Chapitre 726
En raison de ses origines modestes et des efforts acharnés du Quatrième Prince pour le garder sous sa coupe, le Vénérable Karol Xie ne développa jamais un fort sentiment de fierté ni d’estime de soi.
À tous égards, son accession au rang de pilote expert ne fut qu’un heureux hasard totalement imprévu. Si son élévation réjouit le Quatrième Prince, le fait qu’il disposât d’un garde du corps aussi puissant et fiable dut alarmer ses rivaux pour le trône.
La progression du Vénérable Karol Xie dans les rangs des experts accéléra probablement la chute du prince Hixt-Klaaster au sein de la Maison royale de Talk.
Ves ne pouvait que le supposer à partir des bribes d’informations que le Vénérable avait révélées sur son ancien employeur. Ni Ves ni la Capitaine Orfan ne parvinrent à le faire parler des affaires de la Maison royale de Talk et du Royaume de Palast.
« Ils me manquent, malgré tout. » Il soupira tandis que les trois se prélassaient dans un coin de l’atelier de méchas, où le Parallax Star subissait ses derniers réglages. « Talk est une Maison fière, qui a instauré un pouvoir ferme mais juste sur le Royaume de Palast. Notre État connaît un âge d’or sous le règne de cette Maison ! »
Les deux citoyens de la République Lumineuse levèrent les yeux au ciel. Ils avaient déjà entendu des louanges semblables de la bouche de citoyens vésiens qui n’en savaient pas davantage. Cela dit, ils ne pouvaient pas vraiment contredire le Vénérable. Ils avaient appris que critiquer le Quatrième Prince, la Maison royale de Talk ou le Royaume de Palast était le meilleur moyen de provoquer le pilote expert.
Les Vandales devaient se rappeler que le Vénérable Karol Xie n’avait quitté le service du Quatrième Prince qu’à contrecœur. Si le prince Hixt-Klaaster n’avait pas cédé son fidèle serviteur, les Épéistes flagrants ne se seraient jamais donné la peine de le sauver, lui et les hommes qui lui restaient.
La Capitaine Orfan avait beau faire un travail convenable pour aider Xie à se sentir chez lui parmi les Vandales, ses attachements persistants l’empêchaient encore de s’engager pleinement dans sa nouvelle vie.
D’une certaine façon, Ves éprouvait de la peine pour ce pilote expert désemparé. Cet homme n’avait jamais eu l’occasion de se forger une personnalité solide et indépendante. Sa dépendance affective inébranlable envers le Quatrième Prince devenait un sérieux obstacle pour tout le monde.
Avec le temps, les Vandales encourageraient probablement Xie à s’affirmer. Pour l’instant, ils avaient encore besoin qu’il se montre aussi docile et obéissant qu’un chiot.
Alors que les travaux sur le Parallax Star touchaient à leur fin, ceux de la Danseuse Pâle s’intensifiaient. Ves consacrant l’essentiel de son attention à superviser la transformation du Parallax Star, il confia à mademoiselle Lisbeth la responsabilité de veiller au bon déroulement des réglages de la Danseuse Pâle, avec toutefois quelques réserves.
Elle ne pourrait s’acquitter de ses tâches qu’après avoir survécu à une séance d’entraînement intensif menée par Ketis. L’amour de cette conceptrice de méchas épéiste pour les exercices physiques poussa Lisbeth à bout. Son corps faillit lâcher plusieurs fois au cours des séances, ce qui fit ricaner Ves.
Mademoiselle Lisbeth parvenait tout de même à afficher un sourire lorsqu’elle arrivait au travail en fin de matinée. Ravagée par les courbatures et la fatigue, elle s’acquittait de ses tâches sans entrain, comme un automate.
Son esprit et son corps épuisés lui laissaient bien peu d’énergie pour prendre des initiatives. Elle faisait aussi peine à voir chaque fois qu’elle se trouvait dans le champ de vision du Vénérable Karol Xie. Bien que le pilote expert se montrât irréprochable avec tous ceux qu’il rencontrait, il semblait mal à l’aise en présence de quelqu’un à l’apparence aussi négligée et débraillée.
À vrai dire, Ves était plutôt déçu par ce pilote expert qu’ils avaient obtenu à bon prix.
« On en a toujours pour son argent. » Il soupira après avoir dîné tranquillement avec Ketis. « Ne crois pas que tous les pilotes experts sont comme le Vénérable Karol Xie. La plupart connaissent leurs droits et leurs privilèges, et n’hésitent pas à en profiter. D’après ce que j’ai pu constater, même les experts de ma famille élargie ne se privent pas de prendre des libertés quand ça les arrange.
