Chapitre 713
Le saut de difficulté entre la fabrication de deux gadgets et celle de quelques batteries était immense. Il ne s’agissait pas de batteries ordinaires, mais de modèles capables de contenir une quantité phénoménale d’énergie dans un boîtier à peine plus grand que deux pièces de K !
Ves respectait la complexité de cette technologie, dont il n’avait acquis qu’une maîtrise rudimentaire grâce à un recueil incomplet d’articles de recherche. Il soupçonnait que Skull Architect, qui les lui avait fournis, n’avait probablement jamais imaginé qu’il irait aussi loin après un seul mois d’étude intensive.
Tout ce que le Senior avait remis à Ves était un trésor dissimulant un piège. Pour Skull Architect, cela devait être un jeu malsain que d’assister à la ruine de concepteurs de méchas avides, après qu’ils eurent cherché à maîtriser des connaissances qui les dépassaient.
Pourtant, une fois que Ves eut réussi à éviter les nombreux écueils cachés dans ces cadeaux, leurs mérites devinrent évidents. Les progrès qu’il avait accomplis dans le domaine des batteries ultracompactes et du stockage de l’énergie lui permirent de concevoir la batterie de ce type la mieux adaptée à sa situation précise.
Compte tenu de son manque relatif d’expérience dans cette technologie, il conçut la batterie en prévoyant une marge d’erreur aussi grande que possible. Même si une pièce était légèrement mal ajustée, cela ne ruinerait pas le composant entier et n’enverrait pas par le sas plus de trois cents millions de crédits d’exotiques.
Naturellement, cette tolérance accrue avait un prix élevé. Sa capacité maximale en pâtit lourdement. Cela réduisit à son tour sa durée de vie globale : la batterie se déchargeait plus vite, obligeant Ves à la recharger plus souvent.
Ves accepta volontiers ce compromis. Il préférait accroître ses chances de réussite avec un produit inférieur plutôt que de risquer de se retrouver avec un tas de ferraille hors de prix dans sa quête de la perfection.
Pour l’heure, il n’était pas en mesure d’atteindre la perfection. Il ne pouvait espérer mieux que de parvenir à les faire fonctionner, même de justesse. En fait, s’il n’avait pas été si pressé, il aurait voulu consacrer une année entière à ce projet avant de se lancer. Hélas, le temps était l’une des ressources les plus rares dont disposait un concepteur de méchas.
Il y avait toujours du travail à faire, mais si peu de temps pour l’accomplir !
Heureusement, Ves s’était déjà habitué à faire des concessions sur ses exigences et ses principes. Assembler une batterie ultracompacte abominable, qui méritait à peine ce nom, heurtait ses sensibilités, mais répondait à ses besoins.
S’il devait choisir entre sa fierté et la nécessité, Ves choisirait toujours cette dernière.
Sa situation était loin d’être idéale, mais quel autre choix avait-il que de jouer les cartes qu’on lui avait distribuées ?
Alimenter ses gadgets avec des batteries standard anémiques était aussi efficace que de poignarder quelqu’un avec une fourchette. S’il voulait vraiment tuer quelqu’un, il lui fallait fabriquer les bons outils et forger une arme comme la grande épée de Ketis.
Un détecteur furtif suralimenté lui permettrait de surpasser les systèmes de furtivité les plus faibles ou d’étendre sa portée de détection efficace jusqu’à cent mètres ! Un brouilleur de signaux suralimenté pourrait bloquer presque tout, à l’exception des nœuds d’intrication quantique, dans une portée similaire !
Et si Ves parvenait à produire une batterie de rechange, il avait déjà en tête un gadget particulièrement redoutable qui tirerait parti de sa puissance considérable.
« Commençons. »
Après avoir fabriqué deux gadgets d’affilée, il recalibra son équipement de précision, à la fois pour corriger les éventuels défauts d’alignement et pour rectifier un réglage erroné qu’il n’avait pas remarqué avant de s’en servir. Trente minutes plus tard, il se mit au travail.
Les composants de stockage d’énergie proprement dits étaient si minuscules qu’ils tenaient aisément sur son ongle. Et pourtant, les sous-composants qui stockaient toute cette énergie étaient encore plus petits.
Mais leur taille réduite exigeait une reproduction presque parfaite. La moindre erreur risquait de provoquer une décharge catastrophique, libérant tant d’énergie qu’elle pouvait le réduire en cendres, armure ou non !
