Chapitre 711
Au cours de ses fréquentes séances d’étude, Ves remarqua quelque chose d’étonnant lorsqu’il activait par intermittence sa vision spirituelle.
Chaque fois qu’il parcourait des articles de recherche à donner mal à la tête, son espion invisible tressaillait et s’éloignait de Ves. L’Acolyte Villis était incapable de supporter la contamination mentale que provoquait la lecture de textes aussi abscons !
Le comportement de son espion confirma ses soupçons : l’Acolyte Villis avait bel et bien des compétences techniques, et pas des moindres. Il devait être au moins un ingénieur confirmé ou un concepteur de méchas pour comprendre certaines des notions profondes abordées dans ses lectures.
Cependant, même s’il possédait autant de connaissances qu’un Concepteur de méchas novice expérimenté ou qu’un Apprenti moyen, il n’avait aucun moyen de rivaliser avec l’ensemble unique d’avantages dont Ves bénéficiait !
Ses attributs mentaux élevés accéléraient son apprentissage à un rythme surhumain. Son score d’Intelligence, à lui seul, qui s’élevait à 2,1, améliorait sa mémoire et ses capacités de calcul mental au point que certains de ses cerveaux fonctionnaient comme des ordinateurs !
Une vieille du genre à rejoindre une secte bizarre dans les confins ne devrait pas pouvoir rivaliser avec ses aptitudes ! Si elle en était capable, on ne l’aurait pas envoyée espionner, mais travailler directement aux côtés du Prêtre Sans Âme !
Découvrir cette faiblesse de son espion redonna à Ves confiance en son plan pour s’occuper de lui. Tout projet, appareil ou note faisant appel à des connaissances avancées devenait pratiquement inaccessible à cet invité indésirable. Il travaillait donc l’esprit tranquille sur ses nouveaux gadgets et la batterie qui les alimentait tous.
Il commença même à mettre au point un troisième gadget qui tirerait parti de cette abondance d’énergie ! Pour l’instant, il n’en avait que des esquisses, et Ves doutait d’avoir le temps de le terminer avant que le moment critique n’arrive.
Cette observation lui donna néanmoins l’espoir de contrecarrer les intentions des saboteurs de l’Église de Haatumak.
Leur présence dans la flotte pouvait être anodine, mais s’il avait appris une chose dans les confins, c’était à s’attendre au pire de la part des inconnus.
Il releva les yeux de ses plans. « Ketis ? »
« Oui, maître ? » demanda-t-elle d’un ton exaspéré, en levant les yeux de son dernier devoir.
Elle avait fait de grands progrès dans ses compétences de fabrication. Après s’être assuré qu’elle avait acquis assez de bonnes habitudes pour ne pas semer le chaos dans un atelier de méchas, Ves avait réorienté son apprentissage vers la transmission des principes essentiels de la conception de méchas.
Elle pouvait bien s’obstiner à s’opposer à l’AMT, mais il lui fallait au moins savoir ce qu’elle combattait et comprendre pourquoi, dans son cas, il valait mieux suivre ces principes ou les rejeter. C’était pour cela qu’il lui avait imposé toute une série de manuels sur l’AMT, son histoire, ses principes fondamentaux et les bienfaits qu’elle apportait à la société.
Malheureusement, elle détestait lire les ouvrages de sa liste. Ves n’avait réussi à la contraindre à les parcourir qu’en recourant à une légère coercition.
Quoi qu’il en soit, Ves avait encore une question à lui poser. « Parle-moi du réseau d’amitié des Épéistes de Lydia. Comment ça marche, exactement ? J’imagine que tes amis du Présage d’Infortune sont assez proches de vous pour venir à votre aide si l’un de vous en a besoin, mais qu’en est-il d’autres groupes, comme l’Église de Haatumak ? »
« Pourquoi tu me demandes ça ? » Elle le dévisagea, perplexe. Sa question sortait de nulle part.
« Réponds-moi, c’est tout. J’aimerais savoir à qui nous pouvons faire confiance et à qui nous ne pouvons pas, au cas où notre flotte combinée serait un jour séparée. »
« Oh, nous avons beaucoup d’amis, mais certains ne nous aideront qu’à contrecœur, tandis que d’autres n’hésiteront pas à envoyer toute leur flotte à notre secours. Cela dit, si tu es déjà pris dans une bataille, les renforts arrivent souvent trop tard. En général, tu appelles autant d’amis que possible pendant qu’une force hostile te poursuit.