« Heureusement, nous avons une assez bonne réputation. Ça nous permet de nous permettre encore plus de choses que d’habitude. »
Ils profitaient tous deux d’un moment de répit dans un coin tranquille du bar du vaisseau. Ves prit une petite gorgée de la bière trouble que l’équipage du Regard de la Gorgone aimait boire. Il n’aurait pas prétendu apprécier son arrière-goût infect, mais il commençait au moins à s’y habituer.
Ketis préférait s’enfiler les alcools plus forts que les brasseurs du bord préparaient dans leurs repaires les plus sombres. Ses nombreuses modifications génétiques l’avaient immunisée contre toutes sortes de poisons ; elle devait donc boire beaucoup plus d’alcool pour sentir l’ivresse monter.
Ves souffrait en fait du même problème, mais il ne buvait pas dans le but de se soûler.
« Ça fait quoi, de grandir dans une famille qui compte des pilotes experts ? demanda-t-elle. Vous devez être des aristocrates, non ?! »
« Pas vraiment. Tu dois comprendre que, si la République Lumineuse traite bien les pilotes experts, elle ne les anoblit pas comme le fait le Royaume de Vesia. C’est lié à notre conviction que tous les êtres humains sont égaux. »
Une idée pareille semblait étrangère à Ketis, fille des confins. « Je n’arrive pas à imaginer ce que ça peut donner. Et comment se fait-il qu’il y ait autant de pilotes experts dans ta famille ? Beaucoup de gens qui ont des enfants peinent à leur transmettre les bonnes prédispositions génétiques pour piloter des méchas, alors que chez vous, vous nagez dans les experts ! »
Ves rit. « Ce n’est pas aussi exceptionnel que ça en a l’air. D’abord, nous sommes issus d’une lignée familiale qui descend d’un exilé du Nouvel Empire de Rubarth. D’après certains récits, notre ancêtre était tout à fait remarquable, même si les archives familiales de cette époque sont un peu lacunaires.
« Son sang s’est dilué au fil des générations, mais nous avons maintenu nos prédispositions génétiques à un niveau élevé en investissant une bonne partie de nos revenus dans notre propre clinique génétique privée. Grâce à des traitements génétiques sur mesure, nous avons réussi à faire en sorte qu’une forte proportion des enfants de notre famille naissent avec le potentiel nécessaire, à chaque génération. »
En réalité, le vieil adage selon lequel seulement trois virgule cinq pour cent de la population possédait les bonnes prédispositions pour piloter des méchas ne s’appliquait qu’à l’échelle mondiale.
Même si les meilleurs chercheurs en médecine n’avaient jamais réussi à garantir à cent pour cent qu’un enfant naîtrait avec les bonnes prédispositions génétiques, n’importe quelle famille descendant d’un individu doté d’un patrimoine génétique exceptionnel pouvait tout de même atteindre un taux de réussite de vingt à trente pour cent.
« Ça explique seulement pourquoi il y a beaucoup de pilotes de méchas dans ta famille. » Elle fronça les sourcils et reprit une gorgée. Elle éructa aussitôt. « Mais comment se fait-il que des pilotes experts apparaissent dans ta famille à chaque génération ? C’est beaucoup trop ! »
« Nous ne comprenons pas exactement comment on devient pilote expert, mais ça aide si beaucoup de pilotes de méchas de ta famille s’engagent à chaque génération, expliqua-t-il patiemment. En misant sur le nombre, on augmente les chances de gagner à la loterie au moins une fois.
« Les conflits sont aussi le principal facteur qui favorise l’émergence d’un pilote expert : le danger et la menace de mort révèlent tout le potentiel d’un pilote de mécha. »
Ketis fronça davantage les sourcils. « Dans ce cas, les pilotes de méchas se jetteraient dans la bataille tout le temps. Bon sang, tous ces cinglés de l’Alliance de Ravienne devraient déjà être remplis de pilotes experts, si c’était aussi simple ! »
« Les Larkinson pensent qu’une volonté forte fait partie de ce qui transforme un pilote de mécha en pilote expert. Tous les pilotes experts que j’ai rencontrés croyaient profondément en un idéal ou en une conviction particulière. Aucun n’avait la volonté faible et, si tu remets leurs principes en question, tu finiras par perdre. »
Ves voyait en fait de nombreux parallèles entre l’évolution des pilotes de méchas et la progression des concepteurs de méchas. Il supposait que ces deux professions reposaient sur la stimulation de leur spiritualité innée.
