Chapitre 718
Pour contacter un vaisseau situé à plus d’une heure-lumière des Épéistes flagrants, il fallait utiliser leur nœud d’intrication quantique. Dans toute leur flotte combinée, seuls l’Épée Jaded et le Bouclier d’Hispania en possédaient encore un qui fût intact.
Contacter un inconnu rencontré dans un système stellaire désolé, au beau milieu de nulle part, comportait des risques. La simple tentative de transmission révélait la position de la flotte combinée. Cela dit, le fait d’émerger dans le même système les avait déjà exposés : la lumière de leur arrivée ne parviendrait de toute façon aux occupants qu’une heure plus tard.
Le Système d’Ermeghast s’articulait autour d’une naine orange, plutôt petite qui plus est.
Une naine orange était l’enfant du milieu, coincé entre la brillante et prometteuse naine jaune et l’incapable naine rouge, bonne à jeter. Comme toutes les étoiles naines, elle vivait longtemps, mais avait l’avantage d’émettre bien moins de rayonnements instables dans son système stellaire.
Elles étaient donc idéales pour abriter des planètes où la vie pouvait se développer. Les colons humains les privilégiaient, car ils pouvaient facilement transformer une planète sauvage en un écosystème plus propice à l’humanité.
Les sandmen les appréciaient également : la relative douceur d’une naine orange leur permettait d’absorber son énergie sans endommager gravement leur biologie si particulière.
Quel dommage que la Flotte de colonisation des Étoiles Brillantes n’ait pas pris au sérieux la menace des sandmen et des pirates. Il fallait déjà être stupide pour croire qu’on pouvait coloniser un système stellaire hors du parapluie protecteur de l’AMT et de l’AFC.
Celui qui avait conçu ce projet était un parfait idiot, qui tenait pour acquis le rôle de gardiens des Deux Grands. Une minute plus tôt, Ves avait consulté l’emplacement du Secteur stellaire de la Plasma Sombre et constaté qu’il se trouvait bien à l’intérieur de la bordure galactique, du côté du centre.
Autrement dit, ils étaient plus proches du cœur galactique que des confins ! Rien d’étonnant à ce que quelqu’un ayant grandi dans un secteur stellaire aussi douillet sous-estime la menace bien réelle qui pouvait surgir de toutes parts dès qu’on s’aventurait aux confins.
Pourtant, seuls quelques Vandales les traitèrent ouvertement d’idiots. La plupart des habitants du Secteur stellaire de Komodo descendaient eux-mêmes de colons courageux, mais téméraires. La seule différence, c’était qu’ils s’étaient lancés dans la colonisation lorsque l’AMT et l’AFC avaient officiellement ouvert un nouveau secteur stellaire pour qu’ils y bâtissent leurs foyers.
« De toute évidence, ces exilés n’ont pas reçu le mémo », marmonna-t-il.
Ketis le regarda, perplexe. « Hé, ne les traite pas d’idiots. Sans tous ces colons qui se déversent aux confins, comment pourrions-nous mettre la main sur de la récup facile ? Ramasser les trésors laissés par les flottes de colonisation vaincues et détruites, c’est l’une des prises les plus lucratives qui soient ! »
En observant le vaste champ de débris affiché sur la carte locale, Ves comprit que, cette fois, les sandmen seraient les grands gagnants.
Un certain temps s’écoula avant que l’officier des communications ne trouve dans le réseau galactique la bonne adresse de contact du vaisseau amiral de la flotte de colonisation. Le Bouclier d’Hispania envoya une demande de transmission au vaisseau amiral, en espérant qu’il ne figurait pas parmi les épaves qui jonchaient le Système d’Ermeghast.
« Nous avons réussi à les contacter, major ! Nous avons établi une liaison avec la Splendeur de Rovista, le vaisseau amiral des Étoiles Brillantes. »
Un homme chauve, au début de la trentaine, apparut sur le projecteur principal. Aussitôt, Ves fut frappé par son air prétentieux de noble. Vêtu d’un riche uniforme vert clair d’allure militaire, orné de broderies blanc argenté, il attirait l’attention d’une manière encore plus exaspérante que les pirates qui se rengorgeaient.
« Je suis le major Quinlist Verle, commandant de la Force opérationnelle de Verle, détachée du 6e régiment des Vandales flagrants, 3e Division de Tarry, Armée du Sud des Méchas du Corps des méchas de la République Lumineuse. Au nom des Vandales flagrants et de leurs alliées locales, les Épéistes de Lydia, nous aimerions savoir qui vous êtes et ce que vous faites dans ce coin perdu de la galaxie.
