Chapitre 712
Après avoir enfin calmé son élève, qu’il avait bouleversée par sa gaffe, Ves se prépara à l’une des séances de fabrication les plus avancées qu’il eût jamais entreprises.
La difficulté de cette fabrication dépassait celle de ses premières copies de série du Blackbeak et du Seigneur de Cristal. Elle surpassait même celle des commandes urgentes et frénétiques, réalisées dans des délais serrés, qui consistaient à assembler des méchas fonctionnels pour des compétitions en quelques heures ou quelques jours.
S’il devait quantifier la différence, il estimerait que fabriquer ses nouveaux gadgets était six fois plus difficile que de fabriquer son premier Seigneur de Cristal !
Il semblait absurde d’affirmer qu’un mécha de taille normale était bien plus facile à fabriquer que deux minuscules gadgets électroniques, mais l’échelle changeait tout. Ves avait beaucoup appris à manier de grosses machines et d’énormes composants pesant plusieurs tonnes. En revanche, il avait moins d’expérience dans l’assemblage de pièces minuscules et délicates, qu’il fallait ajuster avec une précision au cheveu près.
Récemment, il avait obligé Ketis à s’habituer à travailler à la main sur de petites machines pour combler ses lacunes, mais Ves souffrait du même problème.
Bien sûr, Ketis n’avait qu’à fabriquer quelques méchas miniatures bon marché et sans valeur pratique.
De son côté, Ves comptait créer des batteries et des gadgets dont la valeur marchande estimée s’élevait à plusieurs milliards de crédits brillants !
Il pouvait encore rater la fabrication de ses gadgets améliorés à haute puissance : il lui suffisait de fouiller les réserves du Bouclier d’Hispania pour trouver des matériaux de remplacement. Même s’il échouait dix fois de suite, il ne risquait qu’une nouvelle réprimande du major Verle ou du lieutenant-commandant Soapstone.
Mais les batteries ultracompactes, elles, c’était une autre histoire. Ves s’était frayé un chemin hors du Port indépendant de Mancroft pour mettre la main sur des exotiques valant jusqu’à un milliard de crédits et obtenir les trois matériaux essentiels ! Une fois traités, ils seraient pratiquement impossibles à récupérer sans matériel de laboratoire avancé.
Heureusement, il avait obtenu suffisamment de lots de matériaux pour avoir droit à une tentative supplémentaire.
Il avait trois essais pour fabriquer une batterie ultracompacte. Il devait en réussir au moins deux, mais ses projets futurs seraient bien plus faciles à mener à bien s’il lui en restait une de réserve.
« Ketis. »
« Oui, maître ? »
« Ce que je vais fabriquer compte parmi les pièces de technologie les plus avancées de toute la flotte réunie. Je ne crois pas qu’il y ait quoi que ce soit à bord de nos vaisseaux — pas même les moteurs supraluminiques — qui égale la complexité de ce que je m’apprête à créer. La seule exception, c’est le Parallax Star, le mécha lancier sur mesure de notre pilote expert inutile. »
« Voilà pourquoi je n’arrive pas à comprendre ces schémas de conception », marmonna Ketis en regardant Ves comme s’il était un dieu. « Ça ne vous dérange pas que je reste ici ? Je ne vous gêne pas ? »
« Pas du tout. C’est même tout le contraire. Je te fais confiance pour surveiller mes arrières. » Et il le pensait au sens propre. « J’aimerais que tu dégaines ton épée et que tu sois prête à découper quiconque s’introduirait ici. Ce que je vais fabriquer est si délicat que je ne peux pas me permettre la moindre distraction. Je veux que tu veilles à ce que je puisse travailler sans interruption pendant des heures. »
« Combien de temps dois-je monter la garde ? »
« Pas trop longtemps, Ketis. Douze heures, peut-être. »
« Ça devrait aller. J’ai connu des exercices d’entraînement bien pires. »
Elle fit ce qu’il lui avait demandé. Les deux mains posées sur sa grande épée, elle semblait prête à bondir et à attaquer quiconque viendrait les déranger. Personne ne devait entrer. Ves avait déjà réservé toute l’enceinte et averti le chef Haine de ne laisser personne franchir les barrières solides qu’il avait demandé aux techniciens de méchas d’ériger.
La fabrication qu’il s’apprêtait à entreprendre était si délicate et cruciale que Ves ne s’était pas contenté de réserver la meilleure imprimante 3D du Bouclier d’Hispania : il avait également fabriqué un jeu d’outils de précision sur mesure.
Les outils de précision standard que Ketis utilisait pour assembler ses miniatures ne lui convenaient pas. Ils laissaient trop de place à l’erreur, et leur précision tant vantée avait ses limites.
