Chapitre 714
Le lendemain, Ves testa soigneusement son détecteur de furtivité suralimenté et son brouilleur de signaux. Enfin, il se contenta de les essayer avec ses nouvelles batteries ultracompactes. Comme il ne pouvait pas inonder le vaisseau de champs énergétiques potentiellement dangereux, il se limita à régler la puissance de ses gadgets sur une fraction de leur capacité maximale.
Pour tester le détecteur de furtivité, Ves ne disposait d’aucun échantillon fonctionnel de technologie furtive. Les relevés semblaient toutefois prometteurs. Les matériaux de grande qualité qu’il avait utilisés pour cette deuxième version empêchèrent l’appareil d’exploser sous l’effet d’une telle puissance.
Un résultat auquel Ves s’était attendu, malgré ses espoirs, fut que le détecteur de furtivité ne fonctionnait pas du tout contre ses invités indésirables. Il commença les essais bien au-delà de sa portée effective, puis s’avança lentement dans sa zone d’action, officiellement pour vérifier qu’il ne présentait aucun danger pour le corps humain. En réalité, il voulait surtout attirer son poursuivant obstiné.
Raté.
La forme invisible, et peut-être intangible, de l’Acolyte Villis prouva que le détecteur de furtivité ne faisait rien contre la technique de dissimulation de l’Église de Haatumak.
Fait intéressant, lorsqu’il activa sa vision spirituelle, il ne vit rien émaner de son appareil. Celui-ci n’avait pas la capacité d’agir sur le plan spirituel.
Il lui faudrait remédier à cette lacune à l’avenir, même s’il n’avait aucune idée d’où il pourrait tirer les connaissances nécessaires à un effet aussi exotique.
Le test du brouilleur de signaux donna un résultat similaire. Il perturbait le fonctionnement de toutes sortes de capteurs et d’appareils de transmission dans son rayon d’action, exactement comme le dispositif que Calabast avait utilisé sur Harkensen I.
Ves estima que ce gadget tout neuf pourrait même lui sauver la vie si la mission en cours tournait mal ! Rien de tel pour échapper à une chasse que de bloquer toutes les formes d’observation électronique à proximité. Lorsqu’ils traquaient des cibles lointaines, les gens avaient tendance à faire davantage confiance à leurs machines qu’à leurs propres yeux. Ainsi, tant que Ves parviendrait à s’éloigner suffisamment, il échapperait à ses poursuivants.
« Hum, en fait, ces effets ressemblent beaucoup à ceux d’un objet que j’ai possédé et utilisé très souvent. »
Il se rappela l’époque où il activait son Bouclier de Confidentialité et son Augmentation de furtivité achetés au Système. Obtenir les versions les plus rudimentaires de ces fonctions lui avait coûté une quantité considérable de DP, mais elles étaient redoutablement efficaces.
Les améliorations achetées au Système pour son communicateur personnel étaient certes les plus performantes, mais Ves aimait fabriquer ses propres versions, qui en reproduisaient certaines fonctions.
Ves comprit que cette stratégie serait peut-être plus avantageuse à l’avenir. Au lieu d’acheter au Système des fonctions coûteuses mais puissantes à des prix exorbitants, il pourrait dépenser ses DP pour acquérir les compétences indispensables à leur conception et à leur reproduction par ses propres moyens !
« Tss ! Ce serait l’idéal si j’y arrivais, mais mon esprit n’est pas un puits de connaissances sans fond. »
Ves ne pouvait pas accumuler indéfiniment des connaissances. S’éparpiller dans trop de domaines sans rapport entre eux mettrait à mal sa philosophie de conception et brouillerait ses facultés cognitives.
À part la Polymathe et ses protégés, qui avaient réussi à faire fonctionner cette approche d’une manière ou d’une autre, aucun autre concepteur de méchas n’osait accumuler une quantité illimitée de connaissances !
Quoi qu’il en soit, maintenant qu’il avait fini d’améliorer une partie de son équipement, il se sentait beaucoup plus à l’abri des mauvaises surprises.
Tout en attachant ses gadgets à l’apparence trompeusement simple à sa ceinture à outils, il jeta un coup d’œil aux versions Mark I de ses jouets. Il n’en aurait peut-être plus l’usage, mais autant en faire profiter quelqu’un. Il les tendit à Ketis.
« Tu peux les prendre. »
« Vraiment ?! »
« Oui. Mais ne les casse pas et ne les jette pas dans tous les sens. Ils sont plus fragiles que tu ne le crois. »
Ketis avait observé avec envie Ves renforcer ses capacités personnelles. En tant qu’Épéiste, elle tenait beaucoup à accroître ses propres aptitudes.
Ves avait dû attraper son obsession, car il avait repris son habitude sans réserve.
