Chapitre 710
La flotte des Épéistes flagrants laissa derrière elle le Système de Mortose et s’enfonça plus profondément dans les confins. Après avoir conclu une transaction avec l’Église de Haatumak, ses membres n’avaient plus l’intention de rencontrer les autres factions pirates de la région.
Désormais, la flotte alliée réunie comptait éviter autant de pirates que possible tout en faisant route vers l’insaisissable Starlight Megalodon. Elle sautait d’un système stellaire aussi calme que possible afin de réduire les chances d’en croiser d’autres, mais si le Système stellaire de Faris était presque désert, des vaisseaux pirates isolés s’étaient retranchés à peu près partout.
Un mois passa tandis que les Épéistes flagrants s’installaient dans une routine précaire. Pour une raison ou une autre, beaucoup avaient l’impression d’être observés.
La plupart des Vandales à bord du Bouclier d’Hispania pensaient que l’un des deux grands blocs pirates, voire les deux, avaient posté des éclaireurs sur leur route pour surveiller leur progression.
Ves était le seul à savoir d’où venait vraiment cette impression. Après un mois presque constamment observé, il était devenu extrêmement habile à faire comme si personne ne respirait dans son cou depuis tout ce temps.
Que pouvait-il dire ? Il avait apparemment un talent d’acteur, vu le nombre de fois où il s’était comporté de façon équivoque.
La méthode qu’il avait adoptée fonctionnait mieux avec les documents d’étude sur les batteries ultracompactes et le stockage d’énergie. C’était pourquoi il avait concentré ses efforts sur l’acquisition d’une compréhension rudimentaire de ce sujet avant de tourner ses capacités intellectuelles vers la technologie furtive.
Ses progrès dans ce domaine étaient plus lents, car il disposait d’une documentation moins variée. Il devait l’essentiel de ses avancées à ses séances de bricolage en collaboration avec le chef ingénieur Avanaeon.
Le chef ingénieur possédait une maîtrise impressionnante des sciences appliquées, qui s’accordait à merveille avec les compétences de Ves.
Si d’autres obligations n’avaient pas accaparé l’essentiel de leur temps, ils auraient pu consacrer davantage d’heures aux fragments de la navette furtive. Pour l’instant, leurs responsabilités principales passaient avant leurs recherches visant à percer les secrets de la technologie furtive.
Alors qu’il regagnait son bureau après une nouvelle séance de travail en commun, Ves observa les techniciens de méchas vandales et les membres d’équipage vaquer à leurs occupations. Le moral des soldats du rang commençait à s’assombrir à mesure qu’ils s’éloignaient de la République Lumineuse et de l’espace civilisé en général.
L’isolement et la prise de conscience qu’ils étaient coupés de toute forme d’aide s’étaient véritablement imposés à eux.
De retour dans son bureau, Ves hocha la tête en direction de Ketis, qui bricolait un autre mécha miniature. Après s’être longuement exercée de ses propres mains, elle avait fini par se défaire de son mépris pour ce qu’elle appelait le travail manuel.
Dommage que ses relations avec les techniciens de méchas à bord du Bouclier d’Hispania soient encore un peu trop tendues pour qu’ils puissent travailler ensemble.
Par rapport à tous les autres à bord du porte-méchas de combat, Ketis supportait le mieux la prise de conscience grandissante qu’ils avaient parcouru une distance inimaginable depuis chez eux.
Pour Ketis, les Épéistes de Lydia étaient sa famille, et leur flotte n’était toujours qu’à un trajet de navette quand ils sortaient du FTL. Peu importe à quel point la flotte alliée s’enfonçait dans l’espace inexploré, la jeune femme gardait toujours le moral.
Ves aurait aimé se sentir aussi insouciant qu’elle. Son foyer se trouvait à de nombreuses années-lumière, et la conscience que des invités indésirables s’étaient installés dans leur flotte lui pesait constamment.
« Les réserves de carburant suffisent pour l’instant, mais si la situation se prolonge encore quelques mois, nous n’en aurons pas assez pour regagner l’espace civilisé. Les autres provisions restent abondantes, puisque nous n’avons livré aucune bataille. Le moral de l’équipage baisse, mais n’a pas encore viré au négatif. Peu se souviennent encore que notre mission initiale consiste à trouver le Starlight Megalodon. »
Ves passa de son journal aux relevés d’état de l’ensemble des méchas de la flotte vandale.
« L’état de nos vaisseaux stellaires s’améliore, car les réparations de fortune de leurs ceintures de blindage endommagées avancent bien. Notre parc de méchas se porte mieux aussi : les concepteurs de méchas et les techniciens mettent en œuvre les modèles révisés que j’ai transmis aux autres porte-méchass de combat. »
Puis il réfléchit à la coopération dont avaient fait preuve jusqu’ici les Vandales flagrants et les Épéistes de Lydia.