En poussant les implications de cette hypothèse, il en vint même à supposer que les humains différaient tous par l’intensité de leur spiritualité inhérente.
De même que les pilotes de méchas pouvaient être évalués selon leurs prédispositions génétiques, chaque être humain possédait une spiritualité d’une intensité différente. Ces deux traits pouvaient même se transmettre génétiquement, bien que le hasard et la providence jouassent un rôle majeur dans leur expression.
La raison pour laquelle les Larkinson formaient tant de pilotes experts pouvait être que leur ancêtre fondateur était exceptionnellement doué, tant en matière de prédispositions génétiques que de spiritualité innée.
Tout Larkinson qui héritait des bons gènes et bénéficiait des manipulations génétiques prénatales exclusives à la famille partait ainsi avec de bonnes chances de franchir le seuil critique qui empêchait tant de pilotes avancés de devenir des pilotes experts !
Pourtant, de nombreuses familles beaucoup plus prospères que les Larkinson dépensaient des fortunes et d’immenses ressources pour acquérir le patrimoine génétique adéquat. Malgré leurs investissements extravagants dans ce domaine, leur progéniture se révélait souvent si médiocre qu’elles ne parvenaient à former aucun pilote expert !
Ves pensait que l’une des causes de ces échecs retentissants était qu’elles ne tenaient pas compte de la spiritualité innée. L’autre grande cause, c’était qu’elles gâtaient trop leurs enfants ! Il n’avait jamais rencontré de pilote expert qui eût été un enfant gâté !
Chacun d’eux possédait une volonté de fer et s’était forgé par une discipline inébranlable.
Il savait toutefois qu’il y avait des exceptions, surtout dans les régions plus prospères de la galaxie. D’étranges traitements vaudous et des méthodes obscures parvenaient parfois à faire d’un enfant gâté un pilote expert que tout le monde enviait.
Tout cela ne faisait que souligner le fait que personne ne savait vraiment comment les pilotes experts apparaissaient. Même Ves n’accordait pas une grande confiance à ses propres hypothèses.
« Tu sais, toutes ces histoires de volonté forte me font penser à notre entraînement d’Épéistes, fit remarquer Ketis. La commandante Lydia y tient vraiment. Chaque sœur que nous recrutons doit suivre notre programme d’entraînement. Hé, regarde comme cette Lisbeth est épuisée après que je lui ai fait subir une partie de notre entraînement habituel. »
« Faire preuve de discipline envers ses subordonnés en les soumettant à un entraînement, c’est une méthode qui a fait ses preuves dans toutes les organisations. Je pense que c’est l’une des raisons pour lesquelles les Vandales flagrants n’ont aucun mal à coopérer avec vos Épéistes, malgré le fait que vous soyez des pirates. À part vos manies étranges, vous savez toujours vous maîtriser.
« En tout cas, vous êtes bien loin des masses indisciplinées que j’ai rencontrées à Mancroft. »
« Oui, mais si ta théorie, ou ce que tu veux, est juste, pourquoi aucune de nos sœurs n’est-elle devenue pilote experte ? On se bat tout le temps ! Bien sûr, on ne livre pas autant de grandes batailles, mais on risque constamment notre vie, ici ! »
« Je ne peux pas te l’expliquer, Ketis. Ta supposition vaut la mienne, qui vaut celle de n’importe qui dans la rue. J’ai quelques idées, en fait, mais même si tu les croyais, vous, les Épéistes, ne pourriez pas faire grand-chose. Au bout du compte, tout dépend du hasard.
« Des riches héritiers du centre galactique au mendiant le plus pauvre des confins, je pense qu’un pilote de mécha exceptionnel peut venir de n’importe quel coin de la galaxie. Simplement, les habitants des régions moins développées ont peu de chances de côtoyer des méchas, ce qui explique pourquoi les confins semblent si dépourvus d’experts. »
« Eh bien, les confins ne resteront pas pauvres éternellement », fanfaronna-t-elle en avalant le reste de son verre. « Ahhh ! J’ai entendu des rumeurs selon lesquelles l’Alliance de la Flotte Commune envisage d’ouvrir la Région stellaire de Faris à la colonisation de notre vivant. Quand ça arrivera, la fortune de tout le monde changera. »
Ves doutait que les autochtones et la racaille pirate profitent réellement d’une telle expansion. À en croire les tendances historiques, les colons venus d’ailleurs finissaient toujours par déloger ceux qui s’étaient installés dans les systèmes stellaires avant eux.
Quant à la plupart des pirates, ils se feraient massacrer.