Chapitre 705
La Rose de la Rédemption faisait face à la Lance Évaporante. Les deux méchas de duel attendaient leur activation, mais le duel ne se jouait pas entre eux. Ils formaient plutôt la toile de fond des épreuves imminentes d’Acolyte Evie et d’Acolyte Gien, qui allaient participer à l’un des duels de méchas les plus sinistres auxquels Ves eût jamais assisté.
« À votre avis, qui va gagner ? » demanda Mayra.
« Je suis sûr que vous avez une meilleure idée que moi. » Ves prit un air sombre. Il ne donnait pas cher de ses chances. « J’ai fait de mon mieux pour remettre la Lance Évaporante en état, mais je suis certain que votre mécha est en bien meilleur état. »
« Ne condamnez pas votre mécha trop vite, monsieur Larkinson. Ni vous ni moi n’avons eu assez de temps pour faire autre chose que le strict nécessaire. Avec une semaine ou plus, l’écart commencerait à se creuser, mais deux jours ne suffisent pas à l’élargir à ce point. »
Elle n’avait pas tort. Tous deux avaient corrigé les défauts élémentaires de leurs méchas avant d’y apporter leur touche personnelle, ce qui n’aurait pas dû représenter grand-chose.
Ves reconnut toutefois que Mayra avait l’avantage. Ses décennies d’expérience et sa meilleure maîtrise de ses compétences lui permettaient de travailler plus vite que n’importe quel apprenti encore inexpérimenté. Même Ves dut s’avouer vaincu face à l’avance qu’elle avait accumulée.
Les bras visiblement renforcés et les mini-propulseurs de la Rose de la Rédemption montraient qu’elle avait accompli bien plus de travail dans le même laps de temps.
« Les méchas s’activent ! »
Pour des méchas de piètre qualité, l’activation à froid prenait jusqu’à une minute. Sur les projections des cockpits, les consoles et les différents écrans s’animèrent. Tous attendirent patiemment le moment crucial.
Dans la salle d’observation, certains cultistes tremblaient d’impatience, tandis que d’autres restaient parfaitement immobiles, comme si le spectacle à venir n’avait rien d’exceptionnel.
Pour Ves, cet événement marquait un tournant dans sa vie. C’était la première fois qu’il concevait un mécha qui crachait ouvertement au visage de l’AMT et de ses principes éthiques. Participer à un projet aussi maléfique lui donnait l’impression d’être espiègle et coupable.
« Pourquoi ne me sens-je pas coupable ? »
Depuis qu’il avait perdu son innocence, Ves avait appris à étouffer facilement sa culpabilité. Mais remettre l’interrupteur en marche ne le ramènerait pas à ce qu’il était avant. En renonçant à ses principes, il avait laissé une marque indélébile sur sa conscience.
« J’ai franchi le Rubicon. C’est fait. »
La tristesse remonta du fond de son esprit. Il regretta en silence les grands idéaux qu’il avait autrefois tant chéris. Pourtant, il ne regrettait pas sa décision, même en pleurant ce qu’il avait perdu. Ce qu’il avait gagné devait largement compenser le prix payé.
Ves était désormais un concepteur de méchas différent.
Il ricana en comparant sa propre évolution à celle qu’il avait tenté d’inculquer à Ketis. Il avait voulu lui enseigner l’état d’esprit d’un concepteur de méchas civilisé, tandis que lui-même avait volontairement adopté les traits d’un concepteur des confins.
Ils étaient devenus deux concepteurs de méchas radicalement différents, qui évoluaient dans des directions opposées pour tenter de s’améliorer.
Seul l’avenir dirait s’ils avaient eu tort d’abandonner la pureté de leur éducation pour s’ouvrir à de nouvelles perspectives. À tout le moins, Ves estimait que ce serait une bonne chose s’il pouvait conserver toutes les influences positives tout en se débarrassant de certaines des mauvaises.
« Ça commence ! » souffla Mayra, le souffle court. Même elle éprouvait une certaine compassion pour ce que son pilote allait endurer. « Les interfaces neuronales commencent à transmettre des signaux à leur système nerveux central. »
C’était comme fourrer une vache entière dans la bouche de quelqu’un. Leur gorge ne pouvait tout simplement pas laisser passer quelque chose d’aussi gros !
Deux cris jaillirent de leurs bouches ! Ces hurlements rauques révélaient l’horreur de sentir son cerveau et sa colonne vertébrale brûler sous le flot excessif de données qui les submergeait !