L’Épéiste s’empara avidement des deux gadgets et les manipula comme un chaton avec ses jouets. Elle délaissa vite le détecteur de furtivité, estimant qu’elle avait peu de chances de rencontrer un appareil dissimulé, et reporta presque toute son attention sur le brouilleur de signaux. Malgré sa courte portée, celui-ci se révélait capable de bloquer toutes sortes de signaux et de capteurs.
Toute femme aspirait à avoir un peu d’intimité dans sa vie.
« Je vais enfin pouvoir neutraliser tous ces maudits appareils de surveillance. » Elle marmonna avec un sourire en coin.
« Bon, on a fini ici. Retournons au bureau. J’ai une autre leçon pour toi. »
« Naaaan ! »
Maintenant qu’il avait achevé son premier projet secondaire important, il reporta son attention disponible sur le deuxième, et sans doute le plus important. Dans sa course obsessionnelle à la conception et à la fabrication de batteries ultracompactes, il avait relégué son objectif initial — comprendre la technologie furtive — dans un coin, comme un enfant délaissé.
Ves se sentait un peu coupable de ne pas avoir accordé à ce projet important toute l’attention qu’il méritait, mais cette fois, les choses allaient changer !
Bien sûr, il devait encore rattraper le retard accumulé pendant qu’il s’amusait avec ses derniers jouets. Heureusement, il n’avait pas trop négligé son travail et il ne lui fallut pas longtemps pour régler les questions les plus urgentes.
Il devait aussi consacrer le temps nécessaire à façonner la manière de penser de son élève. Sous sa tutelle, au cours du mois écoulé, Ketis avait non seulement appris à mieux respecter le travail pratique, mais elle s’était aussi habituée à une méthode de travail plus productive. Ce dernier progrès était toutefois surtout dû à ses remontrances et à ses menaces de la livrer au chef Haine.
Une fois qu’elle eut assimilé les principes d’un concepteur de méchas orthodoxe, Ves considéra avoir accompli la moitié de sa tâche. Il lui avait inculqué le strict nécessaire de tout ce qu’un concepteur de méchas devait savoir, hormis les connaissances scientifiques et techniques proprement dites.
Elle pourrait toujours approfondir ses connaissances à son rythme, mais il lui était impossible d’assimiler seule les usages institutionnels d’un concepteur de méchas ayant reçu une éducation classique. Ves lui avait rendu un immense service, faisant bondir ses qualités de conceptrice de méchas bien au-delà de celles des autres concepteurs pirates originaires des confins !
Cependant, l’abondance d’informations arides qu’il lui avait fait ingurgiter avait laissé des lacunes dans son imagination. Ves s’efforçait de combler ce qui lui manquait à cause de son instruction à domicile, mais elle avait beaucoup de mal à comprendre le contexte de tout ce qu’elle apprenait.
« À quoi tout ça sert ? » explosa-t-elle un jour. « Toute cette lecture soporifique me donne envie de m’arracher les cornes ! Pourquoi est-ce que ces bêtises comptent, alors que je ne m’installerai jamais dans l’espace civilisé ? Qu’est-ce que j’en ai à faire de ce que veut l’AMM ? Et qu’est-ce que ça veut dire, quand tu me dis que je dois trouver ma propre voie ? C’est trop compliqué ! »
Ves se tourna vers Ketis, les bras croisés. « Certains des textes que je t’ai donnés sont un peu ennuyeux, mais ils posent les bases qui te permettront d’élaborer ta propre philosophie de conception et, par là même, de définir un objectif à poursuivre toute ta vie. »
« Tu rabâches souvent cette expression. Philosophie de conception. Philosophie de conception ! PHILOSOPHIE DE CONCEPTION ! Mais qu’est-ce que ça veut dire, au juste ? Pourquoi est-ce que ça t’obsède autant ?
Mayra ne l’a mentionnée qu’une ou deux fois quand j’étudiais auprès d’elle, mais elle ne m’a jamais martelé ces mots ! »
« D’après toi, que signifie cette expression ? Ne cherche pas à avoir l’air sophistiquée. Dis simplement ce que tu as sur le cœur. »
Ketis marqua une pause. Son irritation s’effaça tandis qu’elle réfléchissait sérieusement à sa question. Il n’était pas facile d’y répondre, tant le sujet recouvrait de nombreux aspects. Pour une conceptrice de méchas qui n’avait même pas encore atteint le seuil nécessaire à l’élaboration d’une philosophie de conception, la notion avait quelque chose d’étranger.
Elle finit par hasarder une réponse. « Une philosophie de conception, c’est… un rêve, je suppose ? Quand Mayra et toi en parlez, on dirait un idéal qu’on ne peut jamais atteindre… mais qu’on poursuit quand même. C’est ça ? »
« C’est plus qu’un rêve inaccessible, répondit Ves avec sérieux. Une philosophie de conception, c’est un rêve qu’on veut voir se réaliser. La différence, c’est que certains concepteurs de méchas ont atteint leur objectif. Pourquoi crois-tu que les Maîtres concepteurs de méchas sont si respectés ?