C’est pourquoi il avait récupéré les plans dans la base de données du vaisseau et consacré du temps à les fabriquer un par un dans l’atelier, en veillant à ce que chacun soit parfait.
Le fait qu’il se soit donné tant de mal pour préparer cette fabrication principale témoignait de l’immense difficulté de ce qu’il comptait créer.
Il avait aussi choisi le bon moment. La flotte était récemment passée en supraluminique et plusieurs heures s’étaient écoulées sans incident. Si tout se déroulait comme prévu, il faudrait au moins deux jours pour atteindre le système stellaire de destination.
La seule mesure à laquelle Ves n’avait pratiquement pas eu recours était l’usage complet de sa Spiritualité.
Il y avait songé, mais il ne se sentait pas assez sûr de lui pour l’employer correctement sur un petit gadget plutôt que sur un mécha de taille normale. Le Facteur X renforçait une qualité intangible des méchas chaque fois qu’un pilote de mécha établissait une interface avec eux. Sans ce lien entre l’homme et la machine, à quoi bon le Facteur X ?
Ves ne jugeait donc pas approprié d’insuffler une image à ses gadgets. Au mieux, cela ne produirait aucun effet notable ; au pire, cela perturberait leur fonctionnement de manière imprévisible. Il aurait dû faire des essais au préalable, mais il n’en avait pas eu le temps.
Pourtant, s’il estimait trop risqué d’employer activement sa Spiritualité, il ne devait pas y avoir grand danger à l’utiliser passivement. Se contenter d’associer une vague idée de fiabilité ou une autre qualité renforçant leur fonctionnement pouvait avoir une infime influence sur leur efficacité.
Ves supposait que c’était ainsi qu’il devait employer sa Spiritualité sur des machines autres que des méchas, mais il lui faudrait faire des essais plus tard pour en avoir le cœur net.
« J’ai déjà repoussé tant de choses à plus tard ; en ajouter une autre à ma liste de tâches ne changera pas grand-chose. »
Plus il découvrait la galaxie, plus il constatait que les concepteurs de méchas avaient besoin de protection. À part engager des gardes du corps, leur meilleur moyen de se protéger était de mettre à profit leurs solides compétences en ingénierie pour concevoir et fabriquer leur propre équipement personnel.
Pourquoi entrer dans une armurerie pour acheter une arme flambant neuve quand les concepteurs de méchas avaient largement les compétences nécessaires pour en fabriquer une eux-mêmes ?
Pourquoi engager des armuriers pour confectionner des armures sur mesure quand les concepteurs de méchas pouvaient facilement fabriquer les leurs ?
Bien sûr, un concepteur de méchas ne pouvait rivaliser avec de véritables armuriers et fabricants d’armes en matière de spécialisation et de maîtrise de leur métier.
Quand un concepteur de méchas voulait ce qu’il y avait de mieux, il engageait un expert.
Mais s’il voulait quelque chose à quoi confier sa vie, il le fabriquait lui-même.
Leurs professions se recoupaient suffisamment pour qu’un concepteur de méchas n’ait qu’à étudier quelques manuels complémentaires afin d’acquérir les compétences nécessaires à la fabrication d’équipement personnel pour lui-même et ses proches.
« Vous croyez vraiment que quelqu’un serait assez stupide pour vous interrompre ? » demanda soudain Ketis. « À l’Épée de Jade, personne ne vient déranger Mayra quand elle s’enferme pour mener à bien un projet délicat. »
« C’est juste une précaution. » Il agita la main d’un geste désinvolte, qui ne laissait rien paraître du soin qu’il apportait réellement à la question. « Après avoir vu à quel point les pirates pouvaient être idiots à Mancroft, je n’ose sous-estimer le manque de bon sens de personne. Même si mes camarades vandales valent mieux que ça, pour un projet pareil, mieux vaut ne rien laisser au hasard. »
Ce qu’il ne pouvait pas dire à Ketis, c’était qu’il ne l’avait pas chargée de surveiller ses camarades vandales. Le chef Haine aurait dû être assez malin pour empêcher qui que ce soit de s’approcher, et à plus forte raison d’entrer dans son atelier.
Ves réprima l’envie de jeter un coup d’œil derrière lui. En vérité, il voulait se prémunir contre l’entité qui le suivait dans son dos. D’après ses autres sens, Ves estimait vaguement qu’Acolyte Villis avait déjà reculé de quelques pas.
Comme Ves allait se lancer dans la concrétisation de ses plans de gadgets, il était trop dangereux pour elle d’observer directement son travail. Elle possédait juste assez de connaissances pour comprendre la profondeur de ce qui s’y cachait.