Le boîtier se composait donc essentiellement de plusieurs dispositifs de sécurité destinés à atténuer tous les risques qu’un tel désastre pouvait entraîner. De nombreuses batteries et cellules énergétiques adoptaient des structures similaires, étant donné la quantité d’énergie qu’elles contenaient.
Pour se mettre en train et vérifier qu’il avait correctement calibré ses outils, il fabriqua d’abord le boîtier et en assembla une partie. Tout le travail déjà accompli lui permit de repérer quelques défauts minuscules supplémentaires, qu’il corrigea en cours de route.
Il ne lui fallut pas longtemps pour terminer le boîtier. Il mit de côté l’enveloppe semi-assemblée et s’attaqua à la partie la plus critique du travail.
« C’est parti. »
Ves commença avec quelques centaines de grammes de sulomnium. C’était l’ingrédient principal de la substance chimique qui stockait toute l’énergie électrique. Il traita le sulomnium, puis le mélangea à des échantillons pesés avec précision d’exotiques de rebut et d’éléments ordinaires, en prenant soin de vérifier chaque étape.
Il obtint ainsi une substance de la taille de son ongle, qui pouvait potentiellement emmagasiner assez d’énergie pour alimenter un mécha pendant une minute ou plus.
À ce stade, toutefois, s’il commençait à la charger en électricité, elle deviendrait aussitôt instable et exploserait à la figure de Ves, risquant de faire fondre tout ce qui se trouvait dans un rayon de quelques mètres !
« Je n’en suis qu’au tiers. »
C’est là qu’intervenait la bêta-otricine. On l’utilisait souvent dans toutes sortes de composants nécessitant de grandes quantités d’énergie, car elle possédait la propriété rare et essentielle de réduire leur instabilité. Dans les bonnes conditions, elle pouvait même dompter un éclair et le transformer en entité statique !
Ves incorpora la bêta-otricine à son produit, ce qui réduisit son agitation lorsqu’il était chargé. Autre avantage, elle atténuait aussi l’ampleur d’une décharge catastrophique en cas de problème !
Pourtant, au lieu de stabiliser la substance chimique, elle devint de plus en plus agitée. Le sulomnium et la bêta-otricine ne faisaient pas bon ménage !
Ves ne disposait que d’un laps de temps limité pour ajouter un agent stabilisant, qui obligerait ces deux exotiques incompatibles à accepter la présence l’un de l’autre, ou du moins à faire comme s’ils n’existaient pas.
« Les Larmes de Flesha. »
Cet exotique se transformait facilement en liquide après traitement. Ves l’ajouta ensuite à la substance agitée. Le mélange cessa aussitôt de s’agiter et devint un océan de calme où les trois matériaux essentiels cohabitaient comme trois colocataires qui ne se connaissaient pas et partageaient le même appartement.
En examinant soigneusement la substance obtenue à l’aide d’un puissant scanner, Ves constata que les colocataires ne s’entendaient pas parfaitement, mais qu’ils n’en étaient au moins pas venus aux mains.
« Réussite de justesse. J’ai fait une erreur dans la conception. Les proportions sont légèrement fausses ! »
Il avait commis une erreur, mais rien de grave. Il l’avait déjà notée et avait compris qu’il devrait mettre un peu moins de sulomnium la prochaine fois afin d’améliorer la stabilité globale du produit final.
Mais d’abord, il termina ce qu’il avait commencé. Il plaça la substance et plusieurs autres sous-composants importants dans un boîtier multicouche assez solide pour résister à quelques tirs de fusil !
La batterie était si dense qu’un lancer suffirait à enfoncer le crâne de quelqu’un !
Un sentiment d’accomplissement le parcourut lorsqu’il réalisa qu’il venait vraiment de fabriquer une batterie que d’autres tueraient pour obtenir ! L’ampleur de cette réussite était impossible à exagérer. Cette invention, à elle seule, le plaçait déjà bien au-dessus de presque tous les concepteurs de méchas apprentis et compagnons qui existaient !
« C’est ça ? » demanda Ketis lorsqu’elle remarqua que Ves se détendait en contemplant son produit fini. « C’est la fameuse batterie qui t’obsède depuis qu’on a quitté Mancroft ? »
« Ouais. Ne sous-estime pas ce petit disque. Si je l’insère dans un pistolet laser, je peux tirer toute la journée, tant qu’il ne surchauffe pas. C’est du sérieux. Si elles n’étaient pas si coûteuses à fabriquer, j’en mettrais dans tous les méchas que je vends. »
« Tu ne l’as pas encore essayée, pas vrai ? Voyons si elle fonctionne ! »
« J’allais justement le faire. »
Tester la batterie prit un certain temps. Il devait d’abord la charger. Ves la relia à une source d’alimentation, mais la chargea très lentement, en surveillant la télémétrie à chaque instant. Il augmenta peu à peu la puissance de charge, sans jamais oser dépasser un certain seuil. La durée de vie de la batterie diminuait si trop d’énergie y entrait et en ressortait.