Notre flotte combinée vient d’arriver aux confins du système et nous avons remarqué que votre flotte… était en difficulté. »
« Enfin ! J’ai enfin rencontré quelqu’un d’autre que ces rustres de péquenots qui pullulent dans ce trou perdu ! » s’exclama le noble avec soulagement. Il se pencha pratiquement en avant et approcha son visage du projecteur, ce qui fit enfler sa tête de façon grotesque.
« Je ne sais pas qui sont vos Vandales flagrants, mais si vous faites partie d’une armée régulière, alors, au nom de la simple décence, SAUVEZ-NOUS ! »
Le major Verle s’efforça de ne pas froncer les sourcils. Son visage se détourna instinctivement de la tête grossie de son interlocuteur. « Veuillez répondre à la question, monsieur. »
« Ah, oui… Après des semaines et des mois à ramper comme un mendiant dans les rues, j’ai oublié les bonnes manières. Hum, vous avez l’insigne privilège de saluer Hix-Klaaster. Je suis le Quatrième Prince de la Maison royale de Talk, qui règne sur le Royaume de Palast, dans le Secteur stellaire de la Plasma Sombre. »
« Pour un prince d’une Maison royale, vous êtes bien loin de chez vous. »
À son crédit, le prince Hix-Klaaster surmonta son embarras et reconnut sans détour des faits que les Vandales auraient pu aisément vérifier sur le réseau galactique.
« Une lutte dynastique a éclaté entre mes frères et sœurs et moi. Le Royaume de Palast avait besoin d’un nouvel héritier, et j’ai tenté ma chance. Au bout du compte, mes frères et sœurs se sont révélés meilleurs que moi et m’ont vivement conseillé d’aller poursuivre mes ambitions ailleurs.
J’ai décidé de monter une flotte de colonisation avec les ressources qu’il me restait, puis j’ai emmené mes plus proches partisans et mes fidèles au-delà des confins pour prendre un nouveau départ, comme on dit. Le résultat… vous le voyez. »
Le prince avait l’air épuisé : ses yeux étaient injectés de sang et sa peau se plissait. Son uniforme, en revanche, restait étincelant et impeccable, sans doute grâce à la technologie sophistiquée de nettoyage intégrée aux vêtements intelligents.
Au-delà de l’immense tête de l’homme, Ves parvenait à distinguer vaguement le reste de la passerelle, ou du centre de commandement, du vaisseau amiral.
Les officiers et les opérateurs aux commandes semblaient tout aussi épuisés, mais, contrairement au prince chauve, ils ne bénéficiaient pas de vêtements autonettoyants. Les débris et les sections éventrées témoignaient des graves dégâts de combat subis par la Splendeur de Rovista.
« À tous égards, vous avez rassemblé une flotte de colonisation considérable. Elle aurait suffi à peupler une planète terrestre de taille respectable et à accélérer son développement de plusieurs décennies, reconnut le major Verle, avant de rappeler la dure réalité.
« Cependant, mes analystes ont étudié la lumière qui nous est parvenue et m’ont informé qu’il ne vous reste qu’un seul porte-avions de combat, un porte-avions léger très endommagé, deux cargos et un vaisseau de colonisation moyen. Ce n’est qu’une fraction de ce que vous aviez au départ, n’est-ce pas ? »
« Vos informations sont dépassées », soupira le prince. « Nous avons perdu notre porte-avions léger et notre vaisseau de colonisation aux mains des Marcheurs du Feu ! Vous vous rendez compte de ce que signifie la perte de ce dernier ? Deux cent mille hommes et femmes loyaux, plongés en cryosommeil, sont condamnés à devenir leurs esclaves ! »
Plusieurs Vandales grimacèrent, Ves compris. Étrangement, Ketis se contenta de lever les yeux au ciel devant la tirade mélodramatique du prince.
« Regarde-moi ce bellâtre », lui souffla-t-elle. « Il n’en a rien à foutre de son peuple. Il veut seulement sauver sa peau ! »
Le major Verle prit un air navré. « Nous sommes désolés pour vos pertes. Cependant, nous ne pouvons rien faire pour vous tirer de ce mauvais pas. Nous avons notre propre mission à accomplir. Dès que nos moteurs supraluminiques auront fini leur cycle de refroidissement, les Vandales flagrants et les Épéistes de Lydia quitteront ce système au plus vite. »
« NON ! VOUS NE POUVEZ PAS PARTIR ! SAUVEZ-NOUS ! JE VOUS EN PRIE, SAUVEZ-NOUS DES PIRATES ET DES ALIENS ! »
Verle toussota, gêné, dans son poing. « Hum, je compatis à votre sort, mais, en tant qu’officier fidèle du Corps des méchas, je suis tenu d’accomplir mon devoir. Je suis au regret de vous annoncer que je dois vous abandonner à votre sort. »
« NON, NON, NON ! » hurla le prince chauve, les yeux agités de soubresauts. « J’ai de l’argent ! J’ai des vaisseaux ! J’ai des pilotes de mécha ! J’ai des provisions ! Tout cela peut être à vous ! »
« Pour qui nous prenez-vous, Votre Altesse ? Nous ne sommes pas des mercenaires qu’on peut acheter avec des pièces et des moutons. Nous ne manquons d’aucune des ressources que vous venez de citer. Je vous conseille plutôt de vous concentrer sur l’évacuation du reste de vos forces hors de ce système stellaire, tant qu’elles sont encore en vie, même si aucun de vos vaisseaux ne semble assez rapide pour semer les Marcheurs du Feu.