« Allez ! Tenez bon malgré la douleur ! Battez-vous ! » murmura Ves. Sans combat, ce rituel dévoyé n’avait aucun sens aux yeux des prêtres. « Oui ! C’est ça !
Continuez ! »
Les cris s’atténuèrent, sans jamais s’interrompre. Par la seule force de leur volonté, les Acolytes Gien et Evie surmontèrent leur agonie et se concentrèrent sur l’essentiel : donner un sens au déluge de données que leur cerveau ne parvenait pas à traiter.
À force de ténacité et de volonté, ils réussirent à atteindre un équilibre précaire. Ves ne parvenait pas à imaginer comment ils y étaient arrivés, mais chaque être humain possédait la volonté de vivre.
Ves n’en croyait toujours pas ses yeux. Les pilotes de méchas étaient conduits à une mort lente et atroce par les méchas mêmes dont ils dépendaient pour remporter la victoire. Une relation aussi abusive ne devrait pas exister, mais grâce aux manigances du Prêtre Sans Âme et à l’aide de Mayra et de Ves, deux abominations avaient vu le jour.
La théorie classique voulait qu’un mécha soit en harmonie avec son pilote pour atteindre son plein potentiel. Or, c’était manifestement impossible dans ce cas, et les deux pilotes subissaient donc une baisse effective de leurs aptitudes.
Avant de pouvoir se battre, les pilotes devaient ainsi maîtriser leur nouvelle situation. Les séances sur simulateur n’avaient pas suffi à les préparer aux difficultés qu’ils éprouvaient à présent. Ils devaient s’habituer à cette situation singulière et douloureuse aussi vite que possible.
« L’Acolyte Gien vient de faire le premier mouvement ! »
Étonnamment, Gien fut le premier à cesser de crier. Dès qu’il parvint à réprimer ses réactions incontrôlées, il serra les dents et ordonna à son mécha de bouger. La Lance Évaporante étant un mécha lancier spatial, Gien choisit de lancer son attaque principale.
La Lance Évaporante se mit à charger.
Il avait de la chance : il ne lui fallait pas donner beaucoup d’ordres pour déclencher la charge. Il lui suffisait de régler le système de propulsion sur l’accélération maximale et de faire caler la lance dans la prise du mécha. Ensuite, la principale préoccupation de l’Acolyte Gien serait de maintenir les paramètres de son mécha aussi stables que possible tout en veillant à ce qu’il fonce droit sur son adversaire.
En théorie, c’était simple, mais la Lance Évaporante avait des mouvements incontrôlables ! Parfois, son système de propulsion hoquetait ; d’autres fois, sa lance déviait presque de son axe.
« L’Acolyte Gien n’a pas les idées assez claires pour filtrer ses ordres et ne donner que les plus pertinents, commenta Mayra.
Ves leva les yeux vers elle. Il décelait une pointe de familiarité dans son ton. « Vous avez déjà vu quelque chose de semblable ? »
« Pas avec mes propres méchas, heureusement. » Elle poussa un soupir de soulagement. « J’ai observé ce phénomène chez certains de nos alliés et de nos adversaires. On voit souvent ce genre de choses chez les bandes de pirates les plus pauvres. Elles manquent souvent de techniciens en méchas, ou n’en ont aucun de compétent ; les ateliers commettent donc beaucoup d’erreurs.
Comme elles sont pauvres et faibles, elles n’ont pas non plus de concepteur de méchas attitré pour régler ces problèmes. »
Ves y voyait une tragédie annoncée. Une telle bande de pirates ne survivrait pas plus de quelques années, au mieux.
« Laissez-moi deviner, ajouta-t-il. Ils achètent aussi les méchas les moins chers et les plus pourris, auprès des vendeurs les plus douteux. Des méchas qui risquent fort d’avoir été trafiqués, pour une raison ou pour une autre. »
Mayra hocha la tête. « Caveat emptor. L’acheteur doit être assez prudent et bien informé pour savoir ce qu’il achète. Le plus triste, c’est que les bandes de pirates sans concepteur de méchas ne font jamais long feu. La première cause de leur échec, c’est que leurs propres méchas les mènent à la mort. »
Pendant qu’ils discutaient, le duel s’intensifiait. La Lance Évaporante prenait de la vitesse, mais la Rose de la Rédemption ne se laissait pas distancer. L’Acolyte Evie reprit le contrôle juste à temps pour préparer son mécha à une charge.
En théorie, un mécha lancier l’emportait facilement sur un mécha chevalier. La puissance offensive d’un lancier reposait avant tout sur sa charge, et rien ne lui déplaisait davantage que d’affronter un mécha léger et mobile capable d’éviter sans effort cette attaque télégraphiée.