Quand Ves inséra la batterie à peine chargée dans un appareil de test, il s’éloigna largement et vérifia si elle déchargeait son énergie de manière contrôlée.
L’appareil de test alluma plusieurs voyants.
« Ça marche ! »
La batterie se comportait comme prévu. Aucun problème notable ne survint pendant son fonctionnement. Cela ne signifiait pas qu’elle était parfaitement sûre, mais Ves se contenta du résultat. Des tests supplémentaires se seraient probablement révélés superflus et auraient pris trop de temps, alors qu’il devait encore s’occuper de son autre projet parallèle.
« Puisque je suis lancé, autant terminer les deux autres batteries. »
La première tentative était toujours la plus difficile. Réussir du premier coup était de bon augure pour la suite.
Il faillit tout de même rater son deuxième essai. Dès que Ves ajouta la bêta-otricine à la substance à base de sulomnium, le mélange entier se mit à trembler et à bouillonner comme une potion de sorcière devenue incontrôlable !
Ves se rattrapa en y versant précipitamment les Larmes de Flesha après les avoir traitées à la hâte. Il parvint de justesse à sauver plus de trois cents millions de crédits d’exotiques !
« Merde, qu’est-ce qui a cloché cette fois ? »
Il agita son multiscanner dans toutes les directions et utilisa également le scanner plus imposant.
La réponse s’avéra être un phénomène auquel il n’avait jamais pensé.
Pour une raison quelconque, toute la zone était soumise à l’influence d’un champ énergétique qui s’était accumulé au cours de sa première tentative de fabrication de la batterie. La réaction produite par l’association du sulomnium et de la bêta-otricine avait manifestement engendré d’étranges formes d’énergie, qui persistaient dans l’air ambiant.
Ce champ d’énergies résiduelles n’avait peut-être pas affecté sa première tentative, mais il avait bel et bien accentué l’agitation provoquée par la deuxième !
Ves s’agita un moment pour se débarrasser du champ énergétique résiduel. Il finit par trouver une solution : agiter une simple tige de métal d’avant en arrière. D’une manière ou d’une autre, elle absorba l’énergie non identifiée dans l’air et rétablit des conditions normales dans son espace de travail. Après avoir jeté la tige dans une goulotte menant à un tas de ferraille, il reprit l’assemblage de sa deuxième batterie et l’acheva sans autre incident.
Quelques heures plus tard, il termina sa troisième batterie, la plus aboutie à ce jour. Il ne répéta aucune des erreurs de ses précédentes tentatives, et aucun imprévu ne survint cette fois. Après avoir épuisé tout son stock de sulomnium, de bêta-otricine et de Larmes de Flesha, il atteignit enfin son objectif le plus ambitieux !
Fabriquer trois batteries ultracompactes parfaitement fonctionnelles !
« Waouh ! » Ketis admira les batteries à distance. Elle n’osait pas les toucher ni s’en approcher, de peur de les abîmer pour une raison ou une autre. « Vu tout le soin que tu as mis dans ce projet, je m’attendais à ce que tu échoues au moins une fois. »
Il eut un petit rire. À repenser à son comportement, il avait certainement poussé les préparatifs trop loin. « On ne peut jamais être trop prudent quand on manipule des composants capables de percer la coque de notre vaisseau. En plus, je n’ai vraiment pas envie de gaspiller l’argent que j’ai gagné à la sueur de mon front. »
Assembler les batteries exigeait une concentration et une habileté extrêmes. Mais comme elles étaient petites et simples, Ves n’avait besoin de se concentrer que sur un nombre réduit d’étapes cruciales.
S’il tentait de fabriquer quelque chose de plus complexe, comme un mécha expert, il lui faudrait peut-être réussir parfaitement plus d’un millier d’étapes ! Même lui ne pourrait pas maintenir un bilan parfait dans de telles conditions !
« Eh bien, ça devrait être tout. » Il soupira, se sentant complètement épuisé maintenant qu’il relâchait son esprit. « Rassemblons tout et allons manger. J’espère que tu ne t’es pas contentée de regarder pour rien, parce que je vais t’interroger sur certaines des méthodes que je t’ai montrées. »
« Nooon ! »