Ils ont poursuivi un rêve que tout le monde croyait impossible, mais ils l’ont rendu réalisable grâce à des recherches novatrices et à un travail acharné ! »
« À quoi bon entretenir un tel rêve, quand une personne insignifiante comme moi n’a aucune chance d’atteindre ce niveau ? »
« Ne pense jamais comme ça ! » répliqua sèchement Ves. « J’ai vu tant de concepteurs de méchas raisonner ainsi et tout simplement abandonner. Ne tombe jamais dans ce cercle vicieux : tu perds confiance parce que tes conceptions te déçoivent, ce qui te fait perdre encore plus confiance, et finit par nuire davantage encore à ton travail. Tous les concepteurs de méchas ont la possibilité d’accéder à la fortune !
Tu dois simplement continuer à travailler dur malgré les obstacles. Je vois beaucoup de potentiel en toi, tu sais. »
« Vraiment ? Tu ne me racontes pas des salades ? »
« Je ne suis pas du genre à mentir. » C’était un énorme mensonge, mais Ketis n’avait pas besoin de le savoir. Ves poursuivit sans ciller. « Tu apprends bien plus vite que la moitié de mes subordonnés dans la flotte vandale. Si tu ne te dispersais pas tout le temps, tu serais allée beaucoup plus loin. Tu pourrais même égaler mes propres capacités. »
Ketis avait de bonnes raisons d’être un peu fière d’elle-même. Sous la tutelle de Mayra, elle avait réussi là où nombre de sœurs moins douées avaient échoué.
Pourtant, peut-être parce qu’elle était devenue Novice si facilement, elle ne mesurait pas vraiment l’ampleur de ses réussites. Elle tenait trop de choses pour acquises en matière de conception de méchas.
« Écoute, je suis contente que tu me dises que je suis géniale, mais même moi, avec tout mon génie, je ne comprends pas bien tout ce tapage autour de la philosophie de conception. Enfin, je n’ai vu que celle de Mayra. Et toi, c’est quoi, ta philosophie de conception ? »
Ves devina qu’elle avait besoin d’un exemple et s’exécuta volontiers. Il prit soin de garder pour lui les éléments confidentiels, afin de les protéger non seulement de Ketis, mais aussi de l’invité indésirable qui devait écouter leur conversation juste derrière son épaule.
« Ma philosophie de conception est un peu inhabituelle, et elle est née dans des circonstances singulières. Tu vois, je poursuis un rêve bien précis, et je suis presque certain qu’aucun autre concepteur de méchas dans toute la galaxie ne partage ce rêve ! »
« Même moi, je sais qu’il y a beaucoup de concepteurs de méchas dans la galaxie. Tu crois vraiment que tu es spécial ? »
« Je sais que je le suis. Tu veux savoir ce que je cherche à accomplir ? Je veux donner vie aux méchas ! »
Le regard que Ketis lança à Ves montra que son esprit venait de se bloquer. Pendant un instant, elle fut incapable de comprendre l’absurdité qu’elle venait d’entendre de la bouche de quelqu’un qu’elle admirait. Avait-elle vraiment entendu une telle bêtise ?!
Ves rit doucement. « Je m’attendais à une réaction comme celle-là. Ça paraît fou, mais je ne me raccroche pas à des chimères. Cette philosophie de conception m’est chère parce qu’elle repose sur mes convictions, encore en formation, quant au fonctionnement de la réalité. C’est pourquoi, même si elle paraît extravagante, je suis persuadé qu’un jour, je réaliserai mon rêve. »
« Pas étonnant qu’il te faille devenir Maître pour mener ta philosophie de conception à bien, marmonna-t-elle. Vous êtes complètement fous ! »
« Je ne le nie pas. Si tu veux, traite-nous de fous. Le plus important, c’est que nous sommes ambitieux ! Poursuivre un objectif qui semble impossible nous donne une direction et guide nos capacités de conception. Cela pourrait finir par nous mener à certains des méchas les plus novateurs de l’histoire ! Même si nous n’atteignons pas notre but, pour la plupart d’entre nous, le voyage compte davantage que la destination.
Ce n’est pas si grave si nous n’y arrivons qu’à moitié : au moins, tu seras Compagnon ou Senior quand ta carrière touchera à sa fin. »
Elle comprit ce qu’il cherchait à lui faire entendre. « Je vois ! La philosophie de conception t’incite à continuer de progresser. Même si tu arrives à une impasse, tu es bien mieux loti que si tu n’avais aucun objectif. »
« Une philosophie de conception ne se résume pas à un objectif. Ce n’est que l’une de ses fonctions. Elle exerce aussi une influence mesurable sur les méchas que tu conçois. Au sommet de l’industrie, c’est elle qui distingue ton travail de celui de tes rivaux. Maintenant que tu m’as entendu décrire brièvement ma propre philosophie de conception, tu devrais être capable d’élaborer la tienne.
Pourquoi ne pas essayer tout de suite ? »
« Maintenant ?! »