« Nos deux forces se rapprochent et s’habituent de plus en plus l’une à l’autre. La séparation reste nette, mais le temps a fait naître une confiance mutuelle entre les Vandales et les Épéistes. À ce stade de notre voyage, les Épéistes ont pris entièrement en main notre itinéraire et nos interactions avec les bandes de pirates croisées en chemin.
Nous opérons clairement sur leur territoire, et la frontière avec l’espace civilisé est si éloignée que les Vandales flagrants sont pratiquement à leur merci. »
Ce dernier point inquiétait certains Vandales particulièrement paranoïaques. Ils redoutaient une trahison inévitable des Épéistes une fois leur objectif atteint. Il serait bien trop facile pour cette bande de pirates entièrement féminine de les poignarder dans le dos et de les abandonner au cœur des confins.
Ves savait avec certitude que le major Verle et son cercle rapproché avaient pris des précautions contre cette éventualité.
Le seul problème, c’était qu’ils ne pouvaient pas se préparer à des menaces qu’ils n’avaient pas prévues. La présence persistante de leurs invités indésirables de l’Église de Haatumak continuait de le dérouter depuis un mois.
Il avait essayé divers moyens d’alerter les officiers vandales, mais ils étaient trop obtus pour comprendre ses allusions. Tous pensaient que Ves voyait des menaces partout. Il ne serait pas le premier : les confins mettaient les nerfs de tout le monde à rude épreuve.
Pour l’instant, Ves gardait ses soupçons pour lui et tâchait de se faire discret. À la place, il consacrait une partie de son temps à expérimenter avec sa Spiritualité.
Il savait que cet attribut pouvait s’employer de multiples façons. Le problème consistait à trouver comment débloquer une nouvelle application. Il s’avéra que ses expériences téméraires avec ses yeux n’avaient été qu’un heureux hasard.
Toutes ses tentatives pour diriger son énergie spirituelle vers son nez, ses oreilles, sa langue ou d’autres parties de son corps échouèrent. Celles-ci ne réagissaient tout simplement pas et semblaient ignorer le reste de son corps. Seuls ses yeux répondaient différemment, mais il ignorait pourquoi. Sa vue n’avait jamais eu rien d’exceptionnel.
N’ayant pas d’autre choix, Ves expérimenta en insufflant son énergie mentale dans ses yeux, passant de l’un à l’autre à tour de rôle au cas où quelque chose tournerait mal.
Ses tentatives lui apprirent beaucoup.
Bien que sa vision entière se troublât légèrement lorsqu’il utilisait son œil amélioré, il devenait capable de voir des choses invisibles aux yeux organiques comme électroniques. Il apercevait des lueurs dans l’esprit des autres, qui ressemblaient à de minuscules flammes grises informes, de la taille du bout d’un doigt. S’il n’y avait pas prêté attention, il ne les aurait jamais remarquées.
Certaines personnes abritaient des flammes plus grandes. Tous les officiers de méchas, ainsi que les concepteurs de méchas comme Ketis, brillaient un peu plus, mais la différence était à peine marquée.
Ves se dit qu’il ne verrait une différence plus nette qu’en rencontrant des pilotes d’élite ou des concepteurs de méchas de haut rang.
Sa vision spirituelle présentait une particularité remarquable : elle lui permettait de voir les flammes à travers la chair et le sang, ainsi qu’à travers d’autres objets solides. Autrement dit, dans un certain rayon, il pouvait détecter la présence de toute personne vivante, même derrière d’épaisses cloisons et la structure de la coque !
Autre particularité : il distinguait les silhouettes complètes des invités invisibles qui rôdaient derrière les différents officiers. Cela lui indiquait que leur forme particulière d’invisibilité reposait probablement sur la spiritualité plutôt que sur la technologie.
Il soupçonnait même que sa vision spirituelle ne fonctionnerait peut-être pas du tout contre les dispositifs furtifs classiques s’ils ne dissimulaient aucun humain. Autrement dit, des robots recouverts d’un revêtement furtif pourraient quand même s’approcher de lui sans qu’il les repère, malgré sa vision améliorée.
Enfin, sa vision lui révélait l’aura de chaque mécha. Pour la plupart des méchas rangés dans les écuries ou les baies d’assemblage des ateliers, leur aura n’avait rien de particulièrement impressionnant.
Le mélange d’impressions et d’émotions différentes leur conférait un aspect brouillé, ce qui confirmait en gros ce qu’il percevait déjà grâce à son sixième sens.
Seuls les méchas dont Ves avait personnellement retravaillé le modèle paraissaient plus cohérents, mais son empreinte s’estompait avec le temps, à mesure que les pensées distraites de techniciens maladroits altéraient leur identité spirituelle.
En bref, le principal avantage de sa vision spirituelle était de lui servir de radar contre les êtres vivants. Quels que soient leur méthode de camouflage ou le nombre de couches de matériaux interposées entre Ves et eux, il pouvait facilement les repérer s’il prêtait attention à leur présence.
