région stellaire de Faris. Bien qu’ils eussent appris à ne pas s’approcher en grand nombre de l’espace humain, certains de leurs rejetons les plus simples n’avaient pas reçu le message, et leurs flottes, plus faibles, continuaient d’affluer dans l’espace nominalement contrôlé par les pirates.
« Nous, les pirates, on voit souvent les hommes-sable comme des processeurs et des robots réduits en grains de sable, expliqua Ketis à Ves. Elle en savait bien plus long sur les hommes-sable que lui, qui n’en avait entendu parler et lu que dans des récits de seconde main. »
« Ils sont incroyablement intelligents quand ils se rassemblent en grand nombre, mais une flotte moyenne n’est pas plus maligne qu’un de ces robots de nettoyage qu’on a croisés au Port indépendant de Mancroft la dernière fois. Et ils sont tout aussi meurtriers.
— Les flottes d’hommes-sable sont capables d’apprendre par elles-mêmes, surtout quand elles sont dirigées par un chef.
— Ouais, mais même comme ça, leur apprentissage est vraiment lent. Mayra m’a dit un jour qu’une grande partie de leur puissance de traitement servait à maintenir en mouvement leurs formes à base de silicates. Il ne leur reste pas beaucoup de capacité pour réfléchir. C’est aussi pour ça qu’ils ont fini par dépendre des grands rassemblements pour devenir plus intelligents.
L’intelligence d’un homme-sable isolé est minuscule. Mais rassemble-en assez et concentre-les dans un seul homme-sable particulier, et tu obtiens pratiquement une IA dotée d’une énorme puissance de traitement. Malgré tout, ils restent aussi bêtes que des robots, alors il faut des décennies à un chef homme-sable pour devenir assez malin et rivaliser avec un humain. »
Tout cela signifiait que le Système de Woolox se trouvait aux portes des formes d’hommes-sable les plus dangereuses de la région. Des dizaines de chefs intelligents rôdaient juste au-delà de la ligne invisible qui coupait la Région stellaire de Faris en deux.
Le Château de sable n’impressionna guère Ves. Il était bien plus petit que la station de Mancroft, et l’Alliance du Dragon avait manifestement investi le strict minimum pour établir une présence permanente dans ce système stellaire de naine rouge.
Avec seulement quelques boutiques et une petite réserve contenant de maigres quantités de nourriture, d’eau, de carburant et d’autres produits de première nécessité, le Château de sable survivait en les vendant à des prix exorbitants. Il n’existait presque aucune station spatiale plus proche de la frontière profonde ; les visiteurs n’avaient donc d’autre choix que de payer ces tarifs abusifs lorsqu’ils avaient besoin de quelque chose.
« Cet endroit n’a pas l’air accueillant du tout, dit Ves. Je m’inquiète un peu de ce qui arrivera au Quatrième Prince et à ses fidèles survivants quand on les aura déposés ici. Qu’est-ce qu’ils vont devenir ? »
À la surprise de Ves, Ketis connaissait la réponse. « Ah, j’ai déjà appris que la commandante Lydia a chargé le Présage d’Infortune de venir les chercher. Il faudra un peu de temps au Présage d’Infortune pour atteindre le Système de Woolox, mais ils nous doivent une fière chandelle depuis qu’on leur a sauvé la peau à Mancroft. Ils n’ont pas le choix : ils vont devoir nous rendre ce petit service. »
D’ici là, les rescapés des Étoiles Brillantes devraient se terrer dans ce sinistre avant-poste spatial.
Ves n’était pas vraiment convaincu que le Quatrième Prince puisse survivre dans ce coin oublié de la galaxie.
« Comment tu t’assures que les pirates du coin ne s’en prendront pas à eux entre-temps ? Le Quatrième Prince n’a plus ni vaisseau, ni mécha, ni son pilote expert de confiance. Il est pratiquement à poil, et on va le jeter en pâture aux loups ? »
« C’est pour ça qu’on engage les pirates du coin. On leur verse une partie des K-coins qu’on a pris à son propre vaisseau amiral, puis on s’en sert pour soudoyer l’administrateur de la station et charger quelques bandes locales de garder un œil sur le Quatrième Prince. »
Ça ressemblait bien à une combine de pirates. Restait à savoir si ceux qui acceptaient l’argent des Épéistes flagrants tiendraient réellement parole. Si loin de l’espace civilisé, rien ne garantissait que les contrats commerciaux seraient respectés à la lettre.
Lorsque la flotte atteignit enfin l’avant-poste quelque temps plus tard, le Quatrième Prince sembla changer d’avis.
Les rumeurs se répandirent dans toute la flotte.
« Le prince Hixt-machin ne veut pas qu’on le largue au Château de sable ! »
« Hé, à sa place, moi non plus, je n’irais pas dans cette boîte à chaussures de station spatiale ! Regardez-moi ça ! Même un immeuble d’habitation d’Haston a meilleure allure ! »
« Le Vénérable Xie prend le parti de son ancien prince ! J’ai entendu dire qu’à peine le Quatrième Prince avait commencé à faire des histoires que le pilote expert avait tapé du poing sur la table ! On dirait que son cœur est toujours fidèle à son ancien patron ! »
La crise de colère du prince Hixt-Klaaster chamboula les plans des Épéistes flagrants. La mission étant délicate, ils ne pouvaient pas se permettre d’emmener un parfait inconnu, récupéré aux confins de la frontière dans des circonstances plutôt douteuses.