Un chevalier spatial qui comptait sur son blindage plutôt que sur sa mobilité pour se protéger aurait dû être une cible facile. Pourtant, grâce aux modifications poussées de Mayra, le mécha avait abandonné une bonne partie de son blindage en échange d’une mobilité accrue.
On ne pouvait plus vraiment considérer la Rose de la Rédemption comme un chevalier !
« La première collision est imminente ! »
La Lance Évaporante fonçait comme une fusée bringuebalante qui parvenait malgré tout à garder le cap. Sa lance n’était plus qu’à quelques instants de transpercer le blindage affaibli de la Rose de la Rédemption !
Mais la Rose de la Rédemption activa soudain son système de propulsion ainsi que quelques-uns de ses mini-propulseurs ! Cette impulsion soudaine projeta le chevalier spatial allégé hors de la trajectoire de la charge de la Lance Évaporante, qui manqua sa cible de très loin !
« L’Acolyte Gien a failli réussir, commenta Ves, un peu déçu. Il avait même prévu qu’Evie esquiverait, mais il a choisi de corriger sa trajectoire dans la mauvaise direction. »
La Rose de la Rédemption esquiva vers la droite à la dernière seconde, mais la Lance Évaporante avait déjà commencé à orienter sa lance dans l’autre sens ! Si Gien avait deviné juste, son mécha aurait probablement pu entailler celui de son adversaire !
Les deux méchas mirent un certain temps à se remettre de ce premier affrontement. La douleur qui leur brûlait les nerfs les ralentissait tant qu’ils mettaient au moins cinq fois plus de temps à faire pivoter leurs méchas et à les préparer à la collision suivante.
La Rose de la Rédemption de l’Acolyte Evie avait gagné en mobilité, mais restait au fond un chevalier spatial. Les mini-propulseurs fixés à des points stratégiques de sa structure consommaient leur carburant très rapidement. Evie ne pouvait donc pas compter sur eux pour poursuivre le mécha lancier.
La Lance Évaporante avait l’initiative dans cet affrontement. Il revenait au mécha lancier, plus rapide et plus porté sur l’attaque, de passer à l’offensive !
Et c’est ce qu’il fit. Le mécha lancier décrivit une large courbe qui le ramena sur une trajectoire alignée avec le chevalier spatial, presque immobile.
Cette trajectoire incurvée permit à la Lance Évaporante de conserver l’élan qu’elle avait accumulé jusque-là. C’était là toute la beauté des méchas lanciers spatiaux ! Même après avoir manqué leur cible, ils ne perdaient pas l’élan qu’ils avaient mis tant de peine à prendre ! Ils pouvaient simplement décrire un arc et tenter une nouvelle charge, tandis que leurs systèmes de propulsion les accéléraient jusqu’à atteindre des vitesses relatives encore plus élevées !
Plus l’élan accumulé était important, plus l’énergie cinétique était grande au moment de la collision ! Le mécha lancier subissait inévitablement un choc aussi violent que sa victime, mais toute sa structure avait été conçue pour amortir les dégâts de tels impacts. Même s’il était endommagé, le mécha touché par sa lance subissait immanquablement des dégâts dix fois plus importants !
Et cela devenait de plus en plus probable, car l’Acolyte Gien avait déjà essayé quatre fois d’affaler la Rose de la Rédemption sans y parvenir !
Dans la salle d’observation, certains cultistes qui maîtrisaient mal leurs émotions commencèrent à dénigrer leur ancien frère.
« Il est aveugle ? Même s’il souffre, il ne devrait pas viser aussi mal ! »
« Gien ne mérite pas la faveur de Haatumak. S’il ne peut pas supporter la tension que lui impose un mécha récalcitrant, il ne mérite pas d’être ordonné Autel Vivant. »
Le duel se déroulait effectivement très mal. Qu’un mécha lancier rate autant de charges d’affilée défiait l’entendement. Mais Ves savait que ce spectacle toucherait bientôt à sa fin, car la Lance Évaporante gagnait en précision après chaque tentative ratée.
Son pilote commençait à apprendre à piloter sous la contrainte ! L’Acolyte Gien se mit à canaliser sa douleur au lieu de la subir passivement. Ses mouvements incontrôlés s’atténuèrent à mesure qu’il reprenait le contrôle.
Alors que la Lance Évaporante décrivait une nouvelle courbe avant de charger, elle se déplaça cette fois avec détermination !