« Ça ne peut pas s’arrêter là. »
Ves soupçonnait sa vision spirituelle de receler d’autres applications qu’il n’avait pas encore découvertes, notamment en ce qui concernait les méchas. Il trouvait bien plus intéressant de mettre cette vision singulière à profit sur les méchas que sur d’autres êtres humains.
« J’y réfléchirai plus tard. Pour l’instant, j’ai presque terminé mes recherches. »
Il sourit en reportant son attention sur son terminal. Ses études avaient porté leurs fruits et, en un seul mois, il avait assimilé suffisamment de connaissances sur le stockage d’énergie pour faire déjà quelques progrès dans la conception d’une batterie ultracompacte.
Celle-ci avait la forme d’un cylindre épais semblable à un médaillon et possédait les mêmes dimensions qu’une rondelle de banane. En vérité, l’essentiel de sa structure consistait en un alliage comprimé. Les éléments de stockage d’énergie proprement dits n’occupaient qu’un espace infime, car ils présentaient déjà une densité énergétique insensée !
Si Ves les fabriquait plus grandes, il ne pourrait pas dépenser l’équivalent d’un milliard de crédits en exotiques rares pour produire trois exemplaires complets de ces batteries ultracompactes. Ces limites matérielles l’empêchaient de concevoir un modèle plus grand.
« Malgré tout, obtenir autant d’énergie d’une batterie que je peux tenir dans la main suffit amplement à satisfaire mes besoins. Et puis, les matériaux de blindage ne sont pas là pour rien. Sans eux, la moindre secousse un peu violente suffirait à tout faire exploser. »
Même si son modèle ne produisait que la batterie ultracompacte la plus rudimentaire qui soit, elle contenait autant, voire davantage d’énergie qu’une cellule énergétique de mécha de taille normale. Au moindre problème, toute cette énergie risquait de jaillir et de causer plus de dégâts qu’un tir de canon laser de mécha !
Il était donc juste de dire que la structure d’une batterie ultracompacte constituait en réalité un coffre destiné à contenir une concentration d’énergie extrêmement dangereuse. En transporter revenait à avoir des réacteurs nucléaires dans ses poches. La seule différence, c’est que ces derniers mettaient moins sa vie en danger !
Cependant, même si Ves les qualifiait de rudimentaires, ses batteries se distinguaient des autres batteries ultracompactes par un aspect essentiel.
Elles étaient rechargeables !
« Je ne vais pas me retrouver avec un gadget formidable sans aucun moyen de le recharger, comme avec mon générateur de bouclier. Même si les batteries à usage unique ont une capacité bien supérieure à celle des modèles rechargeables, ça n’en vaut pas la peine à long terme. »
La quantité d’énergie limitée de son ancien générateur de bouclier, qu’il avait laissé derrière lui, l’empêchait toujours de dormir tranquille. Il savait que la plupart des appareils de haute technologie distribués dans le Secteur stellaire de Komodo fonctionnaient avec des batteries ultracompactes à usage unique.
Cela obligeait les utilisateurs à retourner chez les vendeurs pour acheter une batterie de remplacement, rapportant aux profiteurs bien plus d’argent que s’ils en vendaient une rechargeable des centaines de fois.
L’avantage de maîtriser ces connaissances avancées, c’était que Ves pouvait choisir de travailler lui-même avec des batteries à usage unique ou rechargeables. Même si ces dernières coûtaient bien plus cher à produire, il jugeait la dépense largement justifiée.
Le seul problème, c’était que sa version rudimentaire des batteries ultracompactes ne pouvait être rechargée qu’un nombre limité de fois avant que les matériaux exotiques ne se dégradent et ne se désagrègent. Il ne pouvait rien contre ce phénomène, si ce n’est approfondir sa compréhension de la technologie sous-jacente et employer des matériaux exotiques de bien meilleure qualité pour ses prochaines tentatives.
« Eh bien, elles peuvent supporter une vingtaine de cycles de recharge, donc je n’ai pas gaspillé mon argent. Voyons quels appareils je peux alimenter avec ces batteries. »
Ves afficha sur les côtés les plans de ses gadgets révisés. Il avait remanié son détecteur de furtivité et son brouilleur de signaux pour en faire des versions surpuissantes capables de fonctionner avec au moins cent fois plus d’énergie qu’auparavant. Pour cela, il avait dû dépenser une petite quantité, mais coûteuse, de matériaux exotiques qu’il avait… empruntés aux réserves matérielles du Bouclier d’Hispania.
Sans parler du fait qu’il volait ses propres employeurs, l’augmentation de leurs capacités lui permettait de doter les deux appareils de plusieurs fonctions très énergivores qui auraient vidé une batterie ordinaire en quelques secondes.
Grâce à ces deux appareils, Ves se sentait plus sûr de pouvoir gérer les invités indésirables quand viendrait le moment de passer à l’action.