La même chose valait pour le Vénérable Xie, mais les Vandales croyaient en son intégrité. Quant au Quatrième Prince…
« Ce type veut changer les termes de l’accord de son propre chef.
— J’ai entendu dire que dans son royaume, le prince passait pour un imbécile crédule et borné. Pas étonnant que les autres princes l’aient chassé du Secteur stellaire de la Plasma Sombre.
— Maintenant qu’il veut rester avec nous, il devient un vrai casse-tête pour les huiles. Ils ne peuvent pas le chasser, mais ils ne veulent pas l’emmener non plus.
— On n’a pas le choix. Le Vénérable Xie n’acceptera de se battre pour nous que si le prince est en sécurité. Si on le largue au Château de sable, la racaille locale pourrait le poignarder dans le dos et dépouiller son cadavre à tout moment. Il n’a pas tort de s’inquiéter. »
Après quelques délais, les huiles finirent par trouver un compromis avec le prince Hixt-Klaaster. Les survivants de l’équipage de la Splendeur de Rovista et ses derniers fidèles seraient déposés au Château de sable. Le Présage d’Infortune viendrait tout de même les chercher et les emmènerait dans un système stellaire plus sûr, où ils pourraient mettre leurs compétences à profit pour recommencer leur vie.
Il ne restait donc aux Épéistes flagrants que deux survivants de la Flotte de colonisation des Étoiles Brillantes à prendre en charge. Garder un œil sur un prince et un pilote expert était bien plus facile que surveiller des centaines de membres d’équipage, de pilotes de méchas, de techniciens en méchas, d’administrateurs coloniaux, de cadres intermédiaires et autres.
Tandis que les réfugiés embarquaient lentement dans les navettes qui les conduiraient à la dernière étape avant leur entrée en territoire des hommes-sable, Ves se demanda ce que pensaient les fidèles du prince à l’idée d’être séparés de celui à qui ils avaient juré fidélité. Les monarchies prenaient les serments de loyauté bien plus au sérieux que les républiques.
« Vous tenez vraiment à leur offrir une nouvelle vie, à ces réfugiés ? demanda Ves aux Épéistes.
— Hé, même si on est des pirates, on n’est pas si peu fiables que ça, rétorqua aussitôt Ketis. Tu sais déjà que les spécialistes très instruits et très qualifiés sont très recherchés aux confins de la frontière. Avec les conditions qu’on leur offre, n’importe quelle bande de pirates peut facilement les recruter.
Qu’ils restent libres ou qu’ils soient réduits en esclavage après avoir rejoint leur équipage, ça ne nous regarde pas. »
Il aurait dû s’attendre à une telle réponse. « Si les fidèles savent ce qui est bon pour eux, ils resteront ensemble. Leurs pilotes de méchas sont d’un excellent niveau et il leur reste un nombre décent de méchas intacts : assez pour former une petite bande de pirates ou une compagnie de mercenaires. Mais s’ils se séparent, les non-combattants ne survivront pas aux confins de la frontière. »
Il avait beau critiquer l’obsession des habitants des confins pour la force individuelle, il était logique qu’ils sachent se défendre. Ceux qui possédaient des compétences très recherchées, mais n’avaient ni escorte ni moyen de se protéger, devenaient des proies de choix pour les pirates sans scrupules qui n’hésitaient pas à réduire en esclavage leurs nouvelles recrues.
Ces gens du Secteur stellaire de la Plasma Sombre allaient passer un très mauvais moment s’ils n’avaient pas assimilé les règles des confins de la frontière.
Après avoir déposé les réfugiés, les Épéistes flagrants firent demi-tour et se dirigèrent vers le point de Lagrange le plus proche, bien en vue du Château de sable et de sa bande de pirates locaux.
La station spatiale et les pirates qui la fréquentaient avaient beau bénéficier de puissants appuis, ils se trouvaient très loin de la sphère d’influence effective de l’Alliance du Dragon. Les Épéistes flagrants disposaient d’une puissance de feu suffisante pour infliger de lourds dégâts à l’avant-poste si on les provoquait.
Ce ne fut qu’une fois la flotte repassée en vitesse supraluminique que tout le monde poussa un soupir de soulagement. Les pirates du Château de sable s’étaient débarrassés de cette flotte alliée inquiétante, tandis que les Épéistes flagrants n’avaient plus à craindre que les pirates ne tentent une bêtise.
Tandis que toute la flotte levait l’alerte jaune et que l’équipage retirait combinaisons de protection et armures, tous réalisèrent soudain qu’ils pénétraient dans la frontière profonde !
« Bon sang ! On est en train de pénétrer au cœur de l’empire des hommes-sable ! s’exclama Ves.
— Hé, ne t’inquiète pas, maître, le rassura Ketis. La bénédiction de l’Église de Haatumak nous protège. Tant qu’elle est sur nous, on n’a rien à craindre !
— Cette bénédiction empêche seulement les hommes-sable de nous repérer grâce à leurs capteurs longue portée, non ? Elle ne sert à rien s’ils sont présents dans le même système stellaire que nous. Puisqu’on entre au cœur des territoires de leur race, on va forcément tomber souvent sur leurs colonies ! »
Les dangers de la frontière profonde dépassaient d’un ordre de grandeur ceux de la frontière proche !
Dans la frontière proche, ils devaient surtout se méfier des pirates, dont beaucoup n’osaient pas s’en prendre à une flotte aussi importante que celle des Épéistes flagrants.
La frontière profonde, en revanche, présentait un tout autre danger ! Un danger qu’on ne pouvait ni intimider ni négocier, contrairement aux autres humains !