Une fois que tu as rejoint un système stellaire donné, tu peux généralement semer tes poursuivants en rassemblant tout un tas d’amis. »
« Alors, ça dégénère rarement en véritable combat ? »
« Ouais ! C’est justement à ça que sert notre réseau d’amis. Il serait trop coûteux que chaque demande d’aide se solde par une bataille. C’est beaucoup moins risqué de se donner des airs menaçants en étant au moins trois fois plus nombreux que l’ennemi. Et s’il est assez stupide pour engager le combat malgré son infériorité numérique ? Eh bien, on repartira tous avec pas mal d’esclaves et de butin. »
« Alors, comment savoir lesquels répondront à l’appel ? J’ai déjà cité le Présage d’Infortune et l’Église de Haatumak. Que feraient-ils ? »
« Hmm… » Ketis posa un doigt contre ses lèvres. « Je ne sais pas trop pour le Présage d’Infortune, mais ils nous doivent une fière chandelle depuis la dernière fois. L’honneur les oblige à venir à notre aide si on le leur demande. »
« L’honneur existe vraiment dans les confins ? »
« Bien sûr ! » affirma Ketis avec fermeté, remarquant toutefois son scepticisme. Les pirates n’étaient pas réputés pour leur intégrité. « C’est compliqué. L’honneur des pirates existe, mais il ne s’applique que dans des cas très particuliers. Sans un code entre nous, les pirates indépendants ne pourraient même pas exister ! Cela dit, nous ne nous lions d’amitié qu’avec ceux en qui nous pouvons avoir confiance.
Les adorateurs de Haatumak, par exemple. Je ne connais personne qui leur fasse confiance. Ils sont riches, par contre, et proposent un service précieux à quiconque peut le payer. Alors, ils font beaucoup de commerce, mais évitent la plupart du temps les combats. »
Ves hocha la tête, comprenant. « Donc, ils interagissent surtout avec les autres pirates par le biais de transactions. Ont-ils des alliés, au moins ? »
« Pas à notre connaissance. S’ils faisaient soudain faillite et que leur bénédiction contre les hommes-sable cessait de fonctionner, leurs escortes les abandonneraient en un clin d’œil. Ils sont bien trop sinistres pour se faire de vrais amis. »
Cela ne faisait que renforcer la menace qu’ils pouvaient représenter pour les Épéistes flagrants. Le problème, c’était que Ves ne voyait aucun moyen de les éliminer complètement de la flotte.
Ce qui les rendait si menaçants, entre autres, c’était leur méthode unique de camouflage, qui les soustrayait entièrement à la perception de tous. Ves n’avait aucun autre moyen de les démasquer que sa vision spirituelle.
Tout au plus pourrait-il éliminer les parasites à bord du Bouclier d’Hispania. Mais qu’adviendrait-il du reste de la flotte combinée ? Il savait avec certitude qu’un groupe d’Acolytes se cachait à bord de l’Épée de Jade, le vaisseau amiral des Épéistes, et probablement de nombreux autres vaisseaux.
Si la situation tournait au pire, Ves n’aurait peut-être que le temps de se sauver lui-même et, éventuellement, de sauver le Bouclier d’Hispania s’il agissait assez vite. Si les autres Acolytes cachés avaient reçu l’ordre de ne faire preuve d’aucune pitié, ils pourraient massacrer tout l’équipage du vaisseau où ils se dissimulaient !
Cette éventualité le hantait constamment, surtout depuis que les Acolytes avaient découvert les trésors qu’ils pourraient tirer de l’épave du Starlight Megalodon.
Au lieu de se ronger les sangs, Ves canalisa sa peur pour accélérer son travail et ses études. Dans certaines circonstances, la peur était un puissant moteur, mais il fallait une volonté exceptionnelle et une discipline rigoureuse pour la maîtriser sans se laisser submerger.
La dernière chose que Ves pouvait se permettre, c’était de perdre le contrôle !
Il étudia donc avec assiduité et s’acquitta de ses devoirs jusqu’à achever à toute allure les plans de ses futurs gadgets.
À ce stade, ses plans étaient si aboutis que la moindre amélioration exigerait de se plonger dans des théories bien plus complexes, ce qui ne valait tout simplement pas le temps qu’il y consacrerait.
Il se heurtait au problème récurrent des rendements décroissants : atteindre l’objectif suivant lui demanderait plus d’efforts que cela n’en valait la peine.