Il sourit.
« Rapproche-toi. Tu pourras mieux suivre mes gestes. Fais juste attention à ne pas me gêner si je bouge. »
Quand tout fut en place exactement comme il le souhaitait, Ves commença sa fabrication.
Comme il comptait façonner une série de petits appareils et composants portatifs, il devait d’abord se réhabituer à travailler à cette échelle. Plutôt que de commencer par les batteries, qu’il ne pouvait vraiment pas se permettre de rater, il s’attaqua aux versions révisées de son détecteur de furtivité et de son brouilleur de signaux.
Il commença par le détecteur de furtivité. Il avait tiré la technologie de cet appareil de la base de données centrale quelque temps auparavant, puis avait consacré quelques heures à se remettre à jour en étudiant les publications et les plans.
En termes simples, l’appareil émettait une série d’ondes et de vibrations inhabituelles en espérant que l’une d’elles au moins lui revienne en écho, de préférence une onde invisible. Les technologies de furtivité classiques contrariaient de nombreuses méthodes de détection, mais il était impossible de les rendre efficaces contre toutes les méthodes possibles.
Le dispositif qu’avait construit Ves n’était donc qu’un appareil sophistiqué semblable à un radar. La majeure partie de la complexité du détecteur de furtivité venait de ses réseaux de capteurs délicats, qui nécessitaient un blindage important, ainsi que de l’énorme quantité d’énergie circulant dans ses circuits. À part cela, la conception n’avait rien de compliqué.
Ves travailla vite. Pendant deux heures, il s’activa avec assurance et efficacité. L’assemblage ne prit pas longtemps, car l’appareil était petit et constitué de très peu de pièces. La principale difficulté venait de ce qu’il devait encore s’habituer à ses nouveaux outils.
« Terminé ! »
L’appareil ne différait guère de son ancien détecteur de furtivité. Il avait délibérément conservé son apparence bon marché et bricolée afin de dissimuler sa véritable valeur.
Ves sortit son ancien détecteur de furtivité et le posa à côté du nouveau.
« Ils sont exactement pareils », fit remarquer Ketis, énonçant l’évidence.
« Ce n’est que l’apparence. À l’intérieur, ils sont complètement différents. »
Il retira la batterie standard de son ancien gadget et l’inséra dans le nouveau. Ves avait conservé le même format de prise, afin de pouvoir utiliser aussi bien ses batteries ultracompactes que ses batteries ordinaires si besoin.
Une fois la batterie en place, il alluma l’appareil. Le détecteur de furtivité démarra normalement et ses diagnostics internes ne relevèrent que très peu de problèmes nécessitant son attention. Il fonctionnait !
Après avoir soigneusement vérifié ses performances, Ves l’éteignit et remit la batterie standard dans son ancien appareil. Il les posa de côté et se mit à travailler sur son prochain gadget.
La fabrication du brouilleur de signaux se révéla bien plus compliquée que celle du gadget précédent. Il échoua carrément à fabriquer certaines des pièces les plus délicates. En outre, il rata aussi l’assemblage à plusieurs reprises et brisa quelques composants essentiels.
Heureusement, Ves avait emporté des matériaux de rechange et fabriqua de nouvelles pièces pour compenser ses échecs. Il préférait échouer maintenant plutôt que plus tard, quand il s’attaquerait enfin aux batteries ultracompactes.
À part ces accrocs potentiellement désastreux, le brouilleur de signaux s’en sortit plutôt bien. Sa qualité n’était pas tout à fait à la hauteur de ses exigences, mais, après l’avoir activé et soumis à quelques tests, Ves fut satisfait de constater que toutes ses fonctions correspondaient au moins en partie à ses attentes.
L’essentiel, c’était que le gadget fonctionnait et qu’il avait commis suffisamment d’erreurs pour être certain de ne pas les répéter lors de sa prochaine tâche, la plus importante de toutes.
Il fit une pause d’une heure pour reprendre des forces et retrouver son entrain. Il mit ce temps à profit pour expliquer certaines des méthodes qu’il avait employées dans la journée.
Au bout d’une heure, Ves récupéra un cube en alliage sécurisé. Il contenait ses trois matériaux essentiels. Jusqu’alors, il n’en avait jamais touché le contenu, de peur de l’abîmer d’une manière ou d’une autre.
Mais c’était terminé. Le moment était venu d’utiliser à bon escient des exotiques valant un milliard de crédits.
« Regarde bien, Ketis. Je vais te montrer comment fabriquer un minuscule composant qui vaut autant qu’une douzaine de méchas ! »