« Dans ce cas, j’allumerai un cierge pour votre mort ou votre asservissement inévitables. J’ai entendu dire que les princes de sang royal sont très prisés comme esclaves par les sauvages de l’Alliance des pirates de Ravienne. Ils adorent déshabiller les princes, les ligoter au-dessus d’un trou dans une station spatiale publique, les faire rôtir au-dessus des flammes et préparer des tiges pointues pour… »
« ATTENDEZ ! » piailla Hix-Klaaster. « Je peux encore vous offrir un autre atout ! Je commande la loyauté d’un pilote expert ! C’est un excellent pilote de mécha, loyal, qui sert ma garde personnelle depuis des décennies ! Il a été formé à plusieurs disciplines de pilotage et sait piloter aussi bien des méchas de tir terrestres que spatiaux ! »
« … Toutefois, on vient de m’informer que nous pourrions encore vous porter secours si nous intervenons immédiatement », reprit Verle avec aisance, changeant de tactique. « Nous sommes heureux de pouvoir vous aider, mais sachez que nous prenons un risque considérable en déviant de notre mission. »
Le Quatrième Prince d’un royaume situé loin des confins avait l’air vaincu. « Je… comprends. Nous attendrons votre secours, qui, je l’espère, ne tardera pas. Je vous promets dès maintenant de vous récompenser plus que généreusement si vous assurez ma survie. Ma situation est désespérée, mais le Royaume de Palast ne m’a jamais retiré mon titre royal.
« Je suis toujours un prince légitime de la Maison royale de Talk. Ma parole vaut de l’or et mes promesses sont inébranlables. »
« C’est bien beau, mais je préfère entendre les détails sur votre garde du corps si talentueux. Un spécialiste à la fois du combat terrestre et spatial, dites-vous ? Si vous avez un tel expert à votre disposition, comment se fait-il que votre flotte soit dans un état aussi pitoyable ? »
Le prince ordonna à la hâte à l’un de ses officiers des communications d’envoyer un dossier sur son pilote expert, puis se tourna de nouveau vers le projecteur.
« Le Vénérable Karol Xie est polyvalent et sait piloter de nombreux types de méchas de tir et de mêlée, sur terre comme dans l’espace. Mes gardes personnels d’élite sont choisis dès le départ pour leur polyvalence : on ne sait jamais quand une urgence peut survenir. Le Vénérable Xie s’est ensuite spécialisé dans le pilotage de méchas de tir. Il excelle avec toutes les armes cinétiques, en particulier les canons électromagnétiques. »
Quelques instants plus tard, le major Verle reçut le dossier et le partagea sans un mot avec Ves. Il y avait joint une note du commandant, qui lui demandait d’évaluer le pilote expert.
Il pouvait faire ça.
En parcourant le dossier succinct et apparemment expurgé du Vénérable Xie, Ves remarqua que l’homme semblait avoir une cinquantaine d’années bien entamée, ce qui lui laissait encore des décennies de service actif, contrairement au pilote expert bon à rien des Vandales.
« Rien que pour son âge, c’est un trésor. »
Pourtant, en approfondissant le profil de Karol Xie, Ves découvrit des détails troublants.
Tout d’abord, sa formation polyvalente sur autant de types de méchas avait privé le pilote expert de toute spécialisation solide ! Même s’il s’était enfin spécialisé, tardivement, dans les méchas de tir armés d’armes cinétiques, son extrême polyvalence n’avait en rien amélioré ses compétences de pilotage globales. Sa force de résonance n’atteignait que huit laveres, tout au plus !
À son âge, n’avoir atteint que huit laveres était lamentable ! Cela signifiait que sa progression dans ce domaine était pratiquement au point mort !
« La formation de garde d’élite a bel et bien ruiné l’avenir de ce pilote expert ! »
Quel gâchis !