S’il voulait augmenter d’un seul pour cent la capacité maximale de ses batteries, il devrait consacrer des milliers d’heures à l’étude d’articles de recherche extrêmement déroutants, que seuls de véritables experts du domaine
« Ces plans sont aussi aboutis qu’ils peuvent l’être. »
Il était donc prêt à les fabriquer et à assembler les différents éléments. À cette idée, une vague d’excitation lui parcourut l’échine. La technologie intégrée aux batteries ultracompactes, au brouilleur de signaux et au détecteur de furtivité qui les accompagnaient, ainsi que les matériaux exotiques coûteux utilisés, valait au moins plusieurs milliards de crédits !
« Je pourrais gagner une fortune en les vendant au marché noir ! Ce serait encore mieux si je trouvais un fournisseur fiable de sulomnium, de bêta-otricine et de Larmes de Flesha ! »
Malgré le potentiel lucratif de la vente de ses batteries, Ves n’envisagea même pas de monter une usine clandestine. Non seulement cela le détournerait de son occupation principale, la conception de méchas, mais cela le mettrait aussi en danger extrême !
« Aucun de ces puissants fournisseurs de batteries ultracompactes à usage unique ne serait ravi de me voir débarquer sur son marché exclusif. Avec les sommes qu’ils tirent de leurs activités actuelles, ils pourraient facilement m’écraser, quels que soient mes efforts pour rester prudent. »
Ves avait déjà appris quelques rudiments du fonctionnement du marché noir. Les fournisseurs étaient pour la plupart des cartels et d’autres organisations puissantes qui n’hésitaient pas à tuer pour préserver leurs parts de marché. Mieux valait éviter de faire des vagues.
En outre, il aurait déjà dû se réjouir de ses acquis. Il était désormais tout à fait indépendant de ces fournisseurs. Et parce qu’il avait maîtrisé les théories sous-jacentes et certaines hypothèses solidement étayées, plutôt que de se contenter d’un plan préfabriqué, Ves était capable de concevoir de nombreux types de batteries, chacun adapté à des usages différents.
Avec suffisamment de matériaux exotiques, Ves pourrait même fabriquer une cellule énergétique monstrueuse, capable d’alimenter un mécha pendant des semaines, voire des mois, à elle seule !
« Ces méchas sont probablement courants dans le cœur galactique, mais extrêmement rares dans la périphérie galactique. »
Cela compliquait aussi la production d’une telle cellule énergétique. Non seulement il devrait dépenser des centaines de milliards de crédits pour acheter toutes les matières premières, mais le produit fini attirerait beaucoup trop l’attention pour être utilisé sur le terrain.
Toutes ces contraintes et ces réserves l’empêchaient d’exploiter commercialement ses découvertes, uniques et extrêmement précieuses. Cela expliquait aussi pourquoi des concepteurs de méchas seniors et des Maîtres concepteurs de méchas tels que Skull Architect pouvaient avoir accès à ces connaissances sans rien en faire publiquement. Ils subissaient trop de pressions et de restrictions pour commercialiser ce genre de savoir !
« Malgré tout, s’ils ne peuvent pas appliquer leurs connaissances à des produits destinés à la vente, rien ne les empêche de s’en servir pour eux-mêmes. Je parie que Skull Architect est armé jusqu’aux dents, avec des armes et des gadgets puissants qu’il a fabriqués pour son propre usage. »
Débordant d’enthousiasme, Ves invita Ketis à l’accompagner jusqu’au pont des ateliers. La conceptrice de méchas épéiste le suivit, perplexe. Quelle nouvelle tâche tortueuse Ves lui avait-il concoctée cette fois ?
Une fois arrivés dans un atelier privé qu’il avait réservé à l’avance dans le planning, il expliqua ses intentions à Ketis.
« Aujourd’hui, je ne te demande rien. Tu m’as vu me creuser la tête sur plusieurs plans de gadgets extrêmement avancés, pas vrai ? »
« Ouais. Qu’est-ce que tu fabriques, maître ? J’y ai jeté un long coup d’œil et je n’y comprends rien, même en les examinant attentivement. »
Ves trouva cela intéressant. En tant que Concepteur de méchas novice qui venait tout juste d’atteindre le niveau requis pour mériter ce titre, elle avait des connaissances bien trop limitées pour aborder la technologie sur laquelle il travaillait. Elle aurait aussi bien pu être une femme des cavernes devant le plan d’un trébuchet. Le fossé technologique était si vaste qu’elle ne risquait pas de souffrir de contamination mentale !
« Parfois, l’ignorance est une bénédiction. »
« Qu’est-ce que tu viens de dire ?! » Ses yeux s’embrasèrent et ses narines frémirent. « Répète ça en face, si tu